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Vous je ne sais pas, mais pour ma part j’ai passé de très bonnes fêtes.  J’ai été pourri de cadeaux.
 
De ma tante, j’ai eu un ostensible silence, un bienfait que j’ai su apprécier à sa juste valeur (quelque chose d’aussi rare ne méritait certainement pas moins du neveu affectueux que je ne suis pas.)
 
De ma cousine, Shinkin, une sublime écharpe rose tricotée main, qui me laisse supposer que la maîtresse qui lui a montrée comment faire souffre d’une paralysie occasionnelle des doigts ou de graves problèmes de strabisme. A moins que les trous dedans ne soient faits exprès et que je ne comprenne rien à la mode. (Je tente actuellement une négociation pour l’offrir au mange-crasse en jouant sur la corde sensible de la petite comme quoi le malheureux n’a pas eu de cadeau).

De ma mère nous avons eu chacun un daruma. Non, ne foncez pas chez Google, je vais éclaircir ici et maintenant.

Le daruma est un attrape-con en papier mâché coûtant la modique somme de 1000 yens dans un temple. En plus d’être moche - ça ne serait pas si grave, pour ce genre de problèmes il existe la solution universelle de la poubelle - ce machin n’est pas fini. Il a les orbites blanc et il est de coutume de peindre un des yeux (pas besoin d’être un maître du pinceau, tant que vous savez à peu près viser avec, ça suffit) en faisant un vœu, puis de peindre le second une fois ce vœu accompli. Si le vœu ne se réalise pas, il faut le rapporter au temple qui vous a plumé où vous l’avez acheté pour qu’il soit brûlé. Un SAV lucide, en quelque sorte...

Shinkin s’est immédiatement appliquée à lui peindre son œil alors que je tentais de rabattre le mien vers un coin de la table où je pourrais l’oublier (ce truc me fichait la trouille quand j’étais môme, maintenant je le considère avec un reste d’animosité spontanée).

“Tu as souhaité quoi ?” Je m’enquiers quand même auprès de la petite, histoire de faire diversion. Elle fronce les sourcils en l’examinant.

“Quelque chose de pas trop compliqué.”

“Pourquoi ?”

“Pour vérifier que ça marche !” Me rétorque-t-elle sur son petit ton de maîtresse d’école. “Et toi tu fais pas de souhait ?”

Mes souhaits sont un peu trop compliqués pour pouvoir être gérés par une boule de papier enduite de colle...Mais j’ai quand même réfléchi à ce que je pourrais vouloir. Sans surprise, tout ou presque avait un lien avec Shinkin. Alors qu’elle s'assoit sur mes genoux, j’énumère :

“Je souhaite que tu ais de bons résultats à l’école, que tu ne te battes pas à nouveau avec ton sempaï...”

“C’est lui qui avait commencé !!” Proteste-t-elle.

“Ha oui que tu arrêtes de répondre quand je t’engueule, aussi - mais là il faudrait un daruma qui fasse la taille de la maison.” J’ajoute, narquois, récoltant un petit coup de coude dans les côtes.

“Satoru, cessez de faire l’enfant.” M’assène ma tante, très droite, me dédiant un de ces regards dont elle a le secret, ceux qui me consumeraient vivant si c’était possible.

“Ha oui, que ta mère se fasse un claquage à la langue, aussi. Rien qu’un petit bout de papier mâché puisse raisonnablement m’offrir, comme tu peux voir.” J’ajoute, pas démonté. Pas question d’accorder à cette vieille harpie un coup d’avance sous prétexte de dérisoires cessez-le-feu. Même avec plusieurs verres d’amazake (et de sake, surtout) dans le nez, mes coups de griffes ne sont pas paresseux pour autant, elle a tout le loisir de s’en apercevoir. Mais je m’arrête là : si nous fêtons la nouvelle année, c’est pour arriver à rester dans une même pièce quelques heures sans s’envoyer des gnons, notre marathon de la paix. Et nous avons fait bien pire en matière de mots assassins, ceux qui me lisent savent que j’en suis rarement avare.

“Tu dis toujours qu’il faut commencer petit.” Proteste Shinkin en faisant tourner son daruma entre ses doigts.

“Quand on débute, oui.”

“Je m’y connais mieux en souhait que toi.” M’assure-t-elle, boudeuse.

Je soupire et réalise alors qu’un silence lourd pèse sur la pièce, ces silences qui attendent... Ma mère et ma tante me considèrent d’un air entendu, mes autres cousins et cousines, les quelques membres du clan, autour de la table gardent pudiquement les yeux baissés. Mon frère et sa petite famille se sont également tus. Le discours... J’ai tendance à l’oublier mais être le maître du clan Kondo ne consiste pas juste à emmerder la terre entière en décrétant qu’on n’a d’ordres à recevoir de personne.  Pour les discours, mon prédécesseur faisait ça très bien : passionnés, assenés avec force de regards aux bonnes personnes, une mise en scène sobre mais efficace.

Poussant Shinkin, je pose les mains à plat sur la table et inspire un coup.

“Je souhaite...Je vous souhaite à tous d’oublier.”

Ils s’échangent des regards avant de les tourner à nouveau vers moi, je perçois dans celui de ma mère une tension palpable : vous me dégoupillez, okâ-san, assumez.

“Oublier les mots odieux que vous avez pu échanger, oublier les moments pénibles, oublier les rancœurs, oublier jusqu’à l’existence des personnes qui vous insupportent, oublier tout ce qui a fait que vous étiez pressés de voir enfin cette année prendre fin. Oublier que celle-ci pourrait être pareille.”

Voilà pour l’ambiance. Pour ce qui est de la refroidir, je ne me débrouille pas si mal, en définitive. Mon frère finit par prendre son verre et me dédie un sourire :

“Comparés à ceux de l’an dernier, on va dire que tu nous souhaites du bonheur, en quelque sorte.”

“C’est ça. A prendre ou à laisser.”

“Alors je prends.” Me répond-t-il alors que ma belle-sœur lève les yeux au ciel “Parce que je me contente de peu.”

“Tu es lucide. Et autocritique.”

“Je te souhaite de l’être un peu plus, cette année, Satoru-chan.”

Touché. Je souris en vidant mon verre et ma cousine me pointe brusquement du doigt :

“Ha !!! Tu vois ça marche !”

Je suis pris d’un doute : mon frère et moi sommes légèrement éméchés, ce qui explique notre soudaine bonne humeur en dépit de ma sortie sur l’oubli mais Shinkin ? Elle a fini les verres de tout le monde ou quoi ? S’emparant de son daruma, elle trace le second œil avec application.

“Il louche, ton truc, Shinkin. Et peut-on savoir pourquoi ça marche ?” Je demande en me faisant resservir (on me trouve plus sympathique quand l’alcool rentre dans la composition de mon sang).

“Tu as souri. C’était ça mon souhait.”

Je la fixe et secoue la tête :

“C’est...Complètement débile, comme vœu.”

“Non. Les débiles, c’est ceux qui n’essaient même pas.” Me répond-t-elle avec sa petite moue.

Ok...

Abdiquons.

Je prends mon daruma et entreprend de lui dessiner son premier œil, jusqu’à ce que Shinkin tente de me tasser les vertèbres en s’appuyant sur moi pour regarder faire par-dessus mon épaule.

“Tu crois que ça va se réaliser ?”

Je lui tends le daruma.

“Aucune chance. Je ne fais que des souhaits impossibles et tu devrais aussi. Sinon, plus moyen de rêver.”

Et sur ces sages paroles - je devrais vraiment me taire quand j’ai trop bu de sake - je vous souhaite à tous une excellente année, le plus sincèrement du monde (pas de risques, je suis sobre).

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/extraface/3246251050/

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