Juste dix jours de retard pour un petit conte d’halloween, qui dit mieux ? J’avais prévu un “Comment ça marche “ plus classique mais j’ai eu à la place une affaire comme je les aime, et comme une illustration vaut mieux qu’un long - et chiant- discours… Je vais vous parler de “Beto-Beto-san”, qui présente la double caractéristique d’être le yôkai le plus terrifiant qui existe et de n’avoir aucune forme tangible ou presque.

Aujourd’hui, parlons donc de celui qui inspire la peur à tout humain croisant sa route.

***

Shinkin ne décoche pas un mot, assise dans la cuisine mais suit la conversation et compte les points (pas sur la gueule, non). Mon boxeur, ramassé sur une chaise, égrène ses mala en parlant, alors que je l’écoute d’une oreille en triant mon courrier, que je fourre sous la pile “urgent”.

“Ça a commencé il y a une semaine, je rentrais de l’entraînement…”

“Hmmm hmmm…”

“Au début, j’ai cru que c’était la fatigue, vous savez. L’entraîneur, le jeudi, c’est pas un commode, il nous fait bosser jusqu’à tard, mon médecin pense que ça doit pas aider… Et depuis que j’ai arrêté de courir...”

Échange de regards avec Shinkin. Alerte. On est tombés sur un cas “twitter”. J’appelle comme ça les clients qui me confondent avec le mur des lamentations d’un forum internet. En moins de trente secondes, Shikin a saisi sac, tasse, téléphone, kilo de straps et se retranche en direction de sa chambre.

“Je vais faire mes devoirs.”

L’efficacité Kondo : optimum dans la fuite. Le client la regarde monter avant de me sourire vaguement.

“Elle est sérieuse, dites-donc.”

“Elle a dépassé la primaire, elle, aussi.”

“Quoi ?”

“Oubliez. Donc, vous rentriez de votre entraînement…”

Et c’est reparti… Je me laisse lentement sombrer dans le sofa, espérant me camoufler entre deux coussins et me tirer sans qu’il s’en aperçoive. Tout y passe : son entraîneur, sa copine, sa deuxième copine, son allergie à la doublure des gants de boxe, ses matchs, j’espère qu’il ne me jugera pas assez bon auditeur pour en venir à son examen de la prostate…

Et pour prouver que je ne me suis pas laissé aller à la facilité de troller sur l’intellect des sportifs, il lui faut plus d’une heure pour s’apercevoir que je suis en train de crever d’ennui et presque à l’agonie.

“Ça vous intéresse pas, mon cas ?”

“C’est à dire que si j’étais une assistante sociale au bord du dépôt de bilan, je me sentirais un peu plus concerné mais comme les hasards de la vie - et mon sociopathe de père - ont fait de moi un exorciste, je vous suis pas, là. Vous voulez un sort pour vos réactions cutanées ou pour votre copine frigide ?”

Pas de réaction, il ne s’offense même pas, continuant machinalement à égrener les perles de ses mala, que j’indique d’un mouvement de tête.

“Qui vous a fait acheter ça ?”

“Mon entraîneur, il est dans tous ces trucs, il y croit à fond. Pourquoi, ils sont pas bons ?”

“Votre entraîneur vous a conseillé de vous protéger avec des colliers Claire’s ? Non, parce que pour votre gouverne, un mala, c’est du bois ou de l’os, le seul truc que vous allez repousser avec ça, c’est tous les homophobes de l’arrondissement.”

Il cesse de tripoter sa verroterie et l’examine d’un air désabusé, puis franchement paniqué, avant de jeter des coups d'œil nerveux à droite et à gauche de la chaise, puis derrière lui, à plusieurs reprises. Je baîlle ouvertement et me lève pour aller me faire du café.

“Je… j’ai besoin de vous ! C’est sérieux !”

“Pour ça, je confirme, ça l’est. J’ai le nom de mon psy, si vous y allez de ma part, il vous fera peut-être un prix… ou il vous foutra dehors avant de prendre un xanax, je suis pas sûr. Issô, lâche-ça !”

Je déroule en soupirant la langue du mange-crasse, en train de nettoyer la cafetière, que je récupère non sans mal, à son grand désarroi. Quant au poids lourd, il se désenchâsse de sa chaise pour me foncer dessus et me coincer pratiquement contre mon plan de travail.

“Pourquoi vous ne me croyez pas ? Parce que je suis pas japonais ? Parce que je suis noir ?”

“Parce que vous êtes en vie. Reculez ou vous allez passer de noir à bleu.” Je le préviens avec le sourire contrit des crevettes qui essaient de se gonfler devant les durs. S’il m’en met une, l’urgentiste devra aller chercher mes dents incrustées dans mes amygdales, je pense. “En quinze ans de métier, j’ai jamais vu personne trimballer une semaine de malédiction et avoir un tel teint de pêche… enfin de mûre, pour vous. Mais c’est bon, c’est bon, je m’en occupe. Si vous vous décidez un jour à me décrire les symptômes.”

Vaguement rassuré, il retourne sur sa chaise et me laisse en finir avec mon café.

“On me suit. Une… Une chose me suit.”

“Ça s’appelle un cosplayeur. En période d’Halloween, on en croise des meutes à Shibuya, c’est normal, suffit de leur jeter des dôjin et ils restent tranquilles, en général.”

Un craquement sec, indiquant l’agonie d’un accoudoir de chaise qui a pris pour moi, me rappelle à l’ordre. Mon client s’énerve.

“Vous me croyez pas !”

“Mais si, mais si, j’essaie de vous détendre. Alors, votre suiveur, vous avez réussi à le voir ?”

“Justement, non ! C’est pour ça que je suis maudit ! C’est pas un humain ! Il a réussi à entrer chez moi ! Je l’entends qui se déplace, dans mon salon, dans ma cuisine… je… dors plus. Il va me rattraper, il va finir par me rattraper !”

Et il se remet à tripoter ses perles en plastique.

“Je l’entends tout le temps. Quoi que je fasse. Et il se manifeste que quand je suis seul alors… ils me croient pas. Mais MOI je sais que je l’ai entendu !”

“Qu’est-ce que vous entendez, exactement ? Une respiration ? Des voix ?”

“JE SUIS PAS CINGLÉ, PUTAIN !”

Feu mon accoudoir… Il relève le poing, hébété, essaie de remettre l’éclat de bois en place avant de me regarder, désespéré. Pour un peu, il se mettrait à pleurer.

“Je… je suis désolé.”

“J’aime autant que ce soit sur la chaise. Et je vous rassure : je suis le dernier recours des gens qu’on croit cinglés. Puisqu’il paraît que je le suis moi-même. Qu’est-ce que vous entendez, exactement ?”

Mon café a un arrière-goût suspect. J’aurais peut-être dû laisser Issô finir en définitive, il me semble qu’il y a pas que du liquide dans la tasse...

“Des pas, qui me suivent, tout le temps. Même chez moi. Comme si on marchait avec des chaussures lourdes, un bruit… enfin comme…”

Il saisit le morceau qu’il vient d’exploser et tape contre la table, lentement, régulièrement.

“Vous voyez ? Ça n’arrête que si je ne bouge plus… et quand j’essaie de le semer, il accélère. Mais il y a jamais personne ! Je me retourne, je me mets en embuscade et je vois jamais personne ! Mon entraîneur dit que c’est le stress et moi, moi… moi je sais plus ! Je vire taré! Ça dure depuis une semaine ! Une semaine !! J’en peux plus, J’EN PEUX PLUS !”

Il chiale.

Près de cent kilos de muscles, avachis sur une chaise trop petite pour eux, pleurent à chaudes larmes, à bout de nerfs.

“Je dors plus. Je l’entends dès que je me déplace chez moi, alors je dors plus. Toujours ce… clac… clac… clac… en même temps que je marche !”

“De jour aussi ?”

“Non, quand il fait nuit, seulement. Au début quand j’étais seul mais maintenant, c’est tout le temps.”

“Je vois.”

En soupirant, je bazarde mon café et vais dérouler deux mouchoirs pour la montagne, qui bredouille un remerciement avant de les réduire en charpie, sous le stress. J'aurais dû lui filer Issô pour s’éponger… Finalement, il relève un regard épuisé, vaincu, vers moi.

“Qu… Qu’est-ce que j’ai… Kondo-san ?”

Je vais jusqu’à mon bureau, où je fais s’écrouler ce qui déborde pour récupérer du papier blanc et un bic pas encore vide. Puis, j’indique la porte à mon client, le devançant à l’extérieur, et nous nous enfonçons dans les rues de Yanaka, où le crépuscule commence à allumer un à un les lampadaires. J’enfonce les mains dans mes poches, cherchant des yeux un coin adéquat.

“Heu… vous faites quoi ?”

“Je vous balade, c’est évident. Au sens propre, bien entendu.”

Nous passons devant deux cimetières, avant d’atteindre un labyrinthe de ruelles étroites en pente douce, qui débouchent sur un escalier, lequel descend vers une rue plus longue, où les lampadaires sont clairsemés. Parfait. Je m'assois au sommet de l’escalier et fais signe à mon client de m’imiter.

“La nuit n’est pas encore totalement tombée mais ça ne devrait pas prendre plus d’une vingtaine de minutes, maintenant. Nous allons attendre.”

“Oui mais… j’ai quoi, finalement ?”

“Peur.”

“H... Hein ?”

Je déchire mes feuilles en bandes larges, que je dispose sur le sol, avant d’y inscrire le kanji “absent”.

“Vous avez peur.”

“Oui… oui j’ai peur. Du coup, est-ce que vous allez pouvoir…”

“Vous m’avez mal compris. C’est mon diagnostic : la peur.”

Visiblement, je l’ai perdu. Il me regarde gribouiller mes fuda, hésite, puis finit enfin par s’asseoir à côté de moi et me souffle :

“A… alors je suis fou ?”

“Non. Je viens de vous dire que c’était la peur, pas la folie.”

Je rebouche mon stylo et glisse un fuda dans mon tee-shirt contre mon estomac, sentant la légère onde de magie faire vibrer mes organes. Un corbeau endormi, au-dessus de notre tête, doit la percevoir lui aussi, car il s’ébroue avec un croassement étouffé, avant de sautiller sur le muret pour nous examiner, dardant sur moi une bille noire. Je lui fais un signe de main et il incline légèrement la tête. Je lui rends son salut et il s’installe, ramassé en boule de plumes lisses d’où seul dépasse le bec. Mon client, pas si con, a regardé le manège.

“Vous… parlez aux animaux ?”

“J’ai eu de petites tensions avec les corbeaux récemment, alors j’assure des rapports de bon voisinage. Concentrez-vous sur votre affaire, au lieu de vous mêler de mes histoires de syndic corvidé.”

“Qu... Qu’est-ce que je dois faire ? Gérer mon stress ? Vous allez me montrer la méditation ? J’en ai fait un peu et…”

“Absolument pas.” Je le coupe.

Le ciel s’obscurcit et le lampadaire au-dessus de nous découpe un cercle jaune presque parfait. C’est le bon moment. Je me relève et souris à mon client.

“Je vais vous laisser.”

“Hein ?”

“Je vous laisse. Ici. Bon courage.”

La vibration de mon fuda s’intensifie et je ferme les yeux, inspirant profondément pour placer mon souffle, qui se mue lentement en litanie de mantra, à peine murmurés. Mon corps est envahi par une sensation plus fraîche et j’entends un hoquet d’incompréhension alors que mon image se dissipe jusqu’à disparaître totalement.

“K...Kondo-san ! Kondo-san !”

J’esquive juste à temps la poigne du poids lourd, qui tente de me saisir, paniqué : il ne peut plus me voir, mais je suis toujours tangible et s’il m’écrase ses phalanges sur la gueule, l’illusion risque de pas y survivre - et elle ne sera pas la seule.

“Kondo-san !”

Il regarde autour de lui, appelle encore et je recule, prenant soin de ne faire aucun bruit, le contournant. Son affolement m’assèche la gorge mais je contiens mon empathie. Pour le moment. Notre invité ne va pas tarder, il faut que je sois sur la brèche.

C’est maintenant que ça va devenir intéressant.

À cette heure-ci, Yanaka est mort - au propre comme au figuré d’ailleurs - et il n’y a personne d’autre que ce corbeau, qui croasse, amusé par la tournure des évènements. Mon client, dérisoirement, continue à m'appeler, ses yeux sont pris de mouvements presque incontrôlables sous la panique. Je reste silencieux, attentif.

Tôt ou tard, il va bien devoir se mettre en mouvement, rebrousser chemin dans les rues, chercher à rejoindre une artère fréquentée… Et je n’aurai plus qu’à le suivre. Et suivre son suiveur.

“KONDO-SAN !!!”

Il finit par se rasseoir, au centre de la flaque de lumière du lampadaire, la respiration courte.

La trouille est la plus forte, il espère sûrement que quelqu’un va finir par passer, que je vais me raviser… qu’il n’aura pas à affronter sa “malédiction”. Mais je vais pas le laisser s’en tirer à si bon compte. Refermant le poing, je fais vibrer le lampadaire dans un bruit sourd, métallique. Le corbeau se remet à croasser.

“Il… y a quelqu’un ? Kondo-san ?”

A nouveau, ses yeux scrutent les ténèbres, le labyrinthe de sanctuaires et de tombes de Yanaka… et il ne bouge pas. Bon. Je saisis ma dague et la fais négligemment crisser contre le métal, le muret, doucement d’abord, puis de manière plus appuyée, en avançant dans la direction de mon client. Sa peur me donne une sensation nauséeuse, comprime mon estomac, acide et douloureuse. Ma lame emporte un peu de mousse sur le muret et la projette sur lui. Étouffant un hoquet de terreur, il se lève - non il se détend comme un ressort - et se met à courir, manquant basculer dans les escaliers.

Aussitôt, j’entends le bruit de pas à sa suite, le claquement sec du bois sur le pavé, puis plus rapproché lorsqu’il dévale les escaliers à sa suite. Mais personne, pas même une silhouette, ni une aura, comme je le supposais.

C’est parti.

Même si je suis moins endurant que mon client - et son suiveur - j’ai l’avantage d’être plus léger et de connaître le quartier, un quadrillage de ruelles en angles droits, par lesquelles je coupe pour les rattraper. Un couple de fantômes me regarde passer en trombe et me salue, placide, alors que mon client nous embarque dans les profondeurs de Yanaka, jusqu’à Sendagi, où le dédale est plus concentré. Alors que je me rapproche, j’entends mon client qui étrangle des sanglots de trouille…

Une peur de gosse, pathétique, qui le suffoque et lui fait totalement perdre ses moyens, au point qu’il peine à simplement prendre les virages. Nous nous engouffrons dans un petit tunnel de béton, qui passe sous la voie ferrée. C’est le moment. Alors que mon client a posé le pied à l’intérieur, j’abaisse toutes mes défenses, laissant sa peur, presque démente, m’envahir et me parasiter. Une bouffée glaciale me paralyse pratiquement le cerveau alors qu’un intense fourmillement, comme si des dizaines d’insectes étaient prisonniers de mon ventre, explose dans mes viscères. Je crois que je pourrais me vider instantanément, même si ce n’est pas ma trouille… Je respire, halète comme un clébard, plutôt, et froisse le fuda contre mon ventre, dissipant mon illusion.

Le bruit de pas cesse et mon client se fige, hors d’haleine. Je lui fais signe de la fermer mais il est trop essouflé par le stress pour avoir seulement l’idée de l’ouvrir.

Lentement, avec précaution, je fais un pas, puis un autre dans le tunnel. Le couinement de mes baskets sur l’asphalte fait écho alors que je marche dans les ténèbres, presque ébloui par les points blancs des lampadaires à l’autre bout du tunnel. Je tremble, transpire, ma respiration est saccadée, chaotique, s’étrangle dans ma gorge et des larmes de panique me montent aux yeux.

Et le bruit de pas reprend, dans mon dos.

Ça marche.

Il me prend pour sa proie.

Rester calme.

L’envie de me mettre à courir me consume presque les muscles, tous mes signaux d’alarme hurlent, gueulent. Mais ce n’est pas ma peur.

Ce n’est. Pas. MA. Peur.

La mienne est différente, je la connais comme on connaît celui ou celle avec qui on se couche toutes les nuits, je l’ai bue jusqu’à noyer mes organes et mes sens au fil de mes cauchemars. Mon pas reste régulier et je m’immobilise, à la sortie du tunnel, levant les yeux vers les lampadaires, le visage baigné d’une sérénité forcée.

Puis, je pivote, étends le bras et m’incline, m’écartant du chemin.

“Je vous en prie.”

Le pas s’est arrêté.

“Je vous en prie, beto-beto-san… passez le premier.”

À quelques mètres, mon client s’est appuyé contre la paroi du tunnel, hors d’haleine, les yeux rivés sur moi. Même s’il n’a aucune sorte de sensibilité à la magie ou aux esprits, son instinct lui souffle à raison qu’il ne doit surtout pas s’en mêler. Je l’ai mal jugé. Il est beaucoup moins con que je ne le pensais.

Après un silence qui n’a duré que quelques secondes mais m’a paru s’étirer sur une trop longue minute, le claquement sur le sol reprend, devient plus audible alors qu’”il” se rapproche de moi. Immobile, je le laisse passer devant moi et devine dans le rai de lumière qui nous domine, un sourire en demi-lune, émaillé par des dents blanches et rondes, flottant dans le néant. Et une image, une intuition, vient s’y superposer, celle d’une silhouette sombre portant une sorte de sac à dos, debout entre des buissons.

Qui ?

Je cligne des yeux et tout a disparu. Comme le bruit de pas. Chancelant, je m’accroupis au sol et respire à fond, refermant progressivement mes sens et évacuant la toxicité des sensations de mon client, lequel semble avoir retrouvé ses moyens et émerge à son tour du tunnel, titubant comme un homme saoul.

“C’est terminé.”

Ma voix sonne lointaine. Il baisse les yeux sur moi et je vois un mélange de colère et de soulagement se disputer furieusement dans son regard. Je lui souris, essuyant la sueur qui me coule sur le front.

“Vous voyez… il n’y rien de plus effrayant que la peur elle-même. C’est pas que des conneries de film pour môme.”

***

“Merci pour tout.”

“Vous êtes le premier à me dire merci de lui avoir foutu les foies.”

Mon client hausse les épaules avec un sourire.

“Bah… C’est Halloween. Et vous dites que c’est même pour ça que j’ai attiré ce Bezo…”

“Beto-Beto. Vous me rappelez votre nom ?”

“Teddy. Au boulot on m’appelle “Fearsome Teddy”, marrant, hein ?”

Il rigole, plus détendu.

“Si mon entraîneur m’avait vu tout à l’heure, il se foutrait de ma gueule.”

“Et il ferait moins le malin en étant à votre place. Le beto-beto peut s’en prendre à n’importe qui, vous l’avez vu.”

“Comment vous avez fait pour qu’il vous suive, plutôt que moi d’ailleurs ?”

Je termine de lui remplir sa facture, sur un fuda inutilisé et la lui tends mais il la repousse avant de fouiller dans son blouson et de me sortir une liasse, qu’il me fourre dans la main. Sa poigne est chaleureuse mais puissante. Ce type pourrait sans doute me casser tous les doigts… physiquement, du moins.

Nous savons lui comme moi qu’il ferait jamais un truc pareil. Une brute aurait difficilement eu aussi peur de beto-beto-san.

“J’ai joué les éponges.”

“Comment ça ?”

“J’ai absorbé votre peur. Je l’ai laissée remplacer mes sensations… Le beto-beto a cru avoir encore affaire à vous et m’a pris pour cible. Je n’ai plus eu qu’à le neutraliser. ”

Je claque des doigts en souriant.

“Facile. Maintenant, écoutez-moi attentivement. Attendu ce que vous m’avez raconté, il est plus que probable que vous croisiez à nouveau la route d’un beto-beto… demain, dans une semaine, dans un an, peut-être même alors que vous serez vieux. Et je veux, je VEUX que vous reteniez ce que vous avez vu. Si vous l’entendez à nouveau, qu’est-ce que vous devez faire ?”

Mon client s’écarte de deux pas, se plaque contre la rambarde et s’incline en désignant la route.

“Je vous en prie, beto-beto-san, passez devant.”

“Exactement.”

“En somme… il suffit que je laisse ma peur partir sans moi ?”

“Je ne l’aurais pas mieux dit. C’est imprimé ?”

“Oui, oui, c’est imprimé, Kondo-san. Pas de problème. Merci encore et joyeux Halloween !”

“Pour moi, Halloween, c’est tous les jours.”

“Haha, c’est vrai.”

Il me serre la main et descend les escaliers en soupirant, ses larges épaules avachies par le soulagement. J’ai alors la présence d’esprit de vérifier les billets qu’il m’a donnés et émets un petit sifflement. Il y a presque le double que prévu. Je pousse la porte de l’appart et tombe, sans surprise, sur une paire de couettes.

“Tu écoutes aux portes, maintenant ?”

“Ben je voulais savoir le diagnostic. Waaaah, tout ça ?”

Elle tente de faire main basse sur les billets, que j’enfouis préventivement dans ma poche en faisant claquer ma langue.

“Même pas en rêve.”

“Bon ben raconte, au moins ! C’était quoi ? Un kappa ? Le fantôme de son ex ?”

“Un beto-beto. Et un fantôme… dans une certaine mesure.”

“Un quoi ?”

Je retourne m’asseoir sur le sofa, pour m’apercevoir qu’Issô a siphonné ma tasse à café. Au moins, plus besoin de la laver. Shinkin déchire le mochi qu’elle est en train de manger et m’en tend la moitié avant de s’asseoir sur moi.

“Un beto-beto. Le yôkai qui incarne la peur sous sa forme pure. La trouille. Celle qui t’empêche de réfléchir. Il a le pouvoir de terrifier n’importe qui.”

Elle cesse de manger et me jette un regard inquiet, avant de se tourner pour me palper le ventre et les bras.

“T’es blessé ?”

Je me marre.

“Le beto-beto est complètement inoffensif, Shinkin. Il te décoifferait même pas…” Je lui ébouriffe une couette et ramasse une claque sur les doigts “Tout le mal qu’il peut te faire, tu en serais la seule responsable.”

“Tu viens pas de me dire qu’il pouvait terroriser n’importe qui ?”

“La peur est un signal de danger… pas une preuve qu’il y a effectivement danger. Tout ce que fait le beto-beto, c’est suivre sa proie. Elle entend alors un bruit de pas en écho au sien, sans jamais voir personne, jusqu’à devenir folle de trouille. Il s’en nourrit. Et c’est encore plus facile sur quelqu’un qui souffre de terreurs d’enfance non résolues… comme le client de ce soir.”

“Quoi, il a la pétoche du monstre sous son lit ?”

Je me lève finalement et prends ma tasse pour refaire une tentative avec la cafetière, cette fois plus couronnée de succès, puisqu’Issô semble aussi être passé par là.

“Non. Son monstre à lui est bien réel… Il avait sept ou huit ans et dans son quartier, à Phila… Philo… une ville américaine.”

“Philadelphie.” Me sous-titre-t-elle avec son soupir “mon-oncle-cet-ignare”.

“C’est ça. Il y avait une espèce de clochard, un type bizarre, sur lequel tous les gosses aimaient imaginer des trucs : trafiquant, tueur en série, vampire… tu vois le genre. Ils jouaient à se faire peur, même si ce clochard passait la plupart de son temps à faire les poubelles et dormir sur les bancs. Et un soir, alors que notre client rentrait chez lui après avoir un peu trop traîné avec ses copains… il croise la route de ce type, en train de sortir des buissons, dans l’obscurité. Il interpelle le gosse, hurle même son nom et commence à le suivre. Tu imagines la suite.”

Le café brûlant finit de disperser les dernières traces de peur qui engourdissent encore mes membres et me détend. Un long frisson évacue la tension dans ma colonne vertébrale.

“Teddy se met à courir comme un dératé, affolé, crie, pousse la barrière de chez lui, en pleurs, appelle sa mère, qui sort, couteau à la main. Le clochard abandonne et repart pendant que sa “victime” fond en larmes dans les bras de sa mère.”

“Mais il lui voulait quoi, ce type ?”

“Tu poses le doigt sur le nœud du problème, Shinkin : Teddy ne l’a jamais su. Il n’a pas osé se poser la question… la peur était la plus forte. Alors, lorsqu’un soir, il a entendu le bruit de pas dans son dos, tout est revenu, comme un vieux film souvenir. Il a perdu les pédales. Le beto-beto s’est trouvé un gueuleton royal, tu penses : un adulte, fort comme un bœuf, terrifié comme un petit garçon. Teddy ne pouvait pas affronter sa trouille sans un coup de main.”

“Super bien payé, le coup de main. Et il n’a plus peur ?”

“Hmmmm… C’est plus difficile que ça de se débarrasser du monstre sous son lit, tu sais.”

J’ai beau jeu de faire le professeur, je suis un aussi bon candidat pour le beto-beto. Ce n’est pas pour rien s’il m’a suivi mais ça, je n’allais pas l’admettre devant un client.

Ce n’était pas ma peur.

Mais sous le claquement du pas dans le tunnel,il y avait le raclement léger des griffes, le bruit feutré des coussinets…

Et le grondement guttural.

Assise sur le canapé, Shinkin me considère, pensive. Sans doute a-t-elle perçu mon frisson malgré mon calme apparent ou ma main qui tremble légèrement.

“On peut pas gagner, alors ?”

“Si, en quelque sorte…”

“Contre… les morts aussi ?”

Son regard s’est éteint. Elle balance lentement ses jambes, la tête basse.

“Contre les morts aussi, Satoru ?”

Des doigts, je touche les magnets citrouilles multicolores qu’elle a collés sur le frigo, frappés d’un “Happy halloween” pailleté.

“On peut essayer d’en rire. Quand on en a la force.”

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