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Il y a des jours comme ça où la vie, d’habitude chienne sans la moindre compassion, vous offre sur un plateau d’argent une jolie friandise, dans son papier de soie et vous demande si vous voulez un petit café crème pour aller avec. Vous vous en doutez, je ne crache jamais dessus.

J’attendais ce matin l’adresse d’un client souffrant d’un problème de déveine chronique probablement liée à un yôkai et qui - en désespoir de cause - avait fait appel à mes services.

La friandise, c’était la fameuse adresse.

J’ai senti les lèvres me remonter jusqu’aux oreilles en la lisant.

Tu m’étonnes qu’il ait besoin de moi...

J’ai enfilé ce que j’avais de plus informe et usé avant d’aller sonner, le pas léger, chez mon voisin (pour ceux et celles qui ignorent tout de cet homme délicieux, les détails sont ici).
“Kondo-san ? Qu’est-ce que c’est encore ? La musique qui vous gêne ?”

Immense sourire de faux derche mâtiné de cynisme de ma part: un véritable sourire pro.

“Non, absolument pas, Hirose-san.”

“Ecoutez, je n’ai pas de temps à perdre, j’attends de la visite...”

“Je sais. C’est moi votre visite.”

“Pardon ?”

“Vous avez fait appel à un onmyôji pour régler vos histoires de malchance. On allait pas faire venir quelqu’un de Saitama alors que je suis à deux pas de votre porte.”

Vous savez, quand je vous parlais de café crème ? Ben la crème, c’était son expression...un véritable orgasme visuel pour moi, qui n’ai pas perdu un millimètre de sourire pendant qu’il réalisait ce que je venais de lui expliquer.

“Mais...mais vous êtes...”

Je lui sors ma carte et la lui colle sous le nez.

“Onmyôji. Maître Satoru Kondo, certifié par le gouvernement, label qualité, élevé au grain, traité et sans conservateurs. Le top du mieux. On vous gâte, vous savez ?”

Un peu hébété, il se pousse pour me laisser entrer dans son appartement... Il y a eu du dégât : fuites d’eaux, papier peint décollé, stores cassés. Je comprends qu’à la troisième réparation, il ait fini par comprendre qu’il y avait un problème.

“Votre poisse, c’est depuis quand ?”

“Mais vous le savez, Kondo-san...”

“Ha non. Moi je suis en service et je suis le protocole. Il me faut la date, Hirose-san. Après tout, on ne peut pas être efficace en étant brouillon, mmmh ?”

“Début août, je dirais...”

“Et vous avez attendu tout ce temps ? Quand vous vous cassez la jambe, vous attendez qu’il faille amputer, aussi ?”

Je sors mon matériel et dégage tranquillement le tapis avant de tout disposer au sol.

“Il va me falloir un couteau.”

“T...tout de suite.”

“Et votre main.”

“Ma ? AOUTCH !!!”

“Ha oui, désolé, je coupe un peu de travers, mais bon pour avoir du sang rapidement, il vaut mieux y aller dans la paume. Je suis onmyôji, pas chirurgien...Faudra soigner ça.”

Récupérant son sang sur le bout de mes doigts, je m’accroupis et trace un “om” large au sol.

“Là, j’espère que ça suffira.”

“Pourquoi...ça pourrait ne pas suffire ?”

“Vous savez Hirose-san, les yôkai c’est comme une carie. Quand on veut éviter de se faire arracher les dents, on traite tout de suite, on attend pas d’avoir une haleine façon poisson fermenté.”

Il me regarde disposer mes dagues de cérémonie en carré, visiblement nerveux.

“Ce n’est pas...dangereux ?”

“Si. C’est la raison pour laquelle je vais vous demander de sortir. Pour votre sécurité, je ne peux pas officier si vous êtes là...certains yôkai deviennent agressifs quand on essaie de les déloger...et vous faites une meilleure cible que moi.”

Me redressant, j’effectue pour lui une seconde salve du “sourire pro”.

“Vous, vous ne risquez pas de répliquer s’il tente de vous inciser entre la pomme d’adam et le service trois-pièces. Vous savez où est la porte, je crois...”

Je vois bien que l’envie de protester lui fout littéralement le feu à la langue. Il faut dire que pas plus tard qu’hier il s’est fendu d’un “comment pouvez-vous vous mettre dans un état pareil en ne faisant RIEN de vos journées ?” en voyant mon bras droit plâtré (je rappelle que mon voisin m’a toujours cru chômeur, épave humaine échouée juste à côté de son mur droit). Il m’a ensuite infligé un discours enflammé sur le coût que représentaient les irresponsables comme moi et j’avoue avoir très difficilement résisté à ma première envie : à savoir lui fermer son claque-merde en lui raclant les gencives avec mes clés. Alors forcément me laisser seul dans son “home sweet home”, ça doit lui coller quelques sueurs froides.

Et il a raison de mouiller sa chemise (que la chemise, pour rester poli), vu l’attirail que je viens de déposer sur son plancher. Il y a de quoi faire voler en éclats la moitié de l’immeuble.

“Vous êtes encore là ?” Je demande en faisant tinter la lame de ma dague de cérémonie contre mes ongles avant de négligemment faire mine de mes les curer avec. Avec moi “l’air pro”, ça ne tient jamais plus de cinq minutes et encore, quand je me force.

Autant ce cher Hirose est doué pour faire chier le chômeur longue durée, autant casser les roudoudous à l’exorciste assermenté par le gouvernement semble épuiser son peu de courage. Il se replie donc en me bredouillant un “bon courage” assez peu de circonstance :

“Amusez-vous bien” le serait plus.

Une fois qu’il est sorti je déploie un kekkaï (espace noué que je crée pour empêcher les intrus d’interférer et que je suis le seul à pouvoir refermer, etc, etc...Me faites pas chier avec vos yeux de merlan frit, c’est dans n’importe quel manga, recyclé à toutes les sauces !) , histoire qu’il n’ait pas l’idée saugrenue de venir me déranger.

Et voilà, je suis seul avec l’ennemi.

Ceux qui ont naïvement cru que mon plus grand adversaire pouvait être Gekkô, Kokuen, ou encore ma tante sont dans l’erreur : ils ne sont rien comparés à ELLE.

La foutue chaîne hi-fi qui vomit inlassablement dans mes oreilles et mon repos troublé toute la pop japonaise et américaine existante...coréenne aussi, récemment. Hirose aime les musiques qui “bougent” pour l’aider à se réveiller le matin, y compris celles qui font “bouger” MON mur.

Mais j’avoue, j’hésite sur la méthode...je pourrais faire ça façon défouloir et la fracasser au sol avant de piétiner allègrement les restes mais ça ne serait pas digne de moi. Et puis c’est moins drôle : à quoi ça sert d’avoir le pouvoir de transformer un yôkai en pulpe sanguinolente pour éclater de la haute technologie à coups de tatane ? Je n’ai qu’un bras valide, aussi.

Laissant derrière moi mon attirail spécial “impressionnons le chaland pour qu’il me foute le camp”, je m’avance vers l’adversaire, sournoisement accolé au mur...le mur derrière lequel se trouve être mon appartement.

J’ai fait ça proprement. Petite invocation de shiki, que j’ai lâché sur le meuble avant d’aller me caler sur un des fauteuils en attendant qu’il ait terminé de s’acharner sur les enceintes et me recrache quasiment la platine sur les genoux. Sachant que le shiki n’est jamais qu’une sorte d’extension physique de mon esprit et que ça fait un an que mon mur tremble, autant dire qu’il était plutôt zélé.

J’ai été chic : je l’ai rappelé lorsqu’il a voulu faire un mauvais sort à l’ordinateur de l’autre côté de la pièce. Il faut pas déconner non plus. En tout cas, l’appartement est dans une pagaille relative, ça me paraît suffisamment crédible pour une bagarre contre un yôkai furieux (mon appartement est quasiment dans le même état, sans aucune bagarre, c’est mon “étalon bordel”). Je ramasse mes petites affaires en sifflotant et réalise alors que j’ai oublié un détail, à savoir le fameux yôkai pour lequel je suis officiellement là : l’akashita, l’adorable porte-poisse à l’aspect “nuage orageux”, qui ronque tranquillement sur le plumard.

“Allez, viens là toi.”

Il émet une espèce de grondement quand je le ramasse par ce qui semble être une patte et que je l’amène jusqu’à la porte. Avec le raffut qu’a fait mon shiki, il y en a un derrière qui ne doit plus avoir un centimètre de sous-vêtement sec.

Ha, ne pas oublier le sourire pro, surtout.

“Voilà, Hirose-san. J’ai votre yôkai...effectivement vous n’auriez pas dû laisser traîner si longtemps. Je suis désolé, j’ai dû mettre un peu de pagaille, j’ai préféré ne rien toucher de peur de faire pire que mieux...Ha et ne vous en faites pas pour la petite note, les services gouvernementaux vous contacteront sous une semaine pour vous la transmettre.”

Je sors en le saluant.

“Vous devriez pouvoir retrouver un peu de calme à partir de maintenant” (Et tu seras pas le seul) “Bien sûr, si jamais le problème devait se présenter à nouveau, n’hésitez pas à venir sonner” (Je te promets un accueil funky) “Je vous souhaite une journée la plus sereine possible” (En tout cas, la mienne va l’être).

Hirose oscille entre une sorte de verdâtre printanier et un blanc crayeux alors qu’il me demande :

“Le yôkai...enfin le...où...où est-il ?”

“Plus chez vous, en tout cas...ça ne va pas Hirose-san ? Pour quelqu’un que je viens de soulager de six mois de poisse, je vous trouve un peu...comment dire...mitigé ?”

Je lui tapote sur l’épaule.

“Vous verrez, vos prochains mois seront radieux. Maintenant, excusez-moi mais j’ai encore du travail. Surtout, si vous avez la moindre question, je suis à votre entière et totale disposition. Bon courage pour le rangement.”

Traînant toujours l’akashita en train de grogner derrière moi, je me dirige vers l’entrée de l’immeuble. C’est pas le tout de rigoler mais il faut vraiment que je me débarrasse de lui.

Avec la quantité de connards présomptueux pour lesquels je bosse, autant dire que j’ai eu l’embarras du choix...

Oui, je sais.

Je suis une crevure, doublée d’un profiteur, triplée d’un vandale. Et je vais vous avouer un truc : je m’en tape vigoureusement.

Parce que j’ai prévu de m’offrir une sieste monstrueuse demain matin et que je vais dormir comme une masse dans le silence. Même la fin du monde ne me sortira pas de mon futon.

Et sur ce je souhaite à chacun de vous une excellente semaine.

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/lisap/4120016145/

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