À couvert des arbres, il fait presque aussi froid qu’au mois de Décembre. Il a plu et une eau glacée, pure, me coule contre la nuque alors que je reste assis, les deux mains appuyées contre la mousse gorgée d’humidité.

 

Assis devant le ravin.

 

Il n’y a pas un bruit. Pas un souffle de vent. Je fixe la crevasse en silence, jusqu’à entendre le bruit feutré des pas, si proche qu’on pourrait croire que mon visiteur ne fait qu'approcher. Mais il m’observe depuis un moment, à quelques mètres. Je lève les yeux.

 

C’est moi. Moi à huit ans, dans mon costume de cérémonie… et mon masque, qui me cache le visage. je ne distingue même pas son regard - mon regard - entre les fentes.

 

Il penche la tête vers la crevasse, puis se tourne vers moi.

 

“Tu vas traverser ?”

 

“Ce sont les morts qui traversent.”

 

La pluie s’est remise à tomber, comme un rideau d’eau. Un temps de mars. Un froid de printemps triste. Mon souffle forme une buée qui s’évapore dans l’air, lacérée par les gouttes.

 

L’autre moi reste immobile sous l’eau. Son costume, trempé, laisse voir ma petite carcasse de môme, la pluie lui coule abondamment le long des bras, ruisselle sur le masque qui me fixe.

 

“Mais tu es mort, Satoru.”

 

Oui.

 

Ma mémoire peine toujours à me restituer cette information mais j’en ai la certitude. Dans cette crevasse, j’y suis mort. Personne, à huit ans, ne peut survivre à une telle chute. Je n’ai pas pu m’en sortir avec un bras et une jambe cassée…

 

Pourtant, je suis là. Tangible. Mon cœur bat. Il aura fallu que je la recroise, la mort, pour comprendre que nous n’en étions pas à notre première entrevue.

 

“Je suis mort et je n’ai pas traversé.”

 

Qui peut ramener un mort à la vie ? Pas un kitsune, pas même Gekkô n’a un tel pouvoir, pas sans un rituel. Et il n’en a pas eu le temps.

 

Comment suis-je encore là ?

 

Qui ?

 

Je regarde mon autre moi. J’ai l’absolue certitude que ce n’est pas vraiment moi, sous le masque, qu’il contient ma réponse, celle que ma mémoire bloque, presque rageusement, qu’elle a peut-être même définitivement effacée.

 

“C’est toi qui m’a empêché de traverser, n’est-ce pas ?”

 

Le masque oscille.

 

“Est-ce que nous nous connaissons ?”

 

Il oscille encore.

 

“C’était… un accident, n’est-ce pas ? Personne n’a essayé de me tuer.”

 

“Tu connais déjà la réponse.”

 

La pluie a brouillé le décor autour de nous et remplit rapidement le ravin, face à moi, jusqu’à ce que l’eau me lèche les pieds, comme sur une rive de plage. Je me lève.

 

“Je dois aller travailler.”

 

L’autre moi n’a pas bougé et se tient toujours droit sous la pluie, fantomatique. Lorsqu’il parle, sa voix est déformée, méconnaissable… et pourtant étrangement familière.

 

“C’est de ta faute. De ta faute, Satoru. Tu peux me masquer tant que tu veux. Je serais là dès que tu dormiras.”

 

“Je sais.”

 

Serrant les dents, je m’avance jusqu’au bord du ravin, qui s’ouvre à présent sur un trou d’eau, insondable. Puis, je plonge et sens mon esprit s’extirper du rêve, au fur et à mesure que mes sensations, engourdies par le sommeil, me reviennent une à une.

 

Le froid contre ma joue, qui n’est pas celui l’eau.

 

Le cliquetis régulier des essuie-glace, la sensation dure de la portière contre laquelle je suis pelotonné, la ceinture qui bloque mon bras gauche et me coupe la circulation. Le roulis de la voiture qui me berçait jusque là et s’est interrompu, achevant de me réveiller. Mollement, je relève la tête. Un morceau de ciel mauve a commencé à virer au gris, sur des étendues désertiques de champs, morcelé de câbles électriques. Des voix lointaines me parviennent.

 

Emploi.

 

Sécurité.

 

Accord avec l’Iran.

 

La radio du taxi, que le chauffeur a laissée tourner en sourdine et qui ponctue le claquement de la pluie d’intonations humaines.

 

J’inspire, sens le poids de mes poumons comprimés par ma mauvaise position et déplie lentement, prudemment mon dos. Une douleur brutale irradie dans ma nuque, côté droit. Au moins, je suis réveillé.

 

“Nous faisons une pause. Vous vouliez que je vous réveille si c’était le cas mais finalement, ça ne sera pas nécessaire.”

 

Je jette un regard à Iriko, ma voisine pour quelques heures. Elle est montée à la dernière station-service. On partagera la note, de cette façon, puisque nous allons au même endroit. Ça la dépannait, un point de plus pour mon karma de merde, dans la foulée.

 

Iriko est aussi glacée que moi, elle frotte ses bras pour se réchauffer et resserre son blouson en vinyle jaune sur ses épaules.

 

“C’est pas une veste pour cette saison. Quelle idiote, j’aurais mieux fait de me couvrir mais je ne pensais pas que la route serait aussi longue. Je l’ai déjà prise pas mal de fois, avec le bus et c’était plus rapide.”

 

Mais il n’y a plus de bus pour Natori depuis cinq ans, c’est même pour ça que je suis assis dans ce taxi, qui a quitté Tokyo à trois heures du matin, en direction de la côte nord. À cette période, j’y suis pas mal demandé.

 

Je masse lentement ma nuque douloureuse et me frotte le visage pour finir d’émerger.

 

“Vous avez fait un mauvais rêve ? Vous frissonniez.”

 

“Un café et ça ira mieux.”

 

Dans le rétroviseur, le chauffeur nous regarde. J’abaisse la vitre pour examiner l’étape où nous venons de nous arrêter : deux pompes à essences et un petit bâtiment à l’éclairage pâlot, flanquant la caisse de la station service, et trônant au bout d’un parking minuscule. Iriko a déjà ouvert la portière.

 

En m’extirpant, encore engourdi, du taxi, je lui ordonne d’attendre là. Le type est retourné à sa radio. Parfait.

 

L’étape se compose d’une supérette et d’un “Mister donut” grand comme mon salon, exhalant une odeur de gras, de café et de pâte chaude qui, à six heures d’un matin de mars froid et mordant, est la chose la plus fantastique au monde. Iriko m’emboîte le pas et sort de son sac un porte-monnaie grenouille, qu'elle fouille.

 

“Laissez. J’ai un billet à casser.” je lui signale.

 

“Oh… vous êtes sûr que ça ne vous embête pas ? ”

 

“Ça évitera qu’on s’attarde. Je dois être à Natori pour huit heures.”

 

Et je n’y serai sûrement pas.

 

Mais c’est pas comme si ma ponctualité avait la moindre importance, là-bas.

 

Le parking est presque vide, à l’exception d'une autre voiture dont la vitre laisse deviner une silhouette au téléphone et une famille, massée à l’abri près des pompes à essence. Lorsque nous passons à côté d’eux, la gamine tire sur la manche de son père en lui demandant s’ils sont bientôt arrivés. Elle tourne la tête, nos regards se croisent et elle a un frisson, avant de se rapprocher des jambes paternelles.

 

Une fois à l’intérieur, je commande deux cafés, avant de poser mon billet sur la caisse. Le serveur a le visage éteint des gens qui bossent en décalé et je songe que j’ai potentiellement la même gueule mal démoulée des draps. Il me tend deux gobelets et ma monnaie sans un mot. Une poignée de clients occupent déjà les banquettes, trois lycéennes qui discutent à voix basse et un type esseulé qui lutte visiblement pour ne pas s’endormir sur son journal.

 

“Le nord est triste.” Soupire Iriko lorsque je reviens vers elle.

 

“Depuis 2011, c’est certain.” Je rétorque en entourant mon café brûlant à deux mains. Le contact douloureux contre mes doigts m’aide à réorganiser mes pensées après mon cauchemar.

 

Iriko fouille son sac de voyage et je récupère mon gobelet pour qu’elle puisse le vider à son aise sur la table.

 

“Pour quelqu’un à qui le nord pèse, vous êtes équipée au moins pour une semaine, non ?”

 

“Je vais voir mon père. Si je ne fais pas le voyage, il ne vient que pour le nouvel an, il n’a pas envie de quitter son bord de mer. Ah, c’est ce que je cherchais.”

 

Elle sort de son sac un lot de petit sachets de tulle et en ouvre un, dont elle extrait un pliage en papier crépon vert, qu’elle dépose entre nous.

 

“Je vous en parlais dans le taxi. C’est ce que je propose dans mon atelier, à Nagoya.”

 

Quand on y regarde de plus près, des lamelles de crépon rouge et rose sont prises dans le pliage et forment comme une spirale à l’intérieur.

 

“C’est pour vous remercier de m’avoir laissée monter. Ce n’est pas trop votre style mais …”

 

“Merci.”

 

Elle semble rassurée que j’accepte et replace le pliage dans son sachet.

 

“Vous pouvez le monter en pendentif ou en boucle d’oreille pour offrir, je vous mets un anneau et ma carte.”

 

Elle aussi en crépon bleu, collé sur un carton irisé. Iriko est méthodique, le geste sûr, elle marque la carte d’un seul coup d’ongle pour la replier autour du sachet et me tend le tout avec le sourire.

 

“Vous vous baladez avec vos pliages dans le sac ?”

 

“J’en ramène à mon père. C’est lui qui m’a appris et il aime voir ce que je fais. Enfin, je crois. C’est un peu difficile d’être totalement sûre, en fait… Et puis, ha… les parents, c’est parfois compliqué.” Ajoute-t-elle en baissant la voix d’un cran.

 

“À qui le dites-vous…”

 

Il n’y a pas que le nord qui soit triste… Iriko a beau avoir sa veste jaune et ses petits pliages colorés au bout des doigts, elle fait tout juste illusion. Son sourire est un peu mécanique et effacé, et son esprit un peu trop vagabond pour respirer la joie de vivre. Derrière nous, les lycéennes rient plus fort, faisant tressaillir leur voisin de table. Iriko se contemple dans son café, puis relève les yeux sur moi.

 

“Et… vous ? Qu'est-ce que vous faites ?”

 

Elle a senti que le silence entre nous était embarrassant et essaie de reprendre le contrôle. Je remonte ma manche pour lui montrer mon mala.

 

“Oh…”

 

Elle semble piquée, gênée de comprendre et encore plus d’avoir posé la question, sans doute, replongeant dans la contemplation pensive de son gobelet. D’un coup d’œil par la vitre, je m’assure que le taxi est toujours là.

 

“Vous pensez que nous sommes encore loin de Natori ?” S’enquiert Iriko, qui, toujours frigorifiée, resserre les pans de sa veste en skai. Il fait froid même dans le restaurant à présent et j’entends, encore étouffé, un grondement qui couvre le bruit des murmures et le ronronnement du percolateur...

 

“Nous n’avons jamais été aussi près.”

 

Lentement, je sors de ma poche mes fuda, en choisis un, que je garde sous les yeux quelques secondes, le geste suspendu. Puis je tourne la tête. Le caissier, les lycéennes, l’homme assoupi… ils ont tous les yeux braqués vers moi. De l’autre côté de la vitre, la petite et son père aussi, le visage pressé contre le verre sans y former aucune buée. Le silence est tombé sur le Mister Donut.

 

Un silence bien vite recouvert, englouti...

 

Ce n’est plus un grondement lointain mais un rugissement de colère, le fracas de l’eau sur le sable, le craquement des digues…

 

Puis des habitations.

 

Le bruit envahit tout le restaurant et une odeur d’iode, de sel, d’algue et de vent me monte au nez, comme si j’avais brusquement plongé sous la surface. Ils me regardent.

 

Est-ce quelqu’un va bouger ?

 

Face à moi, Iriko semble pétrifiée. Sans comprendre, elle a saisi quelque chose et appréhende ce qui va suivre.

 

“Ça va aller.”

 

Et d’un geste précis, je pose le fuda sur la table en récitant, les yeux rivés dans les siens. Sous le papier, le plastique de la table se fendille, se décolore, comme une onde, qui s’accélère, atteint rapidement le sol et les murs.

 

Pas de cris.

 

Pas de colère.

 

Juste un puissant sentiment de soulagement lorsque le décor autour de moi parait se désagréger, volatilisé en myriades de gouttes d’eau glacée : les tables, le comptoir, les banquettes, les murs, tout disparaît, éclate en gerbes argentée et retombe sur le sol, dont il ne reste que des lambeaux de lino arrachés, retournés dans la boue. La pluie s’abat sur mon dos et je contemple le gobelet que je tiens. Il est fendu, plein d’eau boueuse. Ma monnaie, rouillée, tordue et crasseuse est retombée à mes pieds.

 

Du parking et de l’étape, il ne reste plus que mon taxi. Et nous, debout au milieu d’un désert, maelström de terre battue, sorte de sables mouvants dont dépassent des rebuts de plastique, de verre et de carton détrempé.

 

Iriko est tétanisée. Terrifiée. Je vide le gobelet dans la terre battue et la fixe, avant de soupirer.

 

“Nous sommes à Natori. Ce qu’il en reste.”

 

“Vous… vous êtes…”

 

“Exorciste. Et nous sommes le 11 Mars.”

 

“Mais… je viens ici tous les ans !”

 

“Tous les ans, oui. Le même jour.”

 

Je détache chaque mot et laisse ensuite planer un silence entre nous. Elle évite mon regard et j’insiste :

 

“Le même jour, Iriko. Dans un taxi que vous arrêtez.”

 

“Je… vais voir mon père.”

 

“Votre père n’est plus là. Sa maison non plus.”

 

Elle comprend. Elle a compris. Mais elle répète, d’une voix étranglée, obstinée :

 

“Je vais juste voir mon père… Je veux juste le voir… c’est l’affaire d’une heure...”

 

Je la laisse négocier. Inutile de répondre à une âme qui s'accroche à vous, faute de responsable.

 

“Juste une fois… Je voulais lui montrer… c’est l’affaire d’une heure, Kondo-san…”

 

Les mains agrippées à son sac de voyage, elle réalise qu’il est déchiré, trempé, plein de sable, d’algues et de débris. À ses pieds, les sachets et les pliages disparaissent dans la boue et les mauvaises herbes, fouettés par la pluie. Elle le lâche avec une sorte de soupir de désarroi, ses mains cherchent quelque chose à serrer. J’hésite, puis je lui tends les miennes.

 

C’est pas une bonne idée de faire ça.

 

Ça leur donne de faux espoirs.

 

Et il est intense, celui qui traverse le regard d’Iriko, quand elle voit mon geste, qu’elle prend pour un assentiment. Mais en sentant que mes doigts ne lui rendent pas sa poigne, elle déchante.

 

“Il faut y aller.”

 

“Prendre mon bus… On m’attend… il…”

 

“Pas de bus. Ce voyage-là, on le fait tous à pied. Mais vous n’êtes plus loin.”

 

Malgré le ciel bas, la pluie qui déforme la vue et transforme le décor en peinture détrempée, on distingue très bien la ligne plus claire de la mer. Iriko m’agrippe. Elle a les doigts glacés mais quelque chose de vivant dans le regard. Je me penche vers elle.

 

“Marchez jusqu’au bord de l’eau. Et traversez. Vous n’êtes pas la seule aujourd’hui. Ça va aller. Je suis là pour ça.”

 

Ses yeux s’éteignent, enfin. Je trace une ligne humide sur sa bouche pour la purifier et glisse, dans la poche de sa veste, une pièce de cent yens. Son corps est devenu froid, ses doigts m’échappent.

 

La pluie l’efface, lentement, comme un dessin à la craie, son sourire mécanique, sa veste jaune qui ne risquait plus de lui tenir chaud… Je récite toujours mais devine, dans l’aura qui demeure, qu’elle est apaisée. Lorsqu’elle a totalement disparu, je suis trempé et je ne sens plus mes pieds. Plus vraiment mon esprit non plus, d’ailleurs. J’ai fait le vide.

 

Embourbé, je retourne vers le taxi et me laisse tomber sur la banquette arrière, imbibant les housses blanches de flotte sale.

 

“C’est bon. Elle ne montera plus. Vous avez gardé ma carte ?”

 

Le taxi ne se retourne pas. Il est raide sur son siège, les mains sur son volant.

 

“Oui, Kondo-sama.”

 

“Très bien. Si ça se reproduit - ça se reproduira sûrement - laissez-moi un message. Je vous promets pas de venir vite. Mais je viendrai.”

 

“Et… Qu’est-ce que je dois faire… si… si un autre…”

 

“Conduisez-les là où ils demandent. Ils vous feront pas de mal, ils ont aussi peur que vous… Vous pourriez brancher le chauffage ? Je suis bien vivant, ça risque de pas durer si vous me laissez dans cet état. Et moi, par contre, j’aurais pas la hantise cool.”

 

“Oui, oui… tout de suite, Kondo-sama. Vous… vous souhaitez rentrer à Tokyo ?”

 

Je retire mon blouson trempé et essore mes cheveux dessus, au point où il en est.

 

“Non. Amenez-moi sur le bord de mer. Je n’ai pas terminé.”

 

Le vent s’est levé, c’est rassurant : ils sont bien partis.

 

Lorsque le taxi redémarre, je me pelotonne contre la portière, le visage contre la vitre. Des terrains vagues, d’autres terrains vagues, avec quelques bicoques en bois plantées entre deux. Alors que j’entreprends de sortir de mon blouson mes fuda restants pour éviter qu’ils ne soient inutilisables, je sens quelque chose de soyeux. Le sachet d’Iriko, où ce qu’il en reste : déchiré, sale et recouvert de boue séché, il laisse voir un bout de crépon bleu gondolé et tordu. Je m’apprête à le rouler en boule mais quelque chose m’attire l’œil : un éclair vert amende.

 

Le pliage est intact. Un peu froissé par mon immense délicatesse en le fourrant dans ma poche mais intact, même si l’anneau, lui, est bouffé de rouille.

 

“Nous sommes arrivés, Kondo-sama.”

 

Le bord de mer s’étend devant nous. Elle est calme, aujourd’hui, les vagues sont presque paresseuses, les kami dorment sans doute. Je glisse le pliage d’Iriko dans l’étui de ma dague pour le protéger et ouvre la portière. Le chauffeur abaisse la vitre et s’y accoude. Il a les traits tirés, angoissés d’un type qui doit pas faire toutes ses nuits depuis un certain temps.

 

“Vous allez rester ici toute la journée ?”

 

“Il y a des chances, oui. Travail prioritaire. La commission de sécurité a verrouillé cette date pour moi jusqu’à ce qu’ils soient tous partis.”

 

“Tous ? Mais ils parlent de plusieurs milliers de disparus, à la radio.”

 

Je souris au chauffeur.

 

“Qui vous dit que je serais encore là pour voir le dernier s’en aller ? Envoyez votre facture à la commission de sécurité avec un bisou de ma part. Et dites leur qu’ils sont inspirés de surtout pas bouger de leur bureau, on se pèle, ici. Envoyez moi quelqu’un vers vingt heures. Au même endroit.”

 

“Très bien, Kondo-sama.”

 

Je longe des amoncellement d’arbres couchés, pliés, arrachés, que je finis par enjamber pour atteindre la côte pendant que le taxi redémarre. Ici, l’air est plus doux et la pluie s’est un peu calmée. Je marche près de la rive, attentif. Il y a bien quelques silhouettes, au loin… mais je ne peux pas les atteindre, pour le moment. Finalement, je m'assois dans le sable.

 

J’ai rarement de tels moments de calme et ça ne durera pas. L’an dernier, j’ai dû en accompagner une quarantaine, peut-être une cinquantaine, un travail à la chaîne, déprimant.

 

Alors, merde, pour Iriko et les autres, j’ai pris un peu plus de temps.

 

Lorsqu’on est dans un tel cimetière à ciel ouvert, les émotions qui y demeurent sont à l’image de ce que le tsunami a laissé derrière lui : des entrelacs de débris jetés ça et là, à demi enfouis par le temps, abandonnés faute de mieux. Parfois, celui qu'on accompagne les emporte avec lui et parfois... elles imprègnent éternellement les lieux.

 

Traverser…

 

Arriver au bord de l’eau, ne pas se retourner pour entendre qu’on nous appelle, mettre le premier pied et…

 

Disparaître.

 

Les enfers ne sont pas menaçants lorsqu’on y entre : ce n’est qu’une immense plage dont on ne distingue pas l’horizon. Si on ralentit, on peut voir les enfants qui restent là, dans le sable, serrés contre leur Jizo protecteurs, qui ne sont rien d’autre qu’une silhouette drapée de rouge.

 

Un vivant attentif, en bord de mer, peut parfois les voir...

 

“Veuillez nous excuser.”

 

Je relève la tête. Un couple se tient à quelques mètres de moi, voûté par l’âge mais souriant.

 

“Nous vous interrompons mais…”

 

“Pas grave.”

 

Je me relève et tape le sable sur mon jean alors qu’ils s’avancent vers moi. Lorsque je sors deux pièces de cent yens, la femme m’arrête.

 

“Ne vous dérangez pas, nous avons ce qu’il faut.”

 

Et elle m’indique, dans leur manche à chacun, la monnaie pour la traversée.

 

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