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Ma tante était en visite hier : dans la mesure où je suis à présent chargé de l'éducation de sa fille, elle angoisse à l'idée que j'en fasse une sorte d'ersatz, qu'elle perde sa "bonne éducation".

 

Elle vient donc de temps à autre voir l'étendue des dégâts, me les reprocher, ce qui donne lieu à des conversations assez…relevées. Nous trouvons chaque fois un sujet sur lequel nous attraper, avec une constance presque routinière.

 

Et hier…C'est le rire qui a provoqué l'explosion.

 

Nous étions à table – pas dans la cuisine c'est mal vu – et j'avais par effort pour Shinkin passé un kimono.

 

Propre.

 

Correctement noué.

 

Je m'étais rasé.

 

Et j'avais consenti à sortir la théière du placard où elle était en pleine fusion avec une colonie d'araignées. Sachant que seule ma tante aime le thé, j'ai longuement hésité à la laver, d'ailleurs.

 

Bref, l'ambiance était légère – autant que puisse l'être un sac de plomb je dirais – et Shinkin parlait avec sa mère tandis que j'optais pour un silence diplomate. Malheureusement, ça ne pouvait pas durer. Alors que j'attrape la théière pour servir tout le monde, ma tante fronce les sourcils.

 

"Que faites-vous, Satoru ?"

 

"Je ressers, les tasses sont vides." Je rétorque, résistant à la tentation d'ajouter qu'avec une théière à la main, il y avait peu de chance que je sois en train de faire de l'ikebana.

 

"Shinkin. Sers ton cousin."

 

"Tante Mariko, je n'ai pas les doigts paralysés – je sais bien que ça vous attriste mais c'est la vérité – je suis encore capable de remplir…"

 

"Ce n'est pas à vous de le faire."

 

Petit cours d'éducation : il est généralement bien vu que ce soit la femme qui serve à boire à table. Non pas que ça ne me plaise pas de coller les pieds sous la table mais je préfère manipuler la théière en fonte pleine d'eau bouillante que de la laisser à une gamine de onze ans massive comme une brindille. Ignorant ma tante, je remplis les trois tasses et Shinkin me jette un regard indéchiffrable.

 

"Vous avez entendu ce que je vous ai dit, Satoru ?"

 

"Oui. Parfaitement. Mes oreilles fonctionnent aussi bien que mes doigts."

 

"Alors ?"

 

Bon, il est temps de remettre les choses à plat, je crois. Je fixe ma tante dans les yeux.

 

"Vous ne m'avez jamais appelé "Maître". Hors je suis votre maître, dans la mesure où vous faites partie du clan Kondo. Vous ne vous êtes jamais inclinée devant moi, pas même le soir de ma nomination. Vous ne m'avez jamais servi à boire. Vous êtes infoutu de fermer votre gueule quand je parle. De fait, tante Mariko, lorsque vous aurez corrigé ces petites "inattentions", nous reparlerons de mon éducation, ok ?"

 

Je lui décoche un large sourire.

"Ou pour faire plus simple : si je vous entends me donner un ordre encore une fois, vous allez boire votre thé sur le palier. Rassurez-vous, par principe, ce sera Shinkin qui vous le servira."

 

La petite baisse les yeux, mal à l'aise. C'est plus fort que nous…Sa mère soupire et lui glisse quelques mots gentils, jusqu'à ce qu'elle relève la tête, tandis que je me replonge dans mon mutisme. Issô, le mange-crasse, vient quémander un mochi, qu'il saisit de son interminable langue quand je lui tends. Shinkin le regarde trottiner jusqu'à un recoin de la pièce, tenant la friandise à bout de…langue, les yeux brillants et retient mal un petit rire. Aussitôt, sa mère se raidit et me fusille du regard.

 

"Vous ne lui dites rien ?"

 

Ah, comme elle a peur d'être mal vue de sa fille, maintenant c'est à moi de la fliquer ? Chouette mentalité…

 

"Mais enfin, Satoru, on ne rit pas de cette façon !"

 

"Je ne vois pas très bien comment on pourrait faire autrement, tante Mariko. Je sais que la joie vous emmerde mais je ne connais aucun entraînement onmyôji qui en dispense, sauf éventuellement ceux de votre frère…" (Autrement dit, mon père, homme délicieux, souple comme une lance, ouvert comme une porte de coffre-fort).

 

"Là n'est pas la question. Shinkin, ta main."

 

Second cours d'éducation : il est relativement grossier pour une femme de rire sans mettre la main devant la bouche. Une règle que je trouve si fondamentale qu'elle m'était complètement sortie de la tête.

 

"Foutez-lui la paix." Je grogne en buvant mon thé "Je préfère le rire au silence. C'est moins anxiogène."

 

"Anxiogène ? Si le silence vous oppresse, Satoru, comment pouvez-vous méditer ?"

 

"Si ça m'emmerde de méditer, c'est peut-être pas pour rien. Enlève ta main, Shinkin. On s'en fout."

 

"Pardon. Moi je ne m'en "fous" pas, Satoru. Je ne lui interdis pas de rire !"

 

Cette conversation me fatigue déjà…Mais comme je sors précisément de deux heures de méditation, je suis moins enclin à m'énerver. Qui plus est, j'aimerais éviter que la visite tourne au drame.

 

"Mais moi encore moins, tante Mariko. L'usage de mantra et l'incantation en onmyôjitsu demandent un parfait contrôle du souffle. Par conséquent je ne veux pas que mon élève – et mon héritière, le détail qui vous plaît particulièrement, je crois – en manque. Qu'elle rigole, à s'en faire éclater le bide, c'est excellent pour sa respiration que de se bâillonner. Shinkin, enlève ta main."

 

La petite s'exécute, mi-figue, mi-raisin, pas tant que sa mère, qui digère ma pique sans rien dire. Alors qu'elle prend sa tasse de thé, elle revient toutefois à la charge.

 

"Une femme de bonne famille doit avoir un minimum de tenue, Satoru. Vous ne devez pas l'oublier."

 

"A moins d'être sourd, aucune chance que je l'oublie. Vous me le rappelez chaque fois que vous venez, au téléphone, heureusement que vous ne savez pas utiliser les mails sinon j'en sortirais plus."

 

"Je fais ça pour votre b…HA !!!!!"

 

Ma tante tressaille violemment alors qu'Issô colle sa tête sur la table, près d'elle, sans doute dans l'espoir d'obtenir un autre mochi. Mauvais calcul. Tétanisée, elle s'écarte légèrement de lui, tandis que sa fille lui assure que le mange-crasse veut juste "un câlin".

 

"Voyons, Shinkin, tu sais bien que je n'aime pas trop ce genre de…hem…convive." Répond sa mère avec un léger rire gêné.

 

C'est avec un calme parfait mais un sourire me reliant les deux oreilles que j'ai soufflé à ce rire :

 

"Tante Mariko. Votre main…"

 

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Petit rappel : Subaru-D sera sur le stand Kakurenbô à Japan Expo Paris ce Jeudi,Vendredi, Samedi et dimanche, emplacement DI06 dans la section Comicon

 

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Au programme : les tome 1 et 2 de Kakurenbô, des goodies (avec ma trogne, celle de Gekkô et de Kokuen), le sketchbook et Subaru-D pour une petite signature si vous en voulez une. N'hésitez pas à passer. Et me le cassez pas parce que je serai jamais foutu de tenir le blog sans lui.

 

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Source de l'image : http://www.flickr.com/photos/mutter_fluffer/5881346614/

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