Ces dernières semaines n’ont été faciles pour personne je pense, et guère plus pour vous, m’a dit Subaru-D. Si je poste aujourd’hui - c’est pour vous faire un petit cadeau afin de clore cette année 2015, une sacrée belle année de merde, pour faire aussi concis qu’élégant. Après ma petite parenthèse historique - que j’aurais préféré n’avoir jamais ouverte - je suis resté chez moi.

Éteint.

Une certaine lassitude, beaucoup, beaucoup de noir à broyer.

Fin décembre, une petite alerte m’a rappelé, comme tous les ans, que ma nièce, Naoko, fêtait son anniversaire et comme tous les ans, je m’apprêtais à cliquer sur “S’en foutre éperdument” (J’offre une purification du domicile au premier informaticien capable de me programmer ça.) et puis j’ai suspendu mon geste.

Ça allait bientôt faire un an que je n’avais pas entendu la voix de mon frère.

Naoko avait dix ans.

Et un oncle plus fantomatique que son chat - pourtant décédé depuis un bout de temps.

J’ai contemplé mon reflet dans l’écran. Un vieillard de vingt-sept ans, aigre et chiant.

Le nouvel an approchait.

Mon curseur a finalement glissé sur “valider” et ma main sur le téléphone.

***

“Tu es absolument CERTAIN que c’est sans risques ?”

“Dans l’absolu, si j’étais certain de quoi que ce soit, je serais mauvais dans mon boulot, Miyumi.”

Ma belle-sœur contemple avec inquiétude sa progéniture, entourée de chiens viverrins qui négocient âprement sa barrette bleue à paillettes contre des feuilles d’érable ou des pierres que le torrent en amont a lissées comme des miroirs. Postée en conseillère de patrimoine, Shinkin examine chaque monnaie d’échange et refoule les petits malins qui dissimulent les feuilles sous la forme de billets de banque.

Nous sommes installés sous les doigts nus des arbres qui bordent la rivière d’Okutama. En cette saison, la neige ne tombe que sur les sommets et le chemin qui serpente en bord de rivière est jonché de feuilles mortes et de bois sec. Les kami, abrités sous les monticules, jettent des regards méfiants sur notre passage, points luisants entre deux replis de feuilles d’érable, puis se rendorment. Tout bruisse, somnolent mais attentif à notre présence. Il fait un peu trop froid pour les familles et nous sommes seuls ce matin. J’ai dévié du sentier et nous nous sommes enfoncés à l’intérieur de la forêt, au plus profond, là où un humain peut à peine se glisser entre les arbres… mais là où les yôkai y parviennent sans difficulté. Il y a à Okutama une grande famille de chiens viverrins - du moins ce qu’il en reste depuis leur exode vers Tokyo - qui aborde les promeneurs assez curieux pour s’aventurer jusque-là. Miyumi, ma belle-soeur, chiante comme un gif animé, a répété en boucle que nous étions perdus, mon frère a arrondi les angles en me présentant comme un randonneur hors pair et j’ai charitablement défoncé son effet en lui disant que je me perds dans mon propre quartier dès qu’il y fait nuit. Shinkin a expliqué à Naoko que les tanuki étaient gentils mais lui faucheraient jusqu’à sa culotte si elle n’y faisait pas gaffe. La petite famille était en conséquence parfaitement détendue lorsque nous sommes arrivés sur place, tout près de la rivière, dans une zone difficilement accessible… à condition de ne pas s'appeler Kondo.

Le premier tanuki, une gamine, s’est rapidement pointé et a engagé la discussion avec ma cousine, suivie du frère, de l’oncle, de l’arrière grand-mère (ou d’une tanuki piqueuse de lunettes, je ne saurais pas dire) qui sont tous venus s’installer autour de nous.

Le patriarche a attendu une demi-heure avant de sortir à son tour. Ne pas se montrer empressé, même quand on a le taulier onmyôji sur son territoire. C’est la règle. Conserver un peu de distance. Hachu est tout petit, le museau très noir, les pattes nerveuses mais le regard calme, qui vous sonde sans ciller. Il ne prend jamais d’apparence humaine, c’est presque un dogme chez lui. Nous lui sommes… inopportuns. Pas détestables, juste dérangeants comme ces invités amusants qui s’attardent un peu trop après le repas.

Il vient s’installer sur la souche d’arbre près de moi et salue, y compris mon frère et ma belle-sœur, hébétée de voir un blaireau pratiquer le keigo. Mon frère la rassure. Ils ne sont pas méchants.

“Pas davantage que les humains.” Me sens-je obligé d’ajouter, plus amer que je voudrais.

Nous sommes là pour l’anniversaire de la petite. Je dois pas me laisser aller. Même si le bruit et la lumière m’agressent encore, même si j’ai peu dormi à cause des cauchemars, même si je me demande encore où est … sans doute dehors, à appeler pour une aide qui ne viendra jamais… ou s’il est déjà mort.

Non.

C’est l’anniversaire de Naoko.

Nous sommes là pour une petite fille de dix ans, qui découvre un autre monde aujourd’hui, un monde où les chiens viverrins échangent des mochi contre ses barrettes et ses strap de portable, où un minuscule tanuki qui doit voir sa première humaine essaie d’entrer en douce dans son sac à dos pour pouvoir parader ensuite devant ses parents…

Il semblerait d’ailleurs que ce petit monde soit parvenu à un accord : un tanuki repart, pas peu fier, la barrette entre les pattes et disparaît entre deux arbres avec un petit grognement satisfait. Naoko empoche le paiement, deux grandes feuilles d’érable carmines impeccables et une poignée de cailloux de ruisseaux, sous l’œil circonspect de sa mère. Mais sa fille sourit, ravie. Alors elle ne dit rien. Elle soupire et se tourne vers moi.

“C’est un joli cadeau. Merci.”

Kanata se détend un peu en entendant sa femme et je souris.

“Je ne lui ai pas encore fait de cadeau, Miyumi.”

Je me tourne vers Hachu, installé sur sa racine.

“J’aimerais leur montrer l’abricotier.”

“La tombe ?”

“Celle-là même.”

Le tanuki fronce le museau, son regard se fait somnolent, fuyant et je tape contre la racine du bout du pied pour retenir son attention.

“Si je n’étais pas intervenu, je te rappelle que vous vous seriez fait jeter de la ville comme un troupeau de rats nuisibles. Je veux seulement que la petite le voie, Hachu. On ne dérangera rien.”

“Tu veux montrer un cimetière à Naoko ?” S’alarme Kanata, qui doit déjà s’imaginer sa fille en train de marchander son sac à dos avec un troupeau de yûrei.

“Relax. Juste une tombe. Et pas comme tu imagines…”

Je m’approche de Naoko et m’accroupis à côté d’elle. Depuis le début de la promenade, elle me jauge avec la réserve prudente empreinte de curiosité des gamins timides. Un peu comme moi à son âge. D’une main, je sors le tanuki en train de ronger l’attache du sac à dos et il déguerpit en me zigzaguant entre les chevilles.

“Celle-là est recouverte d’or. J’ai aidé à la creuser, il y a quelques années.”

Je tends la main à Naoko, qui la considère encore une seconde ou deux avant de la prendre. Le contact envoie entre nous cette électricité infime, ce lien invisible qui se noue entre ceux qui “voient”. Le don de ma nièce est insuffisant pour espérer un jour l’exploiter. Mais il est bien suffisant pour lui entrouvrir le monde des esprits.

Et il est temps de lui servir de guide.

Nous progressons entre les arbres, dans un tapis de feuilles en décomposition détrempées, des cosses de marron vides et des maisons de tanuki, creusées dans des troncs creux, d’où jaillissent des museaux noirs et des paires d’yeux luisant d’intérêt et de convoitise. Naoko marche à côté de moi, elle semble aussi excitée qu’inquiète… sans doute se rappelle-t-elle que “tonton” trempe dans des histoires de poupées hantées et de renards adeptes de gueuletons humains. Mais la curiosité est la plus forte.

“Je vais avoir un cadeau ? C’est otô-san qui l’a dit.”

Il a une gueule de jaunisse, “otô-san”, probablement persuadé que je les embarque dans un de mes gigantesques plans fumeux. La confiance règne.

“Oui. Quelque chose dont j’espère tu vas prendre très soin.”

La lumière du soleil, qui semble avoir finalement trouvé un chemin sinueux entre les branches, nous réchauffe lorsque nous émergeons du chemin, dans une petite clairière. Ici, la position des troncs donne l’impression que les arbres ont reculé et formé une ronde, un cercle quasi parfait. À l’humus noirâtre du début d’hiver a succédé un tapis jaune et lisse, au milieu duquel trône un ginkgo trapu, ocre et or jusqu’au bout de ses ramifications. Sous les lueurs pâles d’hiver, il diffuse une teinte chaude et intense, une sorte de vigueur tranquille et apaisée.

“Il n’a pas encore perdu ses feuilles ?” S’étonne Miyumi derrière moi “En voilà un qui est en retard.”

“Il ne les perdra pas.” Je rétorque en m’avançant avant de toucher le tronc. Les feuilles projettent une ombre orangée sur mon visage. Ici, il fait plus chaud, une douceur de début d’automne, si bien que Shinkin retire sa veste, vite imitée par mon frère et ma belle-sœur. Je fais signe à ma nièce et m’agenouille pour être à sa hauteur. Elle n’ose plus rien toucher mais son regard brille, fasciné par le merveilleux, qu’elle devine. Plus aucun ginkgo n’est en feuille en décembre. Pourtant, même celles qui jonchent la clairière ne semblent pas pourrir et constituent un sol mou sous les pieds, agréable à fouler.

“C’est quoi ?”

“De l’or, Naoko. En chine, on appelle le Ginkgo “l'abricotier d'argent”.”

Je saisis une feuille entre le pouce et l’index et fais tourner les deux petites palmes jaunes devant le visage de ma nièce. Les autres se sont approchés, y compris Hachu, qui s’est enroulé sur lui-même et a sorti une bouteille de sake minuscule de son chapeau en paille. Il en propose à mon frère, qui bredouille un remerciement et me jette un regard paniqué. Que j’ignore. Kanata est moins chiant imbibé. Je reviens à Naoko.

“C’est l’or du tanuki qui voulait absolument être à table avec les humains. Il s’appelait Yatto et je l’ai enterré ici. “

***

Okutama - Septembre 2011

“Excusez-moi… Quand pensez-vous… heu… intervenir ?”

Le directeur d’agence s’impatiente mais reste prudemment planqué derrière la porte grande ouverte des coffres, contre laquelle je me suis appuyé pour siroter mon café.

“J’étudie le terrain.” Je réponds, tranquillement “Vous auriez du sucre ? Ce café a pas dû voir une plantation dans cette vie. Ni dans les dix précédentes, je pense.”

Nous parlons à voix basse, histoire de ne pas alerter les cinq tanuki qui ont investi le coffre et ont réussi, après plusieurs laborieuses minutes, à ouvrir un casier. Ils tentent à présent de former une courte échelle pour y hisser un gros sac sommairement peint en noir.

Trois fois qu’ils se cassent la gueule. Trois fois que je me retiens donc de me marrer pour ne pas les alerter. Ils ne m’ont ni vu, ni entendu, trop absorbés par leurs tentatives foireuses d’escalade. Mais côté humain, ça s’impatiente.

“Ils vont finir par dégrader le coffre ou par voler quelque chose ! Nos employés sont inquiets !” Insiste le directeur.

“Vous êtes inquiet. Enfin si tant est qu’on puisse parler d’inquiétude quand vous en êtes à mouiller votre froc. Vos employés eux, m’ont l’air plutôt sereins, considérant qu’ils m’ont proposé ce café.”

Et sont retournés à leurs bureaux respectifs. À Okutama, on a l’habitude des conneries des tanuki.

“Alors, vous pouvez peut-être vous occuper de moi ?” Plaide le directeur en se rapprochant.

“Désolé, vous êtes pas mon genre.”

“Hem. Je parlais de ma blessure.”

Je quitte enfin le spectacle du coffre pour considérer le directeur. Sa “blessure”, c’est deux microscopiques plaies dans le mollet, là où un tanuki lui a planté un coup de dent pour lui faire ouvrir le coffre. Ce qu’il s’est empressé de faire avant de m'appeler pour hold-up et agression.

“Votre blessure, ah oui… si vous avez une agrafeuse, je vous referme ça tout de suite.”

“Mais… et les maladies ?”

“Vous avez des gosses, c’est pas pire. Fermez-la, je rate tout le spectacle.”

Le tanuki du haut est enfin parvenu à atteindre le casier et à rentrer dedans. On entend des grattements furieux, puis un couinement de détresse.

Ce con s'est coincé dedans. Le second rentre à son tour et reste bloqué lui aussi, les pattes arrières pédalant dans le vide. Ce qui reste de la pyramide vacille et je termine mon café d'une seule gorgée avant de faire craquer le gobelet, dont le son se répercute dans tout le coffre.

Les chiens viverrins se sont figés.

Puis se retournent lentement. Pour me voir leur faire un petit signe de la main en tapotant mon mala. Et se dispersent en piaillant dans le coffre-fort et l'anarchie la plus totale.

"Onmyôji !!! ONMYÔJI !!!"

J'en chope deux par la queue et le troisième en le coinçant sous ma basket, avant de demander au directeur s'il a une boîte ou quelque chose dans le genre. La secrétaire me propose les corbeilles à papier. Parfait. Je colle les trois tanuki dans une corbeille chacun, que je retourne contre le sol, avant de revenir à mes deux cambrioleurs, toujours coincés.

Celui qui déborde a pris appui sur ses pattes arrières pour tenter de s'extraire et je le renfonce d'un geste presque négligent avant de ramasser le sac.

"D’habitude, on ouvre un compte, tas de cons, pas le directeur d'agence avec."

"N'y touche pas !!! N'Y TOUCHE PAS !" Brame le tanuki tout au fond de son casier, contre lequel je tapote.

"Sinon, tu vas faire quoi ? Je vais te le dire, moi : attendre que je vous désincarcère de là avec un litre de vaseline et un pied de biche. Et arrête de gueuler si tu veux que ça arrive avant les prochaines vingt-quatre heures."

J'entrouvre le sac et perds instantanément mon sourire. Avec les chiens viverrins, on est jamais dans du trafic méchant : friandises, galets maquillés en pièces de monnaie, saké-piquette et portes-bonheur à côté desquels les made in china ressemblent à des pièces de musée. Au pire, les plus retords se tirent avec un numéro de carte bleue qu'ils ne savent pas utiliser sans se faire pincer dans la foulée. Une petite mafia incapable de violence : j'ai déjà vu un tanuki revenir sur ses pas après avoir tiré un portefeuille, rendre la moitié du fric à son propriétaire et se débiner avec le reste.

Mais c'est pas de la contrebande, dans ce sac. Je viens d'ouvrir un linceul. Le tanuki à l'intérieur est recroquevillé en boule, une feuille déjà jaunie en guise de tissu, sur la gueule. Il a été vêtu d'une sorte de kimono de tissu rapiécé. Et au fond du sac, les deux pièces de 1 yen pour la traversée.

Ok, on ne rit plus. Je repose le sac et sors les deux chiens viverrins du casier, non sans avoir besoin de l'assistance de deux employés. Derrière nous, les corbeilles à papier bougent et se heurtent les unes aux autres, jusqu'à ce que je gueule un coup, obtenant une immobilité parfaite dans la seconde.

L'un des tanuki que j'ai libérés est visiblement le patriarche. Il n'a pas peur de moi et m'affronte du regard, sans morgue mais avec détermination. Il attend que je cogne. Je lui désigne le sac.

"Foutez-moi le camp. Si j'entends encore parler de toi et ta clique, la dernière chose que tu verras, ce sera moi. Et c'est pas une vision agréable à emmener dans l'au-delà. Pigé ?"

Du pied, je retourne les corbeilles à papier et trois fusées grassouillettes traversent le hall de la banque comme si elles avaient les huit enfers au cul, suivies de près par le quatrième larron... mais pas le patriarche, qui continue à soutenir mon regard.

"Si tu es sourd, je peux augmenter le volume. FOUS-MOI le camp !"

"Je dois l'enterrer."

Il a attrapé le sac entre les pattes.

"C'est mon frère. Je dois l'enterrer."

"Et tu veux quoi, que je t'explique dans quel sens on doit prendre la pelle ? Je veux même pas savoir ce qui se passe dans ta tronche pour que tu confondes un cimetière avec une banque. Décarre ou c'est dans ce sac que tu sortiras d'ici !!!!!"

Il marmonne des amabilités à mon endroit et traîne le sac derrière lui, traversant le hall de la banque, sur la moquette duquel il laisse une longue traînée de terre et de peinture noire encore fraîche. Alors qu’il s’apprête à passer le seuil en maugréant, je l’apostrophe.

"T’as tout faux, ma mère est femme au foyer. Et rappelle-toi que je veux plus entendre parler de toi ni de ton entreprise de pompes comiques !! "

Le temps que je termine ma petite tirade, il a disparu. Je me tourne vers le directeur, tout sourire.

"Vous voyez, tout en douceur. Nous disions donc : intervention urgente. De nuit."

"De nuit ?? Il fait grand jour !"

"Pas quand votre coup de fil hystérique m'a arraché à la chaleur intimiste de mon lit. Il en redemandait, le petit salaud et il était pas le seul. Votre facture."

Je range mon post-it dans la poche de son veston, prenant soin qu'il ne dépasse pas.

"Vous allez pas râler, non ? Facturer des services inexistants, vous le faites mieux que moi. Oh et la note est payable sous une semaine.”

"Vous n'avez même pas regardé ma blessure ! Dois-je en référer à la commission de sécurité ?"

"Ah mais si vous préférez, je vous agrafe et je vous rallonge le délai pour payer d'une semaine. C'est vous qui voyez."

Bien que ce soit discret, les employés n'ont pas raté le spectacle : on ne les entend plus taper sur leur ordinateur.

"Sur ce, je vous laisse. C'est pas que votre compagnie déplaise mais un petit peu, quand même."

Je passe au guichet et me penche vers un type de mon âge qui dissimule sous une poker face un sourire pincé contenant l’envie de rire.

" Dites-moi, si vous deviez me désigner le point central de cette ville, ce serait quelle adresse ?"

" La… La gare ? "

" Et le point d’eau le plus proche ? Enfin d’eau ou autre liquide, mon foie aime pas trop les sels minéraux. "

"Il y a un café à moins de cent mètres… mais si vous préférez un cadre plus agréable…"

"C'est pas le cadre qui m'intéresse mais l’acoustique."

Je me redresse et jette un œil par les portes grandes ouvertes de la banque, où l'on voit encore les traces boueuses des tanuki.

"Pour entendre les hurlements."

***

"Y'a un truc que je pige pas. Pourquoi tu les as pas suivis ?"

Shinkin, ministère des questions qui fâchent et du "Yakafokon" qui vient de m'interrompre en pleine histoire, alors que j'étais parvenu à happer nièce, frère et belle-sœur.

Je jette un coup d'œil à Hachu, qui grogne en finissant sa bouteille de saké.

"Parce qu'Okutama est une des rares villes du Japon qui acceptent les yôkai sous leur vraie forme. Les tanuki peuvent faire leurs courses, vivre avec un humain et même louer une maison, ici. Les suivre aurait provoqué un esclandre à coup sûr, en plein centre-ville."

Kanata me dévisage, interloqué.

"À… à visage découvert ?"

"À gueule découverte, plutôt. Les habitants se sont habitués, la banque était le premier incident depuis deux ans. Dans cette affaire, je marchais sur des œufs, avec des chaussures à crampons et dix kilos de plus, quoi."

Shinkin rigole et me signale qu'avec ma diplomatie, ce serait plutôt vingt kilos de handicap. Pour le coup, ça fait aussi ricaner le tanuki, qui la ramenait pas trop jusque-là.

"C'est… totalement délirant." Intervient ma belle-sœur "Tu as dit toi-même que les tanuki sont des escrocs et des voleurs et on les lâche dans une population humaine ? Qui est l'imbécile qui a ratifié ça ?"

"Moi, ma chère."

Je me suis adossé au tronc du ginkgo.

"En ma qualité de maître onmyôji et avec l'aide de la mairesse, bien sûr."

"Toi ???"

Cette fois, mon frère a les yeux prêts à lui jaillir des orbites.

"Tu… tu as… autorisé… Tu… Mais… C'est aberrant ! Kaemon a toujours…"

"J'emmerde Kaemon, oni-san."

Je souris à l'assemblée.

"Je l'emmerde à un point que tu ne peux pas imaginer et j'espère qu'à l'heure actuelle ses cendres sont en train de MOUSSER dans son urne à force de tourner. Est-ce que je peux reprendre mon histoire, avant que tes globes oculaires ne s'écrasent sur tes culs-de-bouteille ?"

***

Je décale légèrement mes pieds de la table pour que la serveuse puisse retirer mon verre avant de se replier dans le café et vérifie l'heure sur mon portable.

Plus d'une heure et pas de drame à l'horizon.

Ils vont me faire une autre connerie. Je le sens, je le sais, je comprends rien à leur histoire d'enterrement mais un foutu tanuki, quand ça a une idée en tête, ça ne l'a généralement pas ailleurs. Et plus elle est débile, plus elle est ancrée.

Pourtant, Okutama est calme. Et vu sa taille, le moindre problème m’aurait déjà alerté.

De là où je suis, je vois très bien l'abri en paille, de l'autre côté du parking, là où les tanuki s'installent pour tenir leur marché. Un panneau se dresse à côté, avec un chien viverrin, probablement dessiné par un enfant de maternelle sous crack, qui adresse à l'avenue un clin d'œil complice.

Pourvu qu'ils aient laissé tomber... le directeur de la banque manque trop d'estomac pour réellement faire un scandale mais ce ne sera pas le cas de tous les habitants, surtout si les tanuki commencent à leur coller des cadavres sous les fauteuils.

Deuxième coup d'œil au téléphone. Est-ce que j'alerte la mairesse ? Là c'est l'incident à coup sûr, elle sera forcée de faire marche arrière... mais j'évite un conflit plus grave.

Isoler les yôkai.

Ne pas prendre de risque...

Autrement dit, un concept avec lequel je me suis toujours torché. Surtout quand c'est pas moi qui le prends, le risque. Et puis trouver un tanuki décomposé dans le parc du petit dernier, c'est pas ce que je considère comme un problème MAJEUR quand on côtoie des yôkai.

Faites qu'ils me foutent pas leur sac au milieu des mômes...

Et en parlant de mômes, en voilà quatre, qui passent devant le café, tractés par une mère visiblement très pressée et très TRÈS nerveuse, vu les tremblements qui l'agitent. Soit parkinson a muté sous la forme d'une grippe, soit...

Quelque chose me dit que je vais l'avoir, ma connerie. Je balance au hasard ma monnaie sur la table et repars, en direction opposée, au pas de course. Lorsque je vois la longue grille, au bout de l'avenue de la gare, qui longue un grand terrain d'asphalte, je n'ai plus de doute.

Une école.

Je vais les éparpiller, putain !

Le temps que j'atteigne l'entrée, j'entends déjà le brouhaha, je sens l'onde de crainte, comme une tache d'encre qui imbibe le tissu invisible des émotions. Pas encore une peur réelle mais ça vient. J'accélère, fais un strike dans un groupe de marmots pas foutus de se pousser à temps, fonce droit sur l'attroupement, joue les tractopelles sur quelques mètres, puis, excédé, hurle :

"Commission de sécurité !! Veuillez vous écarter !"

Si je voulais paniquer personne, c'est loupé, le mot "sécurité" a eu l'effet d'un électrochoc et les adultes serrent leur gamins contre eux.

Les cinq tanuki, quant à eux, sont en train de patauger gaiement dans la fontaine de l'école : ils tentent de lester le sac. En sautant dessus. Et en le tirant par en-dessous. Ils se figent en me reconnaissant et disparaissent tous sous l'eau, sauf le patriarche, qui se cramponne à son linceul comme une moule à son rocher.

J'inspire un coup et fais volte-face pour affronter les regards partagés entre l'inquiétude et la perplexité. Ils ont tous les yeux braqués sur moi. J'inspire encore… et souris, fouillant nerveusement dans ma poche pour récupérer ma carte d'agent gouvernemental.

"Tout va bien. C'est un rituel tanuki. Il y a eu un petit problème de logistique, je me suis déplacé de Tokyo pour faire le point et vous assurer de la plus… complète sécurité de ce rituel. Nous nous excusons pour ce petit désagrément. Tout est sous contrôle, je répète, tout est sous contrôle !"

Où est cette putain de carte ? À la troisième fouille de ma poche gauche, je la sens enfin sous mes doigts et l'exhibe.

"Je supervise le territoire d'Okutama ! Les tanuki sont navrés pour le dérangement."

Sans cesser de sourire, je recule contre la fontaine et chope le patriarche par la peau du dos.

"N'est-ce pas ?"

Il grogne et j'assure ma prise en lui glissant "la prochaine fois je vise les boules". Il finit par maugréer un "ouais, navré".

"Ils vont repartir immédiatement. Je me tiens à votre disposition si vous avez la moindre question."

La foule se détend, imperceptiblement et je me tourne vers le patriarche.

"Tes petits copains vont foutre le camp mais toi et le sac, j'ai à vous causer."

"On a fait de mal à personne !" proteste-t-il en luttant contre ma poigne, que je resserre.

" Toi non mais moi ça pourrait bien."

"Excusez-moi…"

Je relève la tête et une femme d'un certain âge, partagée entre le sourire et le malaise, s’approche. La directrice, me dit-elle.

"Oui ? Une question ?"

"Je pense que vous devriez… hem… vérifier…"

Elle me désigne, d'un mouvement de tête, la carte que je montre depuis une bonne minute. Ce qui me permet de m'apercevoir de deux choses :

Je n'ai pas pris ma carte d'agent gouvernemental.

Par contre je viens de retrouver celle de ma bibliothèque.

Pour jouer les pacificateurs, c'est toujours pas ça, mais vu la vague de rires poliment étouffés, en one-man-show, je suis au point. Je chope le tanuki dans une main, le sac imbibé d’eau dans l'autre et salue, toujours en souriant.

"Merci pour votre accueil. Voyez avec la commission de sécurité pour la moindre réclamation. Encore désolé."

Et je sors de l'école, laissant une traînée de flotte noirâtre - et les restes encore râlants de ma dignité - sur mon passage.

Je traîne le tanuki jusqu’à l’arrêt de bus le plus proche, le colle sur le banc, une main préventivement posée sur le sac.

Il a peur.

Malgré son air bravache, malgré son regard profondément enfoncé dans le mien, il a peur… les chiens viverrins n’ont pas oublié les dégâts causés par mes prédécesseurs chez eux. Des dizaines de mort. Ils sont trop confiants.

"Ton nom."

"Hachu."

“Bon, Hachu, Tu as deux minutes pour me convaincre de pas prendre de sanctions. Qu’est-ce que vous FOUTEZ ici ? Tu te rends compte que tu es en train de ruiner des ANNÉES de boulot pour que les humains vous tolèrent ??? “

“On a rien fait de mal… vous enterrez vos morts aussi.”

“Oui mais on évite de faire ça dans les fontaines publiques ou les consignes de gare. Enfin sauf quand on regrette pas le mort.” J’élude, cherchant ce qui me reste de monnaie dans ma sacoche. Le coup de stress m’a transformé le larynx en pierre ponce. J’ai encore les mains moites. Gardant un pied sur le sac, j’enfonce mes pièces dans l’appareil à côté du banc.

“ Sérieusement, je vous connais des habitudes pour le moins débiles mais sur les rites funéraires c’est une première ! D’ailleurs, où est le référent tanuki, Yatto ? Le connaissant, il va sacrément gueuler lui aussi quand il va apprendre que vous avez foutu le bordel en centre-ville !”

Yatto c’est le type même de yôkai dont on a pas envie de se méfier. Il adore les humains. Pas bien cuits sur une assiette, non, il les adore vraiment. Quand je suis venu à Okutama, alerté par des histoires de tanuki haranguant la foule à la sortie de la gare, je l’ai trouvé, debout sur un ballot de journaux à recycler, en train de faire son Luther King. Les yôkai et les humains, c’était possible. C’était formidable, même. Et il y croyait, il y croyait plus dur qu’aucun taré extrémiste ne pourra jamais croire en ses convictions.

J’étais venu avec l’intention de calmer le jeu, pour éviter que quelqu’un ne lui fasse fermer sa gueule de manière plus radicale. Il m’a accroché.

Et j’ai écouté. Il m’a pris pour un passant lambda, et il a quand même donné tout ce qu’il avait en m’assurant qu’il était pas un monstre.

Je lui ai dit que moi si.

Et je lui ai donné mon nom. Celui qui faisait flipper les siens quelques années auparavant, un nom de nettoyeur.

Quand j’ai définitivement quitté Okutama, en laissant humains et yôkai se démerder, j’étais serein. Je continuais à penser Yatto cinglé mais une telle détermination valait peut-être que je lui accorde le bénéfice du doute.

Alors, voir aujourd’hui les cousins nippons des dalton tout foutre par terre, je peux pas le tolérer. Que je laisse ma dignité à la morgue c’est une chose, mais j’aimerais que mon embryon d’optimisme suive pas le même chemin, entraîné par la démolition du seul truc bien que j’ai réussi à faire dans mon putain de boulot.

J’ouvre ma canette et la vide quasiment d’une traite.

“On va aller voir Yatto ensemble, c’est pas à moi te passer un savon. Vous avez aucun respect pour son boulot.”

“Il est là.”

Je baisse les yeux. Le tanuki me désigne le sac.

Et quelque chose me tord l’estomac, la montée de nausée soudaine, une lourdeur dans tout le corps.

“ C’était mon frère, Yatto.”

Je m'assois - enfin je me laisse tomber - sur le banc. Je me sens las, un peu assommé. En fait…

Yatto, je suis resté avec lui qu’une poignée de journées, le temps d’écouter son délire, en dose thérapeutique, puis de mettre mon sceau en bas d’une série de documents pour l’entériner, ce délire. J’ai été un inspecteur des travaux finis, parce que le maître d’œuvre semblait prêt à décrocher la lune pour décorer le toit. Avant que je revienne, il avait même été relégué au rang de ces noms qui ressurgissent le temps d’un souvenir, une pensée “tiens je me demande comment va…” avant de retourner au néant, petite résurgence nostalgique qui me tirait un sourire.

Merde…

Je n’aurais pas cru que ça me fasse mal.

“Qu’est-ce qui lui est arrivé ?”

“Il était vieux.” Me répond le tanuki, naturellement, presque naïvement “Je veux lui faire une belle tombe.”

Je balance la canette et me redresse avant de saisir le yôkai par le cou pour le soulever.

“Lui faire une belle tombe avec les ruines de ce qu’il a construit ?? J’ai peut-être pas réussi à éviter la catastrophe !! Le directeur de la banque, les parents, s’ils vont se plaindre, c’est TERMINÉ, tu PIGES ???”

Il se débat et je le balance sans douceur contre la vitre de l’abri. La rage me fait trembler les mains. Et je regarde le sac.

Si le reproche vaut aussi pour moi…

Hachu a cessé de me fixer et s’est recroquevillé sur le banc. Il tâtonne, essaie d’agripper le linceul de son frère, que je saisis.

“Explique-moi.”

Il me jette un regard méfiant entre ses pattes et je soupire.

“Je vais t’aider. On va le faire ensemble.”

“J’ai pas besoin de votre aide.”

“Tu m’as prouvé deux fois le contraire. Explique."

Je l’ai braqué, pas étonnant. Plus calmement, je m’assois sur le banc. Un bus s’arrête devant nous et trois quatre collégiens en descendent. L’un d’eux sourit en voyant le tanuki, les autres ne font même pas gaffe et continuent leur route en rigolant.

"Yatto voulait de l'argent, plein. Pour une maison."

"Tous les tanuki aiment le fric, vous avez pas encore érigé de monument funéraire sur le toit de la bourse de Tokyo, que je sache !”

"Mon frère, c'était pas pareil. C'était pour son projet de maison et de réception."

"Une réception ?"

Hachu piétine, hésite et je tapote le banc.

“C’est bon, c’est bon. Je suis désolé pour le gnon. Assieds-toi et explique, parce que je bitte rien à tes morceaux de phrase, là.”

Il me reste cent yens, que je fous dans le distributeur et propose un café glacé au yôkai. Il plisse le museau, me prend la canette des mains et s'assoit finalement, à bonne distance.

“Yatto voulait une maison d’humain.”

“Ça je m’en souviens. Il nous bassinait avec ses histoires de frigo et de paillasson, une vraie ménagère. Ça se boit pas comme ça.”

Il a percé deux trous sur le côté de la canette et la lape, mais me grogne après.

“Je bois comme je veux. Vos languettes, on se coupe.”

“Si tu préfères choper toutes les bactéries de l’entrepôt, c’est toi le chef. Et donc ?”

“ Il voulait installer un terrier dans le jardin et le faire communiquer avec le salon, je comprenais rien à ses plans mais je crois pas que ça pouvait marcher.”

“Sans les avoir vus, je suis plutôt de ton avis, ouais.”

“Yatto avait pas encore assez mais il avait hâte, pour nous inviter mais aussi le maire, les conseillers et vous.”

Je hausse un sourcil.

“Moi ?”

“Oui. C’est vous qui lui avez donné l’idée, il disait que vous l’aviez invité à votre table. Il était fier. Alors il s’est promis que quand il aurait installé sa maison pour nous, la première chose qu’il ferait, ce serait de donner une réception.”

Une réception au milieu des trous de tanuki sous le tapis, ça aurait sacrément eu de la gueule mais je m’abstiens de faire le moindre commentaire. Ce qu’il raconte m’interpelle.

“J’ai invité Yatto “à ma table” ? C’est de lui que tu tiens ça ?”

“Oui, le jour où vous avez quitté Okutama."

"Le jour où… ?"

Ma mémoire rouillée grince et finit par me recracher les bribes de cette journée : la signature dans le bureau de la mairesse, les photos avec Yatto devant le bâtiment… puis le retour vers la gare, aux côtés du tanuki en train de faire ses plans sur la comète. Saoulant mais marrant. L'automne était presque terminé à Okutama et la gare était quasiment vide, à l'exception de la baraque à bento. En passant devant, je me suis dit que j'avais rien avalé depuis le matin et j'ai pris un truc froid à manger en vitesse sur le quai. Et comme Yatto m'avait suivi… je lui ai machinalement proposé une paire de baguette s'il voulait taper dedans.

Comme j'aurais fait avec n'importe qui me paraissant vaguement sympathique.

Il a terminé mon bentô le temps que mon train arrive.

Et visiblement, le soir même, le mont Okutama entier était au courant que le premier onmyôji du Japon partage sa bouffe – froide et sous vide - avec les yôkai.

"Qu'est-ce qui vous amuse ?" S'enquiert Hachu en terminant sa canette.

"L'état du terrain de certains cimetières à Saitama. Combien il a réussi à économiser, ton frère ?"

"Pas encore assez. Et j'ai peur…"

"Peur de ?"

"Je veux pas qu'il devienne un esprit errant. Les tanuki aussi vont aux enfers, n'est-ce pas ?"

Il relève le museau de sa canette et guette mon approbation… ou une parole rassurante ? J'incline la tête.

"Oui. Tout le monde y va."

"Mon frère va peut-être pas traverser si je l'enterre mal. J'aime pas venir ici mais lui il aurait voulu rester et pour ça il avait besoin d'argent. Et on voulait pas le voler."

"Sinon je t'aurais requalifié en tapis de bain. La banque je pige mais la fontaine ?"

"Les humains jettent leurs pièces dedans."

Logique. Étonnant, surtout pour un tanuki mais à nouveau je juge plus sage de fermer ma gueule, je ne tiens pas à ce qu'il foute le camp pour essayer de mettre son linceul dans une consigne d'hôtel trois étoiles.

"Je comprends."

Le chien viverrin a de nouveau relevé le museau, les yeux luisants et je rectifie, en vitesse :

"Je comprends mais tu prends mon pied au cul si tu retournes à la banque ou à l'école. On va trouver autre chose, sans tuer personne, sans voler personne et sans que le service d'hygiène ne fasse d'attaque."

"On peut faire tout ça à la fois?"

"Bien sûr."

Je vois absolument pas comment.

J'ai attrapé le linceul avec précautions et détache mon mala pour le sceller correctement lorsqu'un raclement attire mon attention : de l'autre côté de la rue, dans la cour de l'école, les lycéens assignés au nettoyage de la cour sont en train de ratisser les feuilles et forment des monticules réguliers, or, rouge, cuivre avec quelques rares taches de vert. Deux d'entre eux traînent la patte pour s'allumer une clope en douce, sous un ginkgo, suffisamment bas pour les cacher. Ses feuilles sont encore vivaces et forment presque un dôme jaune qui brille au soleil.

Lentement, je m'approche de la grille, le linceul toujours à la main, le tanuki sur les talons.

Même eux vont en Enfer. Et je suis concerné par la traversée de tout le monde, sur deux pattes comme sur quatre.

Lentement, je finis de fermer le sac avec mon mala et m'accroupis devant le chien viverrin.

"Il faut que tu me guides dans la montagne."

***

Le soleil est presque trop chaud sous le ginkgo. Nous avons empilé nos vestes près du tronc et je me suis allongé dans les feuilles, les yeux rivés au kaléidoscope bleu et jaune au-dessus de ma tête. La terre est brûlante, vivante, sous ma tête. Naoko s'est couchée à côté de moi. À la fin de mon histoire, elle semblait pensive.

Qu'est-ce qu'on peut comprendre, à cet âge, de la mort et de l'éternité ? Est-ce qu'on voit ça comme un "conte de grand" ? Ma nièce examine la feuille que je lui ai offerte.

"Elle s'abîmera pas ?"

"Pas tant que tu en prendras soin. Tu vois, cet arbre n'a plus bougé depuis que Yatto est enterré dessous."

"Hm. Et il dort bien, dessous ?"

"Oui. Sûrement."

Sinon, ce serait une zone maudite. Mais avec l'aura qu'elle dégage, je n'ai aucun doute sur la sérénité absolue du tanuki.

Mon frère et ma belle-sœur se sont allongés eux aussi et parlent à voix basse, pendant que Hachu se fait brosser par Shinkin, qui comme d'habitude, n'est heureuse qu'avec un truc vivant et crasseux dans les bras.

La montagne résonne autour de nous, un son diffus et puissant, qui fait vibrer le vivant. Un appel de kami. Peut-être une yuki-onna, d'autres tanuki… notre présence n'a pas l'air de les troubler. Pas plus que la leur ne semble perturber Naoko, qui, la tête levée, entend elle aussi. Elle ouvre la bouche, hésite à me poser la question, puis se ravise.

Sans doute préfère-t-elle se faire sa propre réponse.

Les feuilles bruissent près de ma tête et on me tend quelque chose d'emballé : ma belle-sœur s'est accroupie et nous distribue à tous les deux des mochi et des pocky goût "cookie et crème". Il n'en faut pas plus pour que Hachu abandonne Shinkin et sa brosse pour se radiner, très intéressé. Miyumi a un mouvement de recul et je lui jette un regard en biais.

Elle soupire et laisse tomber un autre paquet de pocky, à la fraise, entre les pattes du yôkai, en secouant la tête. Shinkin vient s'asseoir plus près de nous - enfin sur moi serait plus exact - alors que nous sortons de notre torpeur paisible. Le bruit des kami s'est tu, pour quelques minutes seulement.

Reste le silence.

Le léger froissement des feuilles alors que nous nous asseyons en cercle. Mon frère et ma belle-sœur qui me... sourient. C'est perturbant.

Ce qui l'est encore plus, c'est que j'y ai répondu de manière inconsciente. Shinkin appuie sa tête contre mon épaule.

Et...

... je crois... que...

"Tu sais, Satoru, quand je disais que Kaemon n'aurait jamais approuvé..." M'interrompt Kanata.

"Ça ne veut pas dire que tu penses la même chose. Je sais. Difficile de se défaire de nos vieilles leçons, pas vrai ?"

"À qui le dis-tu. En parlant de leçon, tu ne les donnes pas si mal."

"Et je les apprends, aussi."

Mon frère manque s'étouffer, ma belle-sœur toussote pour masquer un début de rire et Shinkin s'est retournée pour me dévisager et vérifier si je me fous bien d'eux.

"J'étais sérieux. J'apprends. Une nouvelle sensation, en fait."

"On peut savoir quoi ?" Me demande Shinkin, l'air sceptique.

Naoko ne mange pas, elle écarte méthodiquement les feuilles entre Hachu et moi, jusqu'à ce que sa mère lui demande ce qu'elle est en train de faire.

"Ben je fais une place pour Yatto. Il voulait manger avec nous."

Et elle reprend son gros œuvre, bientôt aidée par Hachu qui déblaie les feuilles dans son chapeau.

Miyumi hésite... puis se lève et va déposer, à la place du mort, le mochi qui reste.

Je me penche vers Shinkin et lui souffle.

"Je suis heureux. Foutument heureux d'être vivant pour voir ça. Et je le dois pas qu'à moi."

Pendant que la montagne replonge dans sa somnolence et les cri de kami s'amenuisent, alors que notre présence devient à peine une vibration discrète de l'air pour eux, le soleil commence à nous surplomber.

Nous quittons une année de ténèbres, suffocantes et poisseuses.

Il nous faut cet instant de grâce, cette chaleur surnaturelle en plein hiver, qui nous inonde et nous aide à repartir.

Celle qui transforme les feuilles d'un ginkgo en or.

Celle que nous nourrissons, irrationnelle et délirante, même dans le pire.

À toutes et à tous...

Je vous souhaite une année baignée de lumière. Nous en avons besoin.

 

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