PRÉCÉDENT

La douleur éclate dans tout mon côté droit, ma peau est parcourue de coulées lancinantes qui électrisent mes nerfs. Je n’arrive que péniblement à ouvrir l’œil.

Les sièges de la voiture, obliques.

Le verre du pare brise, piqué de larges étoiles, par lequel s’infiltre le soleil blanc du début d’après-midi et qui laisse voir des lambeaux de ciel presque phosphorescents.

La lumière rouge et jaune, formant des silhouettes tordues sur le cuir de la banquette.

Et la main.

La main sur le volant, noircie, tordue comme une serre monstrueuse, contractée dans l’agonie. J’entends le chauffeur gémir.

Je l’entends qui résonne dans mon esprit, le hululement de ceux qui sont en train de mourir. Et mon corps, masse immobile, paralysée par l’inconscience, ne répond plus. J’ai les yeux ouverts mais ne suis pas réveillé. Mon instinct déchire mon subconscient, le fait éclater et je me redresse dans un spasme pour voir le visage de Jun, évanoui, sur lequel coule des rigoles sombres. Nakahira est en train de briser ce qui reste de la vitre à coups de crosse et balaie les éclats de verre.

L’autre portière est éventrée par un morceau de glissière. Sans issue.

Panique. Panique, nom de dieu.

Les flammes ont envahi la partie avant et gagnent déjà sur nous, la mousse se racornit à quelques centimètres de mon visage.

L’essence. L’essence va prendre feu. C’est qu’une question de temps avant que tout s’embrase, putain, l’ESSENCE !!

Je ne pense pas. Rester mécanique. Si je panique, c’est foutu. Dans mon dos, une douleur aiguë vrille jusqu’à mes intestins. Ne pas y penser. Mécanique.

“Kondo ! Magne-toi ! Faut sortir le boss !”

Est-ce que je me suis coupé la langue ? Je n’arrive pas à parler. J’entends la voix de Nakahira au travers d’un voile, couverte par le battement de mon propre cœur.

On sortira pas à temps.

Jun ne se réveille pas…

Respire.

La chaleur.

L’essence.

Les craquements qui se muent en crépitements, la chaleur insupportable qui me fait ressentir chaque nerf de ma peau. La sueur qui m’inonde, du front aux cuisses et me donne la sensation de nager dans mon propre fluide. La fumée. L’impression de respirer de l’aluminium.

De l’eau.

Il me faut de l’eau.

Je ne pourrais jamais éteindre un incendie mais laisser le temps à Nakahira de sortir Jun. Mes yeux tombent sur le mini bar, que j’ouvre puis dans lequel je tâtonne pour trouver la bouteille de flotte, à moitié couché sur la banquette. La fumée commence à m’obscurcir la vue.

“Qu’est-ce que tu fous, Kondo ?? Aide-moi à sortir le boss !!”

“On aura cramé avant que t’ai même réussi à le soulever. Je vais nous faire gagner du temps.”

Mes doigts rencontrent enfin une bouteille, que je sors et débouche… et que j’ai heureusement la présence d’esprit de vérifier, pour m’apercevoir que je m’apprête à lancer un sort avec une bouteille de vodka.

Pure.

“Je gère. Occupe-toi de ton patron.”

Tu gères, ouais. Comme un futur Darwin Award.

Bordel de BORDEL où est cette foutue bouteille ? Mes doigts plongent alors dans un plein seau de glaçon que la chaleur a commencé à faire fondre. Faute de mieux… Mon dos brûle déjà. Je m’écrase contre la portière et capte, du regard, un minuscule pan de ciel par la vitre.

Rester les yeux rivés dessus. Au vivant. Je presse mes mains contre ma peau esquintée, sens le contact tiède de mon sang contre ma paume, m’emplis le nez d’aluminium. De mes doigts poisseux, je trace le om rituel au dos de ma main, que je trempe dans l’eau glacée pour la saisir, comme un filet solide. Elle m’échappe.

Mauvais. Recommence.

Mes yeux ne quittent pas la bande de ciel… est-ce que c’est moi ou les lueurs rouges de l’incendie, la chaleur qui lèche ma peau et y dépose une fine pellicule de douleur, mais il change de couleur, lui aussi.

“Kondo !!”

“La ferme.” Je marmonne en fermant les yeux.

Saisir l’eau… l’absorber en moi, la lier à moi. Sentir son poids, ses courbes qui s’enroulent autour de mes doigts… et…

Les tordre comme du fil.

L’air devient soudain plus moite et à l’odeur de métal se substitue celle, subtile, de la peau humide alors que l’eau forme autour de moi des lignes métalliques contre lesquelles les flammes s’écrasent. Le feu se propage déjà aux sièges mais est à nouveau stoppé par la toile aquatique que je tisse autour de nous, enrayant le brasier alors qu’il s’apprête à atteindre Jun, que Nakahira empoigne pour le traîner vers la fenêtre explosée.

“ Grouille, je vais pas tenir !!!!”

Les flammes s’intensifient et mes fils d’eau commencent à se vaporiser sous la chaleur. Je sens le brasier à l’intérieur de mon esprit, de mon corps, le feu qui se communique à moi, à mes doigts et assèche lentement ma peau.

“GROUILLE !!!!”

Toute la voiture s’embrase et je me retrouve encerclé. La peur, que le choc de l’inconscience contenait jusque là, commence à me tordre le bide et d’incontrôlables larmes de stress me roulent sur les joues alors que j’essaie d’atteindre la sortie. Mon dérisoire bouclier est balayé par la vague rouge, enragée, qui se précipite vers moi. On m’empoigne par la fenêtre éventrée et je sens s’enfoncer les bagues de Nakahira dans ma gorge tandis que mon corps est soulevé, mon dos éraflé par les éclats de verre. La fournaise se referme comme une gueule autour de mes jambes et je lui échappe au moment où  ses crocs enflamment mon jean. La voiture s’est transformée en boule de feu, qui se propage à la glissière. Au loin, la sirène résonne déjà sur la voie rapide. Je roule sur l’asphalte et reste au sol plusieurs secondes, hébété.

“Kondo ?? Kondo ??? Ça va ?”

“Je finis de pisser dans mon froc et ça devrait aller mieux. Des dégâts ?”

Nakahira s’écroule à côté de moi, l’adrénaline est en train de le lâcher et il accuse salement le coup, à en juger par les tremblements qui le secouent.

“J’ai… pris un coup de soleil mais le boss… il a l’air ok. C’était bluffant, ton truc, Kondo.”

Je me mets à rigoler nerveusement, à quatre pattes sur le goudron. Mes mains me soutiennent à peine. Inspirer, expirer, hurler un coup jusqu’à couvrir le grondement de la voie rapide. Des automobilistes se sont arrêtés et accourent vers nous. L’un d’eux, extincteur à la main, arrose ce qui reste de la voiture. Je repousse celle qui essaie de m’aider et me relève. Les autres, en s’approchant de Nakahira et Jun voient les costumes. Les cicatrices. Et restent en retrait.

Le ciel est à nouveau immaculé, presque laiteux au-dessus de nous.

Me redresser m’a envoyé une impulsion dans le crâne, comme si on avait lâché une vingtaine de balles de jokari contre ses parois. Je titube, m’appuie sur la glissière, en attendant que mon sens de gravité cesse de tanguer et laisse la partie pas trop amochée de mon occiput me restituer ce que j’ai vu avant de sombrer.

Une silhouette volante...

Il faut que je vérifie et pourvu, pourvu, bordel que je me trompe et qu’on se soit simplement ramassés une rafale de balles offertes par l’amicale des yakuza blagueurs. Pourvu que la cible ait été Jun.

Je garde les mains sur la glissière, progresse jusqu’à la carcasse fumante de la voiture et m’accroupis devant le pare-brise éventré, où des stalactites de verres pendent encore.

“Vous ne devriez pas vous approcher.” Me signale l’automobiliste à l’extincteur “les fumées…”

“J’ai un mot de mes poumons, ils ont dit qu’ils sont plus à ça près. Merci pour tout.”

Une odeur de chair brûlée, mêlée à celle de l’essence et du plastique fondu, sature mon oxygène et je place une main sur mon visage en examinant ce qui reste du chauffeur. Je vois sa bouche fermée, ses mains encore sur le volant, crispées, contractées… il est mort en conduisant et n’a - heureusement pour lui - pas eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Ses dents sont serrées, certaines se sont même brisées sous la pression.

Une main s’abat alors sur mon épaule, me faisant pulvériser mon record de saut en hauteur - et d’accident cardiaque en même temps.

“Qui est le… fils de pute… qui nous a allumé ?”

Jun. Jun-in-the-box, bondi hors de son coma comme le diable du même nom et qui contemple le cadavre de son subalterne, en pesant de tout son poids et de sa haine sur moi. Prudemment, lentement, je retire sa main de mon épaule avant qu’il ne m’y enfonce les ongles. Il tangue mais reste à la verticale.

“Qui, Kondo ? Tu le sais, toi. Tu le sais. hmmmm ?”

Et il me renfonce ses doigts dans la clavicule. Je me tourne et récupère son mouchoir dans sa poche, couvert de suie, avant de le déplier pour le poser sur le visage du chauffeur.

“Pas un yakuza, c’est sûr.”

Au temps pour ma théorie : on me préférait vivant… jusqu’à aujourd’hui.

J’ai trop traîné. La poudrière, cette fois-ci, j’ai les deux pieds dedans et des allumettes plein les poches. Pire, je n’y suis pas seul, j’ai exposé les autres comme le dernier des cons.

“On y va.” J’annonce en me redressant “Pas besoin d’attendre les flics, on a assez perdu de temps comme ça.”

Jun ne me lâche pas. Il fixe le vide, l’air hagard, les cheveux encore collés par le sang. Si je ne sentais pas la chaleur de sa main à travers ma chemise, je pourrais croire à un fantôme. Le genre que je n’ai pas envie d’exorciser.

“Dis-moi qui a fait ça.” Répète-t-il d’une voix étonnamment vive, malgré son expression atone.

“La foudre. Ses muscles sont contractés, ses dents ont même éclaté sous la pression. Il a été foudroyé alors qu’il conduisait. On bouge, Jun. On va être en retard pour que je prenne ma balle dans la tête.”

Je lui tapote sur la main, histoire de lui faire reprendre contact avec le monde des vivants… ou m’assurer qu’il en fait toujours partie.

“Et j’ai besoin de toi pour porter le chapeau, tu te souviens ?”

“Je vais les flinguer. Tous. Tous, putain.”

Il crache sur le bitume, noir, visqueux, toute sa haine, son carburant.

“Tous, t’entends ?”

“Une fois que je leur aurai posé mes questions, si tu veux.”

Jun tourne la tête vers moi, essuie machinalement le sang presque sec qui lui macule le front et me souris, cordial, alors que Nakahira lui couvre les épaules.

“Tu peux me redire ça, Kondo ?”

“Tu flingueras qui tu voudras quand j’aurais mes réponses.”

Je vois - comme une vague - le frisson lui remonter le long du dos et éclater au fond de sa gorge dans une espèce de rire… ou de gémissement. Je n’ai pas envie de savoir.

“Ha… ok, ok, ok. Génial. On fait comme ça, alors, hein… on fait comme ça, petit frère ?”

Il repart, m’échappe. Je lui saisis la tête pour l’obliger à se concentrer.

“On fait comme ça, Jun. Mais J’espère que t’es en état de viser. Parce que c’est un tengu qui nous as attaqués et qu’ils nous loupera probablement pas une seconde fois.”

A SUIVRE…

 

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