Vous l’avez senti, je pense, depuis presque deux ans, nous nous enfonçons. Quelque chose - quelqu’un - à Tokyo œuvre à saboter la paix fragile entre les humains et les yôkai. Et je suis résolu à lui faire part de mes divergences d’opinion, de préférence sans prendre les détours diplomatiques chronophages et dispensables.

Parce que ça n’a jamais été mon truc, déjà.

Et parce que j’éprouve au fil du temps - et des affaires récentes - un sentiment d’urgence grandissant et malaisant.

C’est pour cette raison que j’ai mis mon chien enragé en piste. Jun Murakami est à la chasse ce que j’ai à la fois de pire et de meilleure : la garantie qu’il ne m’incitera pas à la clémence, à laquelle je cède toujours trop facilement.

J’en ai eu pour mon argent.

Les prochaines semaines vont sentir la viande froide. Voire les prochaines années, si je n’enraye pas la dégringolade dans laquelle les forces en coulisse de la capitale semblent s’entraîner mutuellement.

Quelqu’un joue à l’effet domino dans les entrailles de Tokyo.

***

L’odeur de chair crue et son contact gluant, froid et visqueux contre le visage me contractent le diaphragme de nausées acides, décuplée par la trouille, l’adrénaline et l’épuisement. Le moindre son, le moindre déplacement d’air doit m’alerter. Mon adversaire est plus rapide qu’un humain.

Depuis la carcasse de bœuf pendue dans laquelle je me suis dissimulé, entre les lèvres de viande froide, je vois celle de Jun, que le tengu a balancé au sol comme un sac. Si les corbeaux avaient de l’humour, il l’aurait probablement planté au bout d’un crochet de la chambre froide. Une lumière crue écrase le corps de Murakami contre le carrelage où des traces brunâtres de sang finissent de sécher.

Et quelques mètres derrière lui, je vois la silhouette noire de la porte blindée, refermée derrière nous.

J’étouffe entre mes doigts le nuage de condensation qui se forme devant mes lèvres, sens ma sueur former une couche glacée sur mon visage… à moins que ça ne soit mes larmes.

“Allez, Kondo. Tu ne fais que retarder l’échéance.”

La voix du tengu est profonde, d’un calme oppressant. Une voix de juge, sentencieuse et détachée. Ma main droite se serre sur mes fuda aussi inutiles que du putain de papier chiotte. Sans mes pouvoirs, qu’est-ce qu’il me reste ? Jun est mort, la chambre froide verrouillée de l’extérieur et le tengu n’est pas un sous-fifre mais un dignitaire supérieur. Il peut me briser un membre d’une seule main. Il n’aurait pas de mal, du reste, le froid m’engourdit de plus en plus. Ma seule chance serait qu’il me tue avant le yôkai.

Ce sont peut-être des larmes, finalement. Ou mon corps, qui sous le froid, se relâche déjà, comme pour préparer le terrain. Je vais crever dans le bide évidée d’une bête morte en regardant le cadavre de mon seul ami, que j’ai fait tuer… probablement en chialant et en me pissant dessus.

Mais tu te pisses dessus, littéralement. T’es plus capable de penser dès que tu sors sans baby-sitter, sérieusement ?

Tu me fais honte, Satoru.

Tellement honte.

À ma voix se substitue celle de mon père et j’inspire à fond. Bande mes muscles.

Un bruit sourd retentit quelques part hors de la lamelle qui me fait office de champ de vision. Le tengu boxe les carcasses pour me trouver. Et quand il gagnera son jeu de memory, il me restera plus qu’à espérer que le roi des enfers soit bien luné.

Pas question.

Bordel, pas question.

Jun est peut-être seulement blessé.

Et je vais pas laisser un connard de yôkai corrompu jusqu’à l’os me buter comme un veau d'abattoir.

J’inspire à nouveau et me coule aussi discrètement que possible hors de la carcasse, les yeux, les oreilles et les nerfs sur le qui-vive. Un autre coup sourd, plus proche. Puis un troisième. Le bruit des griffes du tengu qui cliquettent sur le carrelage froid, le bruissement de ses plumes. Je m’accroupis derrière la rangée de carcasse et balaye le sol du regard. Il est droit devant moi, au bout de la rangée.  Moins de trois mètres. Parfait.

Mes shiki peuvent pas le toucher directement mais je suis dans une pièce remplie de sang, de cadavres et de peur qui sature l’atmosphère. Autant d’armes pour moi. Plaquant mon fuda au sol, je récite mon invocation et deux immenses bras griffus se déploient devant moi avant de saisir la carcasse en bout de rangée, imitant le mouvement de mes mains. J’expulse l’air, concentre ma rage au bout de mes doigts, la déverse comme un poison dans ma créature… et balance les bras en avant. les carcasses s’entrechoquent les unes contre les autres, faisant presque trembler le plafond sous la puissance physique de l’impulsion, dopée à la magie, et heurtent violemment le tengu. Il pousse un croassement rauque et bascule dans un chariot d’abat, qui se renverse au sol dans un écœurant bruit de succion. Je saisis un des crochets métalliques au plafond et le coince dans mon poing serré avant de me précipiter sur lui. J’ai moins de trois secondes. Je dérape dans une flaque de sang et d’abats avant d’arriver au-dessus du tengu, sur lequel je tente d’abattre le crochet.

Une seconde trop tard. Sa main me saisit le poignet en plein mouvement et me projette contre un chariot, qui tangue et bascule sur moi, me coupant net la respiration. J’entends mes côtes craquer. Le métal des étagères me broie le dos et je me traîne en geignant, gelé, endolori, tâtonnant pour ramasser mon arme improvisée. Ma main rencontre alors, au milieu de la viande, un contact dur et métallique. Le tengu s’approche, indolent. Son costume suinte de graisse et de sang mais il me contemple, marmoréen. Sa véritable forme se révèle sous le visage humain, sa peau, rouge et burinée transparaît sous la chair, ses cheveux muent peu à peu en longues mèches grises et son nez s’allonge. Je m’extirpe, enfin, à ses pieds et sa longue silhouette s’incline vers moi, comme pour me saluer.

“Ce n’est pas mal joué, pour un mort en sursis."

"Moi mort... Les humains vont vous tomber dessus." J'éructe.

Gagner du temps.

"Vous vous serez entretués avec Jun Murakami. Cela ne surprendra pas plus la police que les yakuza. Un dernier mot, maître Kondo ? Un bon mot ?”

Respirer est douloureux, j’ai dû sacrifier une côte pour sortir de sous ce foutu chariot et la sensation d’abandon gagne du terrain. Le froid n’engourdit pas que mes membres, l’aura du tengu soumet lentement mon esprit. Une chape noire compresse lentement ma tête, ma vue se brouille alors qu’il tente de me briser mentalement et je lutte, serrant les dents. Contre ma paume, le métal de l’arme se précise lorsque j’enroule mes doigts autour.

“Non ? Aucun ? Vraiment ?”

Ma prise est sûre. Je relève les yeux vers le yôkai. De sa forme humaine, il ne reste plus que le costume trois-pièce, grotesquement surmonté de ce visage pourpre grimaçant, paré d’un nez oblongue, auréolé d’une crinière grise.

“Tu me déçois un peu. Même Murakami disait que tu ne pourrais mourir que sur un sarcasme.”

“Et que je cause beaucoup trop. Comme toi.“

Il déploie ses ailes immenses sous la lumière blanche de la chambre froide, projetant sur moi et le cadavre de Jun une lumière fragmentée, des fissures blanches et éclatantes entre ses plumes. Et il fond sur moi. Je relève le pistolet. Mes doigts sont engourdis par le froid et je dois les crisper sur l’arme, jusqu’à sentir le métal glacé mordre ma peau. Hébété de panique, je ferme les yeux.

Lâche ce truc, Kondo. Tu vas faire une connerie, tu sais même pas tirer.

Une douleur violente éclate dans mon index et  une détonation me déchire les tympans alors que mon bras est brutalement soulevé, comme arraché temporairement à la gravité.

Comme une explosion au creux de ma paume.

Je viens de tirer.

Immobile, terrifié, pétrifié par l’incompréhension, je garde les yeux fermés pour ne pas voir la mort me saisir.

Au lieu de ça, j’entends, dans le silence de la chambre froide le bruit d’un corps qui s’écrase sur le carrelage.

Et je devine le sang qui se mélange au sang.

Je rouvre enfin les yeux, le souffle court, sur le corps du tengu. Sa bouche s’ouvre sur des mots silencieux et il émet un croassement étranglé pendant que ses ailes s’agitent chaotiquement, puis plus mollement.

O...nmyô...jiiiii-i-i-i-i-i-i

Le froid gèle sur mes joues et me brûle les yeux. Je crois que je chiale nerveusement, les doigts convulsivement serrés sur le pistolet, où je sens encore les résidus de la violence de Jun. Mon souffle est émaillé de sifflements douloureux, comme si quelque chose gémissait dans ma poitrine.

Nous sommes le 30 octobre 2016.

Et j’expérimente mon premier meurtre à l’arme à feu. De la légitime défense.

Sur un dignitaire tengu.

D’une façon ou d’une autre, les yôkai de Tokyo vont l’apprendre.

Quelqu’un joue à l’effet domino dans les entrailles de Tokyo.

Et je viens de donner la poussée nécessaire.

à suivre…

 

________________________________________________________________________

Licence de l'image :

PaternitéPas d'utilisation commerciale Certains droits réservés par Thomas_Stone
 

 

Retour à l'accueil