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Depuis un peu plus d’une semaine j’avais un bar yôkai dans le collimateur, bar que je suspectais d’utiliser des humains pour ses “soirées loisirs”. J’y faisais donc des irruptions surprises pour fouiller de fond en comble, histoire de vérifier la mortalité professionnelle des lieux. Bien que je n’aie rien trouvé au bout de quelques jours, sentir le patron du bar - un petit machin tout sec du nom d’Enbu - aussi nerveux ne m’aidait pas à lui accorder le bénéfice du doute. Des doutes, j’en avais et pas qu’à moitié.


Il faut savoir qu’au Japon, il existe quantité de petit boulots, généralement pris d’assaut par les étudiants : les classiques travaux de caisse ou de plonge, la distribution de prospectus ou de mouchoirs publicitaires...Et moins connu, les jobs d’ “okimono” dans les clubs yôkai.


Si ce genre de job vous intéresse, laissez-moi vous détailler l’offre type : jeune, dynamique (mais pas trop, courir vite n’est pas tellement apprécié), physique avantageux, pas regardant sur les heures sup’ et orphelin si possible. Payé le double d’un job étudiant mais contrat court exclusivement. Sur le papier, vous êtes supposés servir de décoration appétissante pour les yôkai, dans la pratique, ça se finit invariablement en boucherie (il existe cependant quelques exceptions, dont je vous parlerai un autre jour). La commission de sécurité tolérait ce type d’embauche - supposée être sans risque - afin d’améliorer la “cohésion entre humains et yôkai” jusqu’à ce que votre serviteur vienne leur rapporter un dommage collatéral de la cohésion, sous la forme de doigts dans lesquels on avait manifestement croqué, les restes d’une étudiante très investie dans son poste. Curieusement, ils m’ont demandé depuis de “renforcer la surveillance” (me mettre à l’ubiquité, quoi : il existe plus d’une centaine de clubs yôkai rien qu’à Tokyo).


J’étais donc en inspection dans ce respectable établissement situé à Ueno lorsque l’incident s’est produit, avec Enbu et sa fine équipe, précisément.

 

***

 

Accoudé au bar, je suis en train de pointer chaque client qui entre: type de yôkai, dangerosité (j’ai réellement une nomenclature pour ça), pouvoir et délit de sale gueule (en politiquement correct on appelle ça “avoir de l’intuition”). Certains font demi-tour directement en me voyant, ce que je note aussi. Quant à Enbu, il me regarde procéder, silencieux depuis l’arrière-boutique et je sens ses petits yeux rouges littéralement épinglés à ma nuque, qu’ils auraient traversé de part en part s’ils avaient pu. Je le cuisine depuis le début de la semaine, attendant patiemment qu’il soit à point pour craquer et faire une connerie.


“Kondo-san, c’est plus possible.”


Tiens, la sonnerie du four. Il semblerait qu’il n’y ait plus qu’à démouler… Continuant à écrire sans le regarder, je me fends d’un laconique :


“Qu’est-ce qui n’est plus possible, Enbu-san ?”


Il retrousse ses babines sur ses dents recourbées qui dépassent de sa lèvre supérieure, plissant sa face écrasée d’Azuki Arai tout en agitant sa main gauche, qui émet un bruit sec et répétitif (les Azuki Arai sont des yôkai qui attirent les humains en chantant et en lavant des haricots rouges qu’ils secouent dans une passoire de bambou pour égarer les promeneurs qui se lancent à leur poursuite. Certains se sont recyclés en patron de bar, faisant la réclame de leur établissement dans la rue par le même procédé) de haricots qui s’entrechoquent.


“Ca fait quatre jours maintenant, ça ne vous suffit pas ?”


“C’est à moi de dire quand ça me suffira.” Je rétorque, souriant, toujours sans le regarder “Je n’empêche pas vos clients d’entrer, s’ils foutent le camp c’est qu’ils ont quelque chose à se reprocher. Pour les autres, pas d’inquiétude.”


“Mais...j’attends quelqu’un d’important…”


Dis-moi tout…Je jette un regard rapide aux deux humaines qui font le service aux bars, deux mômes dont la majorité doit être des plus récentes. Elles aussi paraissent nerveuses.


“Important comment ? Kitsune ? Oni ?”


Enbu regarde ses deux collaborateurs, aussi petits et fripés que lui, la peau bleu pâle, leurs yeux rond comme des balles de ping pong profoncément enfoncés dans leur orbites tentant de saisir mon regard, toujours posté sur l’entrée.


“Un dirigeant kappa, Gurô-san.”


Mon sourire s’effile : Gurô est le directeur du journal conservateur Yomiuri, un kappa à qui j’ai enseigné le féminisme à de multiples reprises, vu sa tendance à se passer du consentement des humaines pour ses soirées de charme. Je pose mon calepin.


“Il va être furieux s’il me voit ici.”


Enbu acquiesce, tendu.


“Vraiment furieux. Tu vas sacrément te faire engueuler.”


Je hausse les épaules.


“Dommage pour toi.”


“S’il vous plaît, Kondo-san…”


“Il ne me plaît pas.”


Et cela confirme mes soupçons : Gurô n’est pas un meurtrier mais les deux humaines au bar n’ont probablement pas envie de s’essayer aux kappa. Je fais signe à l’une d’elle d’approcher et la détaille des pieds à la tête. Chemisier à froufrou, jupe si serrée qu’elle doit avancer à petits pas…


“Charmante…”


Mon regard glisse sur Enbu, plus mort que vif.


“Tout à fait le genre des kappa. De la viande en dentelle, tu soignes la présentation, dis-moi.”


“Mais...c’est un accord que j’ai eu avec…”


“Gurô, qui n’a pas encore compris que le “oui” n’est pas optionnel quand on met sa main sous la lingerie d’une fille, je vais me faire une joie de le lui ré-expliquer.”


“Non, j’ai déjà eu l’accord de principe de votre père !”


De mon père ? Je fais cliqueter mon stylo et fixe l’Azuki arai, perdant instantanément mon sourire.


“Kaemon Kondo, proxénète à ses heures depuis son urne funéraire...Et moi, visiblement, tu me prends pour le clown de service. Fais attention, je ne suis pas loin de l’acte de barbarie, là...et si tu insistes, j’ai une petite préméditation en train de me monter à la tête.”


“Je ne me permettrais pas, Kondo-san. Je parle de Gekkô-san.”


Hein ?


“Et en quoi tes magouilles avec ce foireux de renard m’intéressent-elles ? Et depuis quand il a son mot à dire dans le contrôle des clubs ? ”


Les trois yôkai s’inclinent.


“Hé bien en tant que votre père, nous lui avons demandé d’intercéder…”


Je me suis figé. Et quelque chose dans mon regard s’est sans doute allumé car mes interlocuteurs ont marqué un léger mouvement de recul.


“Il...Il nous a dit qu’il verrait ça avec vous…”


“Une minute…”

 

Je saisis Enbu par les trois poils qui lui tiennent lieu de cheveux pendant que les gamines se débinent sans même prendre la peine de retirer leur tablier.


“Tu vas me redire ça en face. Gekkô est QUOI ?”


“Hé...hé bien...tout le monde sait à Tokyo...pour votre mère...enfin que vous n’êtes pas le fils de Kaemon Kondo…” Bredouille le gnome que je traîne jusqu’à moi. Je le soulève et il émet une sorte de caquètement, lâchant les haricots rouges qu’il tient dans sa main.


“QUI t’a raconté ce tissu de conneries ?? Accouche. VITE ! QUI t’a dit ça ???”


“G...Gekkô-san lui...lui-même ! M...Mais tout le monde le sait, ne...ne vous énervez pas !”


Gekkô…


Pourquoi ça ne m’étonne pas de lui ? Je serre si fort mon stylo que le plastique se fendille et mon aura vire au noir fureur, annonciatrice de violences proches. Je lâche l’Azuki Arai pour éviter un geste malheureux que je regretterai une fois calmé et saisis une bouteille sur le bar, que j’éclate sur le rebord, inspirant à fond. Enbu s’est réfugié entre ses deux comparses, mortifiés, et un silence pesant s’est abattu sur le bar. Lorsque je me retourne, tous les yôkai me regardent.


“Qui, ici, pense que Gekkô Setsu est mon père ? Qui l’a entendu de sa bouche ?”


Ma voix résonne, presque haletante tant la rage me suffoque. C’est un jeune tengu, retranché derrière sa table, qui ouvre le bal :


“Moi.”


Puis tout un groupe de tanuki.


“On...On sait tous que votre mère n’arrivait pas à avoir un héritier pour le clan Kondo…” Risque l’un d’entre eux “Et qu’elle a fait appel à Gekkô Setsu pour que le troisième enfant ait le don…”


“C’est pour ça que Kaemon Kondo vous a désavoué.” Grogne une kitsune, dents en avant, poil hérissé.


“Il savait que vous n’étiez pas son fils.” Ajoute un autre tanuki “Ce n’est pas la première fois que ça arrive dans votre clan.”


Je réalise tardivement qu’une douleur lancinante monte par vagues dans mon poing serré : normal, j’ai refermé les doigts sur le tesson de la bouteille que je viens d’exploser. Lorsque je me lève, tous les yôkai reculent. Du sang goutte de ma main gauche, dans laquelle quelques éclats de verre se sont fichés. Je laisse sur le bar calepin, stylo, jusqu’à mon téléphone portable et sors dans un silence quasiment religieux.


Gekkô…


D’ici à Shinjuku, j’en ai pour une bonne heure à pied.


Aucune importance.


Même si j’avais la moitié du pays à traverser, je ne m’en apercevrais même pas, je crois bien.


***


Lorsque j’arrive - enfin je déboule à la limite de faire sauter la porte - dans le bureau de Gekkô, il ne lève même pas le nez, continuant à taper sur son clavier sans un mot. Je lui fonce dessus, à deux doigts de lui lâcher une salve de shiki en pleine gueule, sans préavis et sans fioritures.


“C’est TOI qui a balancé ces conneries aux représentants yôkai ? Et à qui d’autre ?”


Pas de réponse. Lunettes sur le nez, il se relit, articulant des mots fantômes, ses yeux jaunes plissés sur l’écran. Je shoote dans le bureau. Presque nonchalamment, il lève la main et, rapide comme un clignement d’yeux, me saisit la tête et l’éclate sur son sous-main, m’arrachant un cri étranglé alors que je sens le bois se fissurer sous ma joue et que la douleur me coupe le souffle.


“Moins de bruit, tu me déconcentres. Je jouerai après, si tu le demandes gentiment.”


“Je vais t’en FOUTRE, moi, de la gentillesse !! A coups de poings sur ta gueule de renard dégénéré !”


Essayant de dégager mon crâne de sa prise, je saisis le coupe papier d’une main et tente de le lui planter dans le bras, me faisant davantage enfoncer le visage contre le sous-main.


“Vas-tu oui ou non cesser de t’agiter et de faire du bruit ? Tu es pire qu’un frelon quand tu t’y mets, je ne comprends même pas qu’on t’ait laissé entrer. Shinzu ? Maro ? C’est l’heure du goûter du gosse. Sortez-le moi.” , appelle-t-il à l’interphone. “J’espère qu’après un chocolat et un muffin, tu seras enfin calmé. Peut-être même pourras-tu me dire ce qui me vaut ce déluge de hargne ? La puberté, enfin ?”


“Lâche-moi.”


Il desserre légèrement la main pour me regarder par-dessus ses lunettes, l’air sceptique. J’inspire à fond.


“Je suis calmé. Lâche-moi.”


“Plus de hurlements ?”


“Non.”


“Bien.”


Relevant la main, il la ramène sur le clavier en soupirant.


“Tu m’as fait perdre le fil de mon courrier.”


“De ton sudoku, tu veux dire ?”


“Je te croyais calmé ?”


Un pas lourd m’avertit que Shinzu et Maro viennent d’arriver dans le couloir et que je vais prendre une dégelée maison pour peu que leur patron estime que je la mérite. Lorsqu’ils font irruption dans la pièce, Gekkô fait claquer sa langue.


“Vous avez apporté le goûter ?”


Et il ricane, feulant entre ses dents avant de faire pivoter sa chaise pour me regarder.


“Avant que tu ne partes, peux-tu me rappeler la raison de ta venue ? Elle m’a un peu échappé, je dois dire.”


“Tu as offensé ma mère.”


Une de ses oreilles s’incline et frémit légèrement alors qu’il fait signe à Shinzu, prêt à me saisir par ma “poignée” - la capuche de mon sweat - d’arrêter.


“Tiens donc. Sachant que je ne l’ai jamais croisée, j’ose espérer que tu vas m’expliquer cette bizarrerie protocolaire, Satoru-chan. A quelle occasion ai-je manqué de respect à Saya-san ? En te mettant une fessée à sa place ?”


Les deux oni grognent et renâclent, se resserrant autour de moi. Je repousse Maro - enfin j’essaye- pour mettre à plat les mains sur le bureau de Gekkô et le regarder dans les yeux.


“C’est toi qui es allé causer généalogie avec les yôkai ? De MA généalogie ?”


Son oreille se redresse aussitôt et un insupportable sourire satisfait plisse ses lèvres lorsqu’il comprend.


“Messieurs, je prends les choses en main pour la suite. Merci, vous pouvez disposer.”


Il s’est levé et fait signe à Shinzu et Maro de sortir. Ils s’exécutent après un salut rapide et un coup d’épaule qui manque me foutre à terre. Une fois la porte refermée, Gekkô croise les bras dans son dos :


“Que veux-tu savoir exactement ? Si j’ai fait courir ce bruit et la raison qui m’y a poussé ou...la véracité de cette rumeur ?”


“Arrête ton délire. On sait tous les deux que c’est des conneries.”


“ Tu étais là pour le vérifier, peut-être ? Ton frère et ta soeur n’ont aucun don mais tu es d’une puissance et d’une sensibilité qui surpassent même celles de ton père. La génétique fait de tels miracles sans un coup de pouce, d’après toi ?”


Un lourd silence plane dans la pièce alors que je fixe Gekkô.


“Je ne serais pas le premier kitsune dans ton arbre généalogique, après tout.”

 

“On...ne se ressemble pas.”


“Tu sais que cette apparence humaine est factice, tout de même ? Et que tu ne peux pas te baser sur elle pour juger de mon hérédité ?”


“...Et je ressemble à Kaemon.”


“Tiens...tu ne dis plus “mon père” ?”, Constate-t-il en ôtant ses lunettes, qu’il replie dans la poche de sa veste “Sais-tu qu’on ressemble plus à nos parents par les attitudes que l’on reproduit que par notre physique ? A ce titre, je pense que nos quelques années ensemble ont dû légèrement influencer...voyons...Ah oui...ton sens de la stratégie ? De la morale ? De la manipulation ? Qu’en dis-tu ?”


Ce que j’en dis ?


Les renards aiment brouiller la logique humaine, ce sont des instigateurs de chaos et je suis très bien placé pour le savoir…


Il n’a aucune preuve.


Mais je n’en ai pas non plus qu’il me raconte des salades. J’ai une seconde d’hésitation, le regard qui décroche...Et Gekkô élargit encore la faille, s’y engouffrant sans même avoir besoin de se contorsionner.


“C’est une idée qui te séduirait davantage que celle d’être le fils de Kaemon ou bien je me trompe ?”


Décroisant les bras, il contourne posément le bureau et s’approche jusqu’à se pencher vers moi, me soulevant le menton d’une main pour que je le regarde.


“Ho, Je connais bien ce regard...Tu n’es pas sûr de préférer l’un à l’autre...et ça t’agace, mmmmh ?”


“Tu as dit...Tu as dit que tu n’avais jamais croisé ma mère !”


Ses doigts griffus me remontent sur la tête et m’administre une petite tape.


“Tu vois, quand tu réfléchis. Il n’y a que les yôkai crédules pour s’imaginer une seule seconde que nous avons le moindre gène en commun. Et ce n’est pas comme si c’était important, après tout.”


“Pardon, pour moi, ça l’est. Je ne veux pas qu’on dise partout que ma mère a fauté avec un renard ! Et tout particulièrement TOI !”


Gekkô soupire et me lâche avant de s’adosser à son bureau, la tête légèrement penchée. Il a son expression lasse, qui m’est réservée quand je le gonfle tout particulièrement.


“Pourrais-tu dans ce cas en venir au fait ? L’idée s’est répandue. Tu comptes aller voir chaque yôkai avec un test génétique ?”


“Je veux que tu fasses un démenti, putain, cette question ! Tu sais pour quoi je passe, moi ?”


“Pour quelqu’un qu’on n’a pas intérêt à toucher si on ne veut pas avoir son “père” sur le dos. Et sans vouloir offenser ton géniteur, Satoru-chan, je pense être une menace plus prégnante que lui, aujourd’hui tout du moins.”


D’une main, il attrape deux boules anti-stress, servant de presse-papier sur le bureau, avant de les faire rouler dans sa main.


“Je couvre tes bêtises - et tu n’en es pas avare, crois-moi - tes coups de sang, je t’assiste même à l’occasion et je ne t’ai toujours pas dévoré bien que tu sabordes continuellement mon business. Pourquoi ? Non, non...ce n’est pas TA réponse, que je veux. Pourquoi, selon les yôkai ?”


“Je ne t’ai jamais demandé de…”


“Réponds. Pourquoi ?”


Je serre les dents. Évidemment, c’est suspect...Gekkô n’a pas la réputation d’être spécialement coulant avec ceux qui viennent empiéter sur ses plates-bandes et à fortiori un humain qui plombe ses affaires. Les boules anti-stress émettent un petit tintement en roulant l’une contre l’autre. Il en immobilise une entre deux doigts sans me quitter des yeux.


“Nous savons tous les deux pourquoi.”


Il désigne mon épaule, celle où il a enfoncé ses crocs il y a plus de quinze ans, celle où un oeil exercé pourrait voir la marque caractéristique d’un pacte.


“Et que se passerait-il si les autres yôkai l’apprenaient, selon toi ? Que se passerait-il s’ils savaient que ta mort me ferait perdre une partie de mes pouvoirs, de ma puissance ?”


Inclinant la paume, il fait tomber une des boules au sol, où elle émet un bruit sourd avant de rouler dans ma direction.


“Ce serait la chasse à l’homme. Tu serais tué dans la semaine. C’est ce qu’on appelle faire d’une pierre deux coups, chez vous ? Toi disparu, moi affaibli…”


La seconde boule rejoint la première au sol.


“Ils me tomberaient dessus. Pour récupérer l’entreprise. Juste pour m’éliminer parce que je gêne. Parce qu’à votre instar, faire partie d’espèces similaires ne nous garantit aucunement la bienveillance de nos pairs si on pose le genou à terre. Et ensuite...Ta cousine ? Ton frère et ses enfants ? Ta mère ? Ta précieuse petite mère qui je crois ne t’as défendu face à ton père que pour que tu puisses t’acheter un ballon ?”


Du pied, il écrase la boule et son sourire devient féroce, sa bouche rejoignant chacune de ses oreilles alors qu’il poursuit :


“ Mais si tu es prêt à défendre son honneur, je t’en prie...Assieds-toi.”


Il me désigne son siège.


“J’ai les adresses des principaux dirigeants yôkai enregistrées, nous allons leur faire un mail commun où je vais reconnaître t’avoir diffamé pour servir mes intérêts, que j’ai sali le nom des Kondo et faire mon mea culpa devant chacun. Peut-être pourrions-nous même gagner du temps et leur donner une explication claire sur notre “contrat”, qu’en penses-tu ?”


A le voir, je ne sais pas dire s’il s’amuse ou si je l’ai foutu en rogne. Dans tous les cas, je l’ai tiré de sa torpeur “professionnelle”, son côté animal reprend le dessus et lui bouffe la moitié du visage, c’est pas beau à voir : sa gueule immense, ses oreilles qui se couvrent de duvet blanc, ses mains griffues qui paraissent s’allonger comme d’étranges araignées…


Ça ne dure pas. Peu à peu, il paraît retrouver son calme, en voyant ma rage retomber elle aussi.


Me détaillant, il émet un sifflement - de dépit ou d’amusement ?


“Ah, Satoru-chan. Tu ne changes pas : très vite indigné, tout aussi vite dégonflé. Mais je suis heureux de te savoir encore capable d’un minimum d’instinct de survie, au détriment de cet honneur - qui soit dit en passant a fait couler beaucoup de sang mais n’a jamais sauvé personne.”


Retournant s’asseoir, il chausse à nouveau ses lunettes et reprend ce qu’il était en train de faire, comme si de rien n’était.


“Et le tien n’est plus à ça près. Cesse de t’épuiser sur ces bêtises et fais preuve d’un peu de bon sens.”


Je sens poindre un mal de tête, toute l’adrénaline est en train de retomber, ma colère inassouvie m’a laissé comme sonné, presque dégrisé, Pourtant, je la sens toujours gronder. J’ai envie de saisir cette...cette chose par le cou, de serrer… Gekkô semble le sentir car il ramène les yeux sur moi.


“C’est rare de te voir exprimer autant de fureur. Ça demande tant de courage que tu n’en es pas coutumier.”


Il me toise.


“ Mais ce serait du suicide...si je meurs, je t’emporte avec moi. C’est ce qu’on appelle l’ironie du sort, Satoru-chan. Fais comme moi, accomode-t’en.”


“Tu l’as choisi, toi !”


“Si c’est ce que tu penses...”


Il note le sang sur mon poing , dont la douleur ne m’atteint même plus et soupire avant de se lever à nouveau et d’ouvrir un des tiroirs de son bureau, dont il sort une bande de gaze et une bouteille.


“Montre-moi ça.”


“Je me passe de ton aide et de ta pitié.”


“Tu as été assez humilié pour t’éviter ce genre de sursaut de fierté, je pense. Et tu fiches en l’air ma moquette.”


D’autorité, il saisit ma main et entreprend, du bout des griffes, de retirer les éclats de verre, me faisant asseoir dans l’un des fauteuils en cuir. Il désinfecte et bande, tranchant le tissu d’un coup de dents. Je reste silencieux, évitant son regard. Lorsqu’il a terminé, il retourne derrière son bureau sans un mot. J’ai ma dose. Et j’ai vraiment besoin de me passer les nerfs sur quelque chose, le plus rapidement possible.


Me levant, je m’apprête à sortir et Gekkô m’apostrophe :


“Tant que tu y es, n’oublie pas de passer le bonjour à ta mère.”


Il me sourit.


“Pour les apparences.”

 

 

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