Le soleil cogne, même en milieu d'après-midi . La tête en pleine lumière, je garde les yeux fermés, laisse la chaleur me plonger dans une espèce de torpeur, un état second où mes pensées se décousent, ne forment plus qu’un avec celles qui sont restées dans le béton, la poussière...des dizaines, comme de minuscules taches. Il n’y a plus d’arbre qui me fasse de l’ombre, les rares encore debout s'affaissent en branches crochues et desséchées, déjà mortes, jusqu'à ce que la municipalité les fasse abattre. Je suis au centre d’un désert miniature d’asphalte éventrée et de fractales de béton. Quelle belle définition de la malveillance : aridité, néant…

 

Silence.

 

J’incline lentement la tête et sens qu’elle tourne, je suis resté là trop longtemps. La joue pressée contre l’asphalte presque brûlante, je soupire.

 

Qui aurait cru un jour que le silence me dérangerait ?

 

Celui qui règne ici est écrasant, suffoquant, il me plaque au sol davantage que le soleil, comme si ce qui dormait sous terre m’attirait.

 

Qu’est-ce que j’espérais, pourtant ?

 

Tetsuo n’est plus là, plus vraiment, en fait. Les barrières ne parlent pas. Et pourquoi appellerait-il ?

 

Il a fait un choix.

 

C’est ce qui a donné toute sa puissance à ce verrou, qui a fait taire la malveillance, là où ce vieux moine a échoué. Un gamin de quatorze ans, pas encore le temps pour une foutue pensée impure, la bouche pleine de sûtra…

 

Et une putain de vocation de martyre à filer des complexes aux adeptes de la chute libre sur les porte-avions de la dernière guerre.

 

“Petit con.”

 

Me relever me demande presque deux minutes, cramponné à ma canne, pour claudiquer jusqu’à ce qui a été l’entrée de la tombe et n’est plus qu’une montagne de gravas. Je m’agenouille et récupère dans ma sacoche quelques bâtonnets d’encens et de l’eau dans mon sac, les disposant devant moi.

 

Je prends mon temps.

 

J’ai décidé de lui en accorder autant que nécessaire.

 

“Tu es un enfant terrible.”

 

Une ombre, étirée par le déclin amorcé du milieu d’après-midi vient de m’envelopper. Naturellement...Espérer être seul, c’est beaucoup trop demander. Je relève les yeux.

 

Il reste une partie de la structure métallique qui supportait les rideaux de la scène et de la toiture, à quelques mètres de moi, comme une arche tordue. Gekkô vient d’y monter, sous sa forme animale, et le métal tangue sous son poids alors qu’il s'assoit pour me fixer. En plein soleil, il est presque incandescent. Je l’ignore et me penche sur les gravas, plaçant les mains en coupe pour les écarter et former un creux, dans lequel j’enfonce mes bâtonnets d’encens.

 

“Moi, terrible...On croirait entendre un pompier pyromane qui engueule un fumeur. Alors dis-moi...quel goût a le deuil chez les immortels ?”

 

“Plus amer que je ne l’aurais imaginé.”

 

Je souris en jetant un regard à Gekkô, immobile sur son piédestal de métal.

 

“Pas si différent, alors.”

 

“ Dois-je te remercier pour cette expérience ?”

 

“Pas la peine, l’ironie de la chose me suffira. L’hôpital t’as prévenu, je suppose ?”

 

“Ils te cherchent à Tokyo.”

 

“Les pauvres. Avec ce que tu leur lâches pour qu’ils me gardent à l’œil, tu pourrais au moins éviter de les faire bosser pour rien.”

 

L’encens allumé, je purifie mes mains à l’eau, puis mon front, avant de la verser sur les gravats, en murmurant une prière aux esprits. La fumée se trouble une fraction de secondes sous l’énergie dégagée et je m’imprègne du silence, que même Gekkô ne brise pas, le temps de ma prière. Il n’y a pas un souffle de vent.

 

Pas un souffle de vie.

 

La malveillance n’a pas rasé Koto mais elle a consumé cette zone. On n’y fera même pas pousser du béton et c’est mieux comme ça. Si je vis assez longtemps pour ça, je n’aimerais pas voir un centre commercial se dresser sur ce qui reste de Tetsuo.

 

Et je vais y veiller.

 

De mon sac, je retire quelque chose de plat, que j’ai emballé dans une serviette de l’hôpital.

 

“Tu sais qu’il a déjà été enterré ?”

 

“Il a une pierre tombale à son nom et rien dessous, nuance. Et je n’étais pas là pour la cérémonie…”

 

Dépliant la serviette, je sors un sotoba en bois blanc, recouvert de mon écriture. J’y ai passé presque deux jours, au grand soulagement du corps médical qui n’avait pas besoin de me courir derrière pendant que j’étais appliqué à ma calligraphie. J’y ai simplement inscrit le sûtra du lotus - le dernier de Testuo - et le prénom de mon élève. Son vrai prénom, celui sous lequel je l’appelais et que nous étions seulement deux à connaître.

 

C’est la règle, pour se protéger : seul votre maître connaît votre nom d’onmyôji, de votre vivant. Même les parents de Tetsuo n’en savaient rien, ni vous non plus...jusqu’à ce jour. J’enfonce le sotoba dans les gravats, droit, d’un seul mouvement.

 

Et puis....

 

Je m’immobilise, les muscles relâchés. Je contemple cette tombe improvisée, le béton humide, la tache claire du sotoba sur le gris des ruines. On ne voit qu’elle et c’est tant mieux. L’ombre de Gekkô bouge, il descend, le sol vibre lorsqu’il bondit, à moins d’un mètre de moi.

 

“N’est-ce pas un peu hypocrite ? Je ne t’ai jamais vu faire preuve d’empathie envers lui, pas plus que d’affection d’ailleurs.”

 

“Vu comme ça, je peux me dispenser d’à peu près tous les enterrements avant le mien. Et même à celui-là, il y a peu de chance que j’y sois, n’est-ce pas ? Ou il y a de nouveaux critères pour le droit au deuil ? Tu as la circulaire ?”

 

Il se couche à côté de moi, faisant trembler les gravats. La chaleur semble le terrasser presque autant que moi, il faut dire qu’ici, elle n’a rien de bienfaisant. Inclinant la tête, il lit le nom sur le sotoba.

 

“Comment lis-tu ce prénom ?”

 

“Yatarō. Il m’a expliqué que c’était celui d’un samouraï...enfin d’un oni enrôlé comme samouraï, il y a plusieurs siècles. Bel exemple d’intégration, il s’était trouvé un alibi en béton pour taper sur la gueule des humains avec leur bénédiction, le gosse a dû penser que ça compenserait son petit déficit de hargne.”

 

“Tu ne crois pas qu’il l’a choisi pour ce qu’il signifie, plutôt ?”

 

“Si c’est le cas, il a bien anticipé.”

 

La plupart des gens comme nous finissent de manière moche, je le leur ai répété, peut être en espérant les décourager. Est-ce que Tetsuo m’a pris au mot ? Il en est bien capable…

 

“Ce petit con est allé sous-entendre que sa mort aurait moins d’impact que celle de Shinkin ou d’Ayane. Putain, je croyais leur avoir inculqué la valeur d’une VIE, pourtant.”

 

“Pas de la leur, visiblement. Et puis, un bon maître ne commence-t-il pas par l’exemple ?”

 

“Personne ne serait assez con pour prendre exemple sur moi.”

 

“Si ce n’est pas sur toi, alors...sur qui ?”

 

L’encens est presque entièrement consumé, sans doute par l’air ambiant, suffoquant. Je fixe le petit point rouge qui vacille, au bout du bâtonnet le plus long, en silence. Il est rare que j’aie du temps pour le recueillement. Alors je l’ai pris. Et c’était plus simple que je ne le pensais.

 

C’est tellement plus simple une fois franchi le cap…

 

Tellement plus simple quand vous avez palpé physiquement la haine et la rancoeur pure de ceux pour qui on ne l’a pas pris, ce temps.

 

Tellement plus simple quand vous avez vu en face tout le mal que le laisser-faire peut provoquer.

 

Tellement plus simple quand vous comprenez qu’en vérité…

 

Vous avez peur de mourir.

 

Que ça vous hante. Que vous en rigolez pour reprendre la main. Et que ce môme, que vous preniez pour une sorte de miroir de celui que vous avez été, vous prouve qu’il a tellement moins la trouille que vous.

 

L’encens s’est éteint. Je prends appui sur mes deux mains, me lève péniblement, agrippé à ma canne, serrant les dents à la flambée de douleur dans mon genou. Gekkô s’étire et me suit alors que je me redresse enfin pour sortir de cette sépulture géante.

 

“Ta jambe ne va pas mieux ?”

 

“C’est lourd, un gymnase. J’en ai pour trois mois, si je ne fais pas le con.”

 

“J’en déduis donc que tu es en convalescence pour six mois ?”

 

Je m’immobilise à la limite de la zone asséchée. À quelques mètres de moi, une vitrine, frappée par le soleil, renvoie notre reflet, comme une plaque d’acier, masquant l’intérieur de la boutique. J’essuie la sueur qui me coule sur le front. Glacée.

 

“Non. Trois mois.”

 

La station de Tatsumi est à peine à dix minutes de marche, devenues un marathon pour moi. Quand j’arriverai en haut de l’escalier, la paume de ma main sera moite de sueur, l’ampoule à l’intérieur, malgré le pansement, aura doublé de volume et ma hanche me donnera l’impression que quelqu’un me tire sur la jambe jusqu’à me la démettre. On est plus conscient de son corps quand on l’esquinte au point qu’il nous emmerde et nous laisse continuer seul. Alors que je remonte le trottoir, Gekkô sur les talons, je jette un dernier coup d’oeil par-dessus mon épaule. Vue d’ici, la tombe de Tetsuo a presque quelque chose d’esthétique, avec cette arche de métal, cette montagne grise au pied de laquelle est plantée une simple ligne de bois.

 

À mes côtés, Gekkô s’étire en bâillant et en craquant, pour reprendre forme humaine à l’approche de la voiture, garée sur le bas-côté. Je fais un signe à Shinzu, qui me répond un grognement en ouvrant la portière.

 

“Je te raccompagne, Satoru-chan ?”

 

“Non. J’ai vraiment besoin de respirer. Je vais boiter un peu, ça me musclera les bras. Une dernière chose, Gekkô…”

 

Prenant appui sur le capot de la voiture, je détends mon bras gauche, mon épaule, fais quelques mouvement pour assouplir mon poing.

 

Puis, je l’envoie droit dans la mâchoire de Gekkô, qui accuse à peine le coup mais étouffe un jappement de surprise. Je lui souris alors qu’il s’ébroue.

 

“Pour ma cousine. Merci de t’en être occupé, espèce d’enfoiré. Elle t’embrasse et moi aussi, comme tu peux voir.”

 

Je me remets en marche, lentement, vers la station de métro, prenant des pauses quand ma jambe me lance trop.

 

Je repense au prénom…J’ai demandé à Tetsuo de le choisir le jour de son premier entraînement, aussi laborieux qu’inefficace. Il est resté le nez sur son téléphone portable, à chercher, ce qui lui a pris presque plus de temps que l’entraînement lui-même.

 

Yatarō, en lecture simple, signifie “Très grand homme”. Quand il l’a proposé, j’ai souri. Je n’ai rien dit mais j’ai souri, ce qui chez moi vaut tous les commentaires.

 

Avec ma grande gueule…

 

Qui aurait cru un jour que le silence me dérangerait ? Celui de cette tombe, celui des parents de Tetsuo, murés dans leur incompréhension et leur pudeur…

 

Ou le mien, ce jour-là ?

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