J’avais prévenu en Novembre que les prochaines semaines allaient sentir la viande froide… et mon silence n’avait je suppose rien de rassurant.

Je suis chez moi quand je commence à écrire ce qui constituera peut-être le dernier post de ce blog.

Ce n’est pas un choix facile - je conclue plus de six ans de vie, d’échanges et de réflexions sur mon métier et sur moi - mais c’est le meilleur à faire.

Il s’est passé pas mal de choses depuis que les flics m’ont extirpé de la chambre froide à Ikebukuro : Tokyo a pris feu, Kabukicho a essuyé une attaque yôkai, j’ai eu pour la première fois de ma vie une protection rapprochée, Gekkô s’est vu “obligé” de boulotter deux suprémacistes humains venus lui faire la peau en bas de chez lui, les tengu m’ont élu “mort en sursis de l’année 2016” et Jun Murakami…

Jun…

Je vais y revenir.

Une fin d’année “intense et sombre mais avec des notes plus colorées” comme dirait une marque de café lyophilisé et cancérigène (ce qui constitue une très bonne analogie de l’existence d’un paquet d’humains : polluante, artificielle et sous vide.), que je me dois tout de même de vous raconter.

Ce qui devrait prendre encore plusieurs mois, vu la gueule de mes notes sur le sujet - et le fait qu’Issô en ait baffré une partie non négligeable. Il y a six ans, ça ne m’aurait pas dérangé de vous le balancer tel quel mais entre temps j’ai développé une certaine déontologie… et une réticence à ouvrir mon mange-crasse à la dague de cérémonie.

C’est un peu comme vous, on s’y attache.

Mais je digresse dans le sentimentalisme. Nous parlions de guerre civile.

***

Ikebukuro, Octobre 2016

“Il y a une chose que je ne pige pas, Kondo.”

Quand il est détendu - sur son territoire, au milieu de sa meute, en total contrôle de ce (et surtout ceux) qui l’entourent - Jun a des allures de tigre paresseux. Installé sur la banquette de la voiture, il a pris soin d’occuper un maximum de place en me coinçant contre une portière, tout en transformant l’habitacle en aquarium. J’ouvre la vitre pour abandonner une portion de poumon sur le bas-côté dans une toux rauque et reste accoudé à la fenêtre pour reprendre mon souffle.

“Pourquoi ta trachée ne ressemble pas encore à une portion de voirie fraîchement recouverte ? Demande à ton pneumologue mais à mon avis c’est déjà le cas.”

“Je fume pas cet opium de merde, moi.”

“Vrai. T’es un peu en avance pour Noël, ceci dit.” Je rétorque en désignant ses narines, où il essuie du revers de la main une traînée de poudre. Nakahira lui tend un mouchoir pour se tamponner le nez.

“Ce que je ne pige pas Kondo, c’est que quand tu es venu me voir pour cette histoire de coup de feu dans un salon yôkai, tu avais l’air pressé. Tu me parles de poudrière, tu me demandes de te trouver un nom, je te le trouve. Et rien. T’as pas bougé. Le type aurait eu le temps de déménager dix fois.”

“Il ne l’a pas fait.”

J’inspire à fond l’air pollué de Tokyo et jette un regard par-dessus mon épaule à Jun, qui consent enfin à éteindre sa clope dans le cendrier devant lui, me permettant de rentrer la tête dans l’habitacle.

“Ce type n’est qu’un exécutant, tu l’as dis toi-même Jun. C’est pas le bras que je veux mais la tête.”

Le bras en question, Goi Suichi, était un ancien yakuza reconverti dans la vente de porno à Ikebukuro, officiellement radié de toutes les familles mafieuses, officieusement toujours en tête des annuaires underground de Tokyo. Réputé pour aimer casser du yôkai, on lui devait quelques passages à tabac dont pourtant aucun tanuki ou kitsune s’étant fait refaire la symétrie n’avait envie de me parler.

Suichi avait continué. Un vrai fantôme, insaisissable. J’avais patienté. Jusqu’à ce qu’une guérisseuse kappa d’Ikebukuro vienne me voir.

Cette crevure lui avait rempli le crâne de sel et lui avait promis de l’acide si elle ne virait pas de son cabinet. La bonne nouvelle, c’est qu’il avait laissé un nom, cette fois, celui d’un ponte yakuza qui sévissait à Ikebukuro et avait apparemment l’intention d’en vidanger toute la population yôkai : Bêzo.

J’avais demandé à Jun de m’arranger un rendez-vous, qu’il m’avait obtenu sans trop de difficultés. Bêzo avait “hâte” de me rencontrer. Pas tant que moi.

“S’il n’a pas bougé, c’est qu’il est sûr de lui.”

“Ou qu’il t’appâte. T’apprends décidément rien.”

Nous stoppons à l'embranchement de Shibuya et le chauffeur marmonne une excuse pour le ralentissement, que Jun balaye d’un mouvement de main et d’un sourire au rétroviseur. Je vois les mains du type sur le volant se détendre légèrement, avant que son boss ne m’attrape le visage.

“Tu sais pourquoi je fais tout ça, Kondo ?”

“Pour moi.”

“Et ça fait de moi un yakouze de merde. Les autres seront jamais une finalité. Jamais. Même la fille la plus bonne de tout Tokyo, même la plus magnifique salope qui t’ouvre les jambes ne doit JAMAIS être une finalité.”

Il me lâche et frotte ses doigts les uns contre les autres.

“Le fric. Une vraie finalité, le moyen d’en faire, le moyen de contourner, de retourner et de tordre le monde pour en essorer tout ce qu’on peut. Pute, porno, immobilier, tout est bon. Si demain bouddha se faisait mettre des boules en or, tous les yakuza de Tokyo seraient pédés.”

“C’est moi ou tu viens de me traiter de salope ?”

“De magnifique salope. Ton Bezô, là… il a rien à gagner à virer les yôkai d’Ikebukuro. Rien d’autre que de sacrées emmerdes, avec toi ou tes petits copains.”

Le sourire de Jun s’évanouit et il pointe son index, en forme de pistolet sur mon front.

“C’est toi, sa finalité. Y’a pas de rendez-vous , rien d’autre qu’un piège. Il va nous buter. Et une fois qu’on sera morts, il te défigurera au cran d’arrêt, me foutra ça sur le dos… et tout le monde avalera sans recracher.”

La voiture repart mollement au milieu du bourdonnement de Shibuya, des dizaines de silhouettes qui transitent autour de nous. J’ai rarement senti autant de distance avec elles que celle de la paroi métallique qui nous sépare… Ni si peu avec Jun et les autres yakuza. J’essaie de me trouver une attitude plus détendue, de ne pas laisser la panique primitive m’embrouiller. Jun reste un manipulateur : une fois la peur installée, il peut faire ce qu’il veut. Lentement, je m’adosse à la banquette et étend les jambes devant moi… mais quand Murakami a l’air d’un tigre, je tiens davantage du carlin.

“Si tu es si sûr de toi, pourquoi tu m’embarques là-dedans ?”

La foule est derrière nous alors que nous remontons Aoyama Dori. Il est presque midi, on débarque en pleine heure de pointe, et me frotter aux yakuza quand les civils sont de sortie ne me plaît pas...

Pas davantage que le sourire de Jun, qui me considère sans piper mot. Ses plombs ont encore rendu l’âme ?

Avant de me faire monter dans la voiture, il a laissé Nakahira m’engoncer dans un costard panthère qui me donne la sensation d’être un cosplayeur made in china et me gominer au point que mes tempes semblent faites de plastique. Pour ma “couverture”. Et il me trouve “pas mal”. Personnellement, je n’ose pas croiser le regard du rétroviseur.

Il ne bronche toujours pas, au point que même son second me jette un regard hésitant. Je lui colle sans cérémonie un doigt sur les lunettes pour les abaisser sur son nez et l’obliger à me regarder dans les yeux.  

“Réponds, Jun. Pour moi, mourir c’est pas une finalité.”

Mais pour lui, peut-être. Sans être suicidaire, Jun a un goût nécrophile assez prononcé en matière de sensations fortes et un vague fond fleur bleu qui tire sur le noir. Crever en même temps que moi lui a possiblement traversé l’esprit. Il vire ma main, laissant éclater de minuscules élancements de douleur là où ses bagues frappent mes phalanges.

“Parce qu’il viendra vérifier que tout se passe comme prévu. Bien planqué, mais il sera là. À sa place, je laisserai rien au hasard. S’il te rate, toi tu feras pas la même connerie. N’est-ce pas ?”

Il a un repli cruel au creux de la bouche, un ligne rouge de chair qui laisse voir le tranchant de ses incisives, comme un carnivore qui salive devant une pièce de viande.

“Tu vas tuer ce fils de pute, non ?”

Enfin, nous prenons de la vitesse, nous extirpant de la foule et je respire un peu mieux. La pression des autres, même à distance d’une feuille d’acier, me rend trop nerveux en ce moment, plus nerveux même que Murakami dont l’aura brûle tout l’habitacle à l’idée de me voir avec du sang sur les mains. Je le fixe.

“C’est pas à toi d’en décider, Jun.”

Quelque chose manque… une motivation. Danser sur mon cadavre, c’est un peu léger, surtout quand on sait que le tireur du salon yôkai m’a eu dans son collimateur quelques secondes avant d’ouvrir le feu.

Si j’avais pris une balle dans la tête en plein milieu d’une manifestation mêlant yôkai et humains, c’était l’explosion assurée. Simple, rapide, impossible à tracer. Le tireur serait sorti dans le mouvement de foule… et il avait préféré provoquer un simple incident.

Quoiqu’en dise Jun, on me préférait vivant. Chiant et imprévisible mais vivant.

Non, je n’étais pas la finalité mais un obstacle pour ce Bezô.

Même ce nom éveille une sensation subtile, le tintement d’alerte conjoint de ma mémoire et mon instinct, qui me soufflent que je sais à qui j’ai affaire. Sauf que c’est impossible. C’est forcément un homonyme.

Les yakuza me dévisagent et je me masse lentement les tempes. Pas le moment de montrer que je suis anxieux, pas si je veux garder mon rôle très précaire de leader sur ces molosses.

“Je peux prétendre au rôle de juge, pas toi. Le bourreau, à la rigueur.”

Jun renverse la tête en arrière.

“Ça me va.”

Nous avons rejoint la voie rapide et le pic étincelant de Roppongi Hills se dévoile déjà à ma droite sous un soleil presque blanc. Alors que je m’accoude à la vitre, il me semble distinguer, dans le ciel immaculé, quelque chose derrière la tour Mori. Je plisse les yeux.

Et la seconde d’après, mon corps est arraché de la banquette, jeté contre Jun, dans un bruit déchirant de verre brisé, soutenu par le hurlement des freins. J’entends le chauffeur hurler, mon nez s’écrase contre le fauteuil et je vois, au-dessus du dossier , le pare-brise éventré, par lequel le soleil, rebondissant sur le sommet  de Roppongi Hills, m’aveugle. Et toujours, au milieu du ciel, cette silhouette, cette anomalie noire qui s’étire dans mon champ de vision jusqu’à occulter la lumière. Une odeur de chair brûlée m’asphyxie.

Et un craquement secoue l’habitacle, me balaye comme une lame et se répand dans chacun de mes os au moment où la voiture s’écrase sur la glissière.

***

SUITE

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