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Je sais, je sais, je suis en retard cette semaine.

Pour ceux qui n'étaient pas là avant, je suis resté silencieux parce que j'étais occupé à éviter que l'arrondissement de Shibuya ne se transforme en ring.

Les yôkai - esprits/démons japonais - en avaient après un certain Nimura, un promoteur aux méthodes douteuses, qui consiste à acculer une petite yôkai dans une ruelle, la passer à tabac et s'amuser avec un cran d'arrêt sur elle. Je vous fais la version résumée, pour la version longue, c'est là. 

Bref, j'étais chargé de faire comprendre à ce Nimura que continuer comme ça aurait des conséquences fâcheuses.

J'avais vingt-quatre heures pour ça et la diplomatie ça me gonfle.

Donc...

***

Qui a dit que les kidnappeurs ont la vie facile ? Attirer un gamin avec un bonbon est un vieux cliché qui ne fonctionne pas du tout, j'ai pu le vérifier.

Bon il faut bien le dire, poireauter presque une heure devant une sortie d'école primaire avait sérieusement entamé ma patience.

J'ai bien essayé de pipeauter cinq minutes avec le môme mais en constatant que ça ne marchait pas, je me suis borné à l'endormir (et n'allez pas croire que je l'ai assommé, j'ai juste utilisé un petit tour d'hypnose très utile. Je ne remercierais jamais assez mon père d'avoir eu l'immoralité de m'apprendre ce genre de chose).

Par contre, pour la discrétion on repassera, alors que je le soulevais pour l'embarquer, j'ai entendu un piaulement de souriceau pris dans une tapette.

"Yana-saaaaaaaaan, y'a un monsieur qui touche Sashiruuuuuuuuuuuu !!!!"

Sale gosse. Elle m'arrive au genou et elle ne s'est sûrement pas mouchée depuis des lustres mais elle a une puissance de sirène (l'alarme, pas la créature mi- thon mi- crustacé). Et elle m'a bien vu qui enlevait Sashiru Nimura.

Je lui souris.

"On ne t'a jamais dit que c'est mal élevé de crier après quelqu'un ?" (Et que je t'arracherais volontiers les cordes vocales pour éviter de devenir sourd ?)

Heureusement que je n'ai pas approché le gamin directement à sa sortie et que j'ai attendu qu'il se mette en retrait pour l'approcher. La maîtresse sort déjà du bâtiment, radar en alerte. Pas la peine de s'attarder.

"Qu'est-ce que vous faites à mon petit frère ?"

S'il existe ici-bas un syndrome du timing merdique, je crois que je suis contaminé. Testuo Nimura vient de garer sa voiture et d'en jaillir, l'œil injecté. C'est tout juste s'il n'a pas sorti son flingue. Je lui adresse un grand sourire.

Mais que fout Gekkô ?

Alors que Nimura va m'attraper par le col, une seconde voiture s'arrête en catastrophe près du trottoir et une main griffue sort par la portière, me happant avant lui. J'atterris sur les cuisses de Gekkô, le môme sur les épaules.

Pour resituer Gekkô, il s'agit d'un kyûbi avec lequel j'ai des rapports...variables, on va dire. A l'occasion, il me prête main-forte, surtout quand je trempe dans l'illégalité. Comme maintenant.

"Tu es un amateur, Satoru-chan."

"Si je voulais ton avis, je te l'aurais demandé. Tu attendais qu'il me colle un pain ?"

"J'ai eu ton message un peu tard, voilà tout. Pourquoi cet empressement ?"

"Parce que j'ai vingt-quatre heures pour éviter que le quartier de Shibuya ne devienne un terrain vague. Tiens-moi ça."

Je lui colle le gamin entre les pattes et sors mon téléphone portable.

"Et ne lui enlève pas un morceau, il sera moins valable s'il manque un bout, compris ?" J'ajoute, l'œil mauvais.

Je choisis "Nimura" avant d'envoyer l'appel. J'ai perdu plusieurs heures pour apprendre qu'il avait un frère cadet, trouver l'adresse de l'école et enfin à attendre la fin des cours pour cueillir le petit à sa sortie.

A en juger par le ton de la voix à l'autre bout du fil, le grand frère est légèrement borderline. Mais il est très inventif pour les injures, ceci dit.

"Nimura-san, puis-je vous faire remarquer qu'il n'est pas très judicieux d'invectiver quelqu'un qui a votre frère entre les mains ? Ça pourrait lui donner des idées." Je réplique d'une voix doucereuse, obtenant un silence total.

"C'est bon d'avoir votre attention, Nimura-san." Je poursuis, sur le même ton.

"Qu'est-ce que vous voulez ? Du fric ?"

"J'ai l'air d'un agent de change, d'après vous ? De toute façon je n'ai pas l'intention de vous rendre Sashiru. Il y a des yôkai qui seront plus qu'heureux d'en prendre livraison."

En finissant ma phrase, je balance un magistral coup de pied dans la cheville de Gekkô, toutes griffes dehors, prêt à transformer le petit en sashimi prétranché. Il gronde mais semble renoncer. A l'autre bout du fil, Nimura paraît tomber des nues.

"Les...yôkai ?"

"Oui. De ce que j'ai compris ils souhaitent vous rendre la politesse. Et moi je fais ce qu'on me dit, sans plus. D'ailleurs vous allez peut-être pouvoir m'éclairer, je m'interroge : pourquoi suis-je supposé lui couper l'oreille droite ?"

Silence de mort au bout du fil.

"Nimura-san, vous êtes toujours là ? Non, il n'y a rien de personnel dans ma démarche mais comment dire...Ça me culpabilise un peu de devoir amputer un gamin de sept ans. Alors j'ai pensé que vous pourriez m'expliquer avant que je ne procède."

Gekkô se marre, à côté de moi, sans doute à imaginer Nimura en train de perdre quelques kilos au fur et à mesure que je parle. Deuxième coup de pied dans les chevilles pour qu'il la ferme, cet imbécile va tout faire rater.

L'avantage de travailler avec un kyûbi c'est qu'il est très facile de les vexer. Et qu'un kyûbi vexé hésite généralement entre deux options : vous ouvrir le crâne à coup de griffes ou simplement bouder.

"Écoutez...Je...pourquoi vous mêlez-vous de cette histoire ? Ça ne concerne que ces yôkai et moi, pas Sashiru..."

Pas très fin en négociations, Nimura. Il s'est mis à bégayer au téléphone.

" Mais je ne doute pas que vous expliquerez à votre petit frère pourquoi il va se faire défigurer." Je réponds avant de raccrocher.

"Alors on coupe ?" Me demande Gekkô avec un petit sourire.

"Non. On livre. Les bureaux de Nimura sont à Roppongi, on va allez attendre là-bas qu'il ait fini sa rupture d'anévrisme. Et rends-moi le gamin, tu vas finir par faire une connerie !"

***
Non, je n'ai pas défiguré un gosse de sept ans, qui ne s'est même pas aperçu qu'il avait fait un tour dans la voiture de Gekkô. Il a dormi tout le long du trajet contre moi.

Par contre, Nimura...

Comme je l'avais prévu, il s'est rué chez les yôkai. J'imagine l'accueil qu'ils ont dû lui réserver. Kokuen, en bon leader, était sûrement ravie de le voir rappliquer.

"Je croyais que tu devais t'en charger, Kondo-kun ?"

Elle m'attendait devant mon appartement, Kokuen, alors que je rentrais après m'être assuré que Sashiru dormait profondément.

Je hausse les épaules en ouvrant ma porte.

"Tu ne m'aurais jamais laissé régler ça seul de toute manière. Et j'ai fait d'une pierre deux coups."

"A savoir ?"

"Foutre la trouille à Nimura - j'ai bon espoir que ça lui donne à réfléchir - et protéger son petit frère d'une vendetta."

Je souris à la yôkai.

"Car je suppose que ça aurait été ta première cible. Vous savez ce qui se passe quand c'est un enfant qui morfle ? L'opinion publique n'aime pas ça. Et le gouvernement est obligé de prendre des mesures. Comme la mesure c'est moi, ça ne m'aurait pas plu de devoir aller raser ton quartier général, Kokuen."

Elle reste à l'entrée de l'appartement en me fixant.

"Et puis vous avez pu vous défouler sur Nimura. Légitime défense, il vous a attaqué dans votre quartier général. Tout le monde est content. Vous l'avez tué ?"

"Non. Mais nous l'avons un peu brusqué, je crois. Et j'en ai profité pour conclure quelques accords sur certains terrains. C'était ça où il ne repartait pas intact."

Elle a un sourire glacial :

"C'est une bonne compensation après ce qu'il a fait à l'une des nôtres. Tu aurais dû tuer ce gamin, Kondo-kun."

Ha les yôkai...même en plein règlement de compte, ils n'oublient pas leur petites affaires. Pas étonnant que les humains n'aient aucune chance contre eux. Je lève les yeux au ciel et retire mon blouson, le jetant sur le bureau.

"Je sais que pour vous c'est difficile à comprendre mais j'ai quelques scrupules à éventrer un enfant." Je rétorque, pince-sans-rire. "La prochaine fois que tu veux faire du trafic immobilier, Kokuen, oublie-moi. Mes amitiés à ta petite sœur."

Et je lui claque la porte au nez sans plus de cérémonie. J'ai horreur de me faire utiliser.

Mais le quartier de Shibuya est toujours debout et un certain petit Sashiru de sept ans va se réveiller dans le bureau de son grand frère. Avec ses deux oreilles. Ça ne tient pas à grand-chose parfois...Mais c'est grâce à ces petites attaches que l'équilibre se maintient, je crois.

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/burleydude/139757464/

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