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Désolé pour le petit délai mais ayant reçu une mission que je trouvais plus intéressante à vous commenter que les cas de possession de ces deux dernières semaines (trois DVD, un store, un panneau d’affichage de métro, une table de camping et un présentoir de sex shop...y’a pas que pour les vivants que le mois de Novembre est aussi chiant qu’interminable.), j’ai préféré différer de quelques jours.

 

Bonne idée.

 

Foutue bonne idée, même.

 

J’écris de mon portable, en vitesse (ces mots-là, en tout cas, le reste sera, j’espère, moins décousu grâce au webmaster…)

 

Pour me donner un peu de courage.

 

Je dois descendre...je ne sais pas où, je ne sais pas qui peut bien attendre là-dessous, ni si ce là-dessous est chez les morts ou les vivants. Je sais juste que ça a tué trois personnes. Que ça a vidé leur ventre pour y placer des bougies funéraires. Et que ça doit être arrêté en urgence si je ne veux pas que ça se répande dans la banlieue de Tokyo.

 

Ma chute m’a laissé moins esquinté que je craignais, quelques bleus, une douleur supportable dans le dos, rien que ma kiné ne puisse résoudre en faisant de l’origami avec mes vertèbres.

 

Tout ce que je parviens à voir de là où je suis, c’est le haut de l’escalier, taillé à même la roche, qui s’enfonce sous des ruines de torî vermoulus...

 

J’ai froid.

 

Faut que je me raccroche à cette sensation, cet engourdissement mordant dans mes os, cette lente douleur musculaire alors que tout le corps se raidit. Ils me disent  “Tu es vivant.”. Mon attache au monde réel, n’importe quoi qui soit une étincelle de conscience.

 

Maintenant, je laisse le webmaster mettre au propre le début de cette histoire, j’ai passé la soirée à la lui envoyer par fragments.

 

Je vous laisse.

 

Je descends.


***

 

Il y en a qui ont de la chance dans leur malchance, comme ce moine. Certes, il requérait ma présence de “toute urgence”, certes il était relativement alarmiste sur sa situation et certes il parlait de “désastre spirituel majeur”. Mais son courrier m’est parvenu au moment précis où je procédais au vidage bi-annuel de ma boîte aux lettres, après qu’Issô m’ait rapporté plusieurs demies enveloppes coincées dans son interminable langue.

 

Cette baveuse heureuse coïncidence m’a permis de traiter le problème en “urgence” cinq jours après l’expédition. Comme Tokyo ne s’est pas effondrée, ce n’était sans doute pas si urgent mais il faut toujours que ces pisse-froid de moines m’érigent un débouche-chiotte hanté en invasion de tengu. Inutile de se demander pourquoi je les écoute encore moins que la commission de sécurité.

 

Néanmoins, voir les mots “scellés magiques” et “sur le point de céder” dans le courrier m’a suffisamment interpellé pour que je décide de me pencher sur le cas, d’autant que le moine avait une demande pour le moins inhabituelle : celle d’amener un nécromancien.

 

Les moines n’aiment déjà pas beaucoup les onmyôji mais pour eux, les nécromanciens sont la lie de notre grande et belle famille de magiciens, le cousin éloigné alcoolique et toxico qu’on invite à table contraint et forcé en le maintenant le plus loin possible.


Pour les cancres, je rappelle le principe de la nécromancie : aller faire chier les morts qui aimeraient parfois le rester. Les soins palliatifs et le show-biz font par ailleurs mieux que l’ésotérisme depuis des années dans ce domaine. Et si un onmyôji peut parfois s’adresser aux âmes en détresse, ramener celle encore enfermée dans la dépouille est plus une compétence de yôkai, de bakeneko pour être exact.

 

Attendu que j’avais traité Kokuen de connasse et l’avais menacée de lui redresser la cloison nasale à la main lors de notre dernière affaire commune, je n’ai bien entendu pas hésité à me pointer chez elle tout sourire pour lui demander de me prêter un de ses greffiers.  

 

Elle ne m’a pas conseillé d’aller me faire foutre et pour cause : Kokuen n’est jamais vulgaire.

 

Elle s’est contentée de retourner à ses menues affaires - à savoir découper calmement ce qui s’apparentait à un rat d'égout sur son bureau - sans me regarder ni me décocher un mot.

 

“Vous savez qu’on dit “qui ne dit mot consent”, Kokuen ?”

 

“On dit aussi que les morts n’ont plus que leur âme à monnayer.”

 

“Désolé pour mon âme, c’est un peu tard. Vous auriez pas fait une affaire de toute façon. Je vais répéter, je sens que la surdité sénile vous guette : j’ai besoin d’un de vos nécromanciens. Tout de suite. Pas la peine de me l’emballer, je suis pressé.”

 

“Partez, Kondo-kun. Vous m’indisposez.”

 

Elle sort les griffes et enfonce l’une d’elle dans le ventre du rongeur, remontant lentement, incisant à peine. Je comprends au spasme qu’il est encore vivant.

 

“Et que nous sommes assez nombreux pour vous mettre à sa place. Sortez. Vous n’imaginez pas quel plaisir j’aurais…”

 

Le rongeur émet un couinement de détresse lorsqu’elle cesse son mouvement, le relâchant pour mieux l’immobiliser sur le bureau, répétant le mouvement à plusieurs reprises. Le rat dérape, laissant des traînées carmines sur sa route alors qu’elle lui saisit la tête entre ses griffes.

 

“...À vous faire la même chose.”

 

Souriant, je saisis le rongeur qui tente une nouvelle fois de s’échapper et le relâche sur les tatami. Il se faufile sous un meuble, terrifié.

 

“Pourquoi pas. Les rêves ne font de mal à personne. Mon nécromancien. Ou ce sera la commission de sécurité qui viendra vous le réclamer et vous me trouverez d’une politesse raffinée à côté d’eux, je vous le garantis, Kokuen.”

 

Une ombre de rage froide passe dans son regard alors que la forme de son œil s’arrondit et que son visage s’allonge légèrement pour reprendre la forme animale.

 

“Vous voulez que je dégage, donnez-moi ce que je demande. Épargnez-nous le déplaisir de nous supporter mutuellement.”

 

Elle se lève lentement et contourne le bureau, à la recherche de son rat, probablement. Ses pieds nus font grincer le sol alors qu’elle me frôle de l’épaule. Ses mouvements sont rapides, ondoyants et je réalise - tardivement - qu’elle tourne autour de moi. Finalement, elle s’immobilise et me désigne la porte.

 

“Attendez dehors.”

 

“Pas de négociation sans la petite mesquinerie de rigueur, hmmm ? Je peux me plier à ça.”

 

“Vous le ferez de toute manière.”

 

Lui adressant un sourire à peine plus aimable qu’une beigne, je me dirige vers les shôji et les ouvrent grand pour sortir. C’est alors que je sens un léger mouvement contre ma cheville et capte du coin de l’œil, éclair blanc dans l’obscurité des lieux, la silhouette qui se faufile entre mes pieds pour disparaître dans le couloir. Le rat.

 

Je te donne pas dix minutes dans le QG bakeneko, mon vieux.

 

Mais j’ai une espèce de sympathie spontanée pour ceux qui ne lâchent rien, humains, rats, insectes ou fonctionnaires du fisc.  Malheureusement pour toi, j’ai mieux à faire que de m’occuper d’un repas en sursis.

 

Je n’ai pas à attendre longtemps. Alors que je joue machinalement avec mon mala, je distingue le bruissement d’un pas sur les tatami et relève les yeux au moment où le bakeneko me saute dessus. Je l’intercepte d’un direct en plein plexus à la seconde où il s’apprête à me lacérer le visage et il roule souplement au sol avant de tenter de m’attraper les chevilles.

 

“Saloperie !”

 

Il esquive mon coup, pare et me gratifie de quatre lignes “découper selon les pointillés” sur le bras , avant de se ramasser une mandale “rectification faciale” faite maison en pleine gueule, l’envoyant s’encastrer dans le mur le plus proche. Il est petit et léger, autant dire que même ma force de capitaine de club d’échecs suffit à le faire danser.

 

“T’as ton compte, le greffier ? Ou je te mets sa petite sœur ?”

 

D’une main, je le relève. Il a une des oreilles bouffées, les cheveux en bataille et vu la gueule qu’il me tire, il serait pas contre un second round. Son visage - partiellement humain -est marqué de gnons et d’anciennes traces de coups et je l’ai agrippé par le revers d’un sweat qui a connu des jours pires que le mien. Un chat de gouttière, le genre à courir la minette...Kokuen a ça dans ses quartiers, elle que “j’indispose” ?

 

Et en parlant de Kokuen...Je la sens se glisser derrière moi.

 

“Kondo-kun, voici Tonoe. Il s’agit de mon meilleur élément en nécromancie.”

 

Chouette nécromancien, qui tente de m’arracher la figure en préambule, qu’est-ce qu’on va se marrer sur le terrain…

 

“C’est vous qui lui avez dit de m’attaquer ?”

 

“J’ai pensé que vous auriez besoin d’une preuve irréfutable que Tonoe est tout à fait capable d’une mission sur le terrain. Vous semblez convaincu.”

 

“Profondément.” Je grince en constatant que les griffures sur mon bras pissent le sang. Il n’y est pas allé à moitié, le gouttière, et si j’étais pas  d’une hygiène similaire, je serais probablement en train de choper la moitié des infections connues.

 

“Parfait. Oh et je vous demanderai d’être avec Tonoe d’une prévenance toute particulière.”

 

Le bakeneko me toise avant de s’approcher de Kokuen, qu’il embrasse légèrement alors qu’elle passe lentement la main dans sa tignasse hirsute. Je vois le genre… Remontant ma manche pour éviter de tacher mon sweat, j’entreprends de tamponner ma blessure avec le coin d’un kleenex retrouvé dans ma poche mais encore blanc (à 80% je dirais).

 

“Je savais pas que vous faisiez dans le matou de fourrière, Kokuen. La gale est un de vos fantasmes ? C’est intéressant…”

 

“Je suis la meilleure nécromancienne de l’équipe, l’onmyôji. Et j’ai moins de gale que toi.”

 

Je relève la tête.

 

“NécromancienNE ?”

 

Tonoe me toise et une espèce de sourire tord sa bouche, dévoilant un palais et une langue totalement noirs.


Je me sens l’âme d’un rat, soudainement...

 

***

 

Tonoe n’était pas seulement une bonne nécromancienne, elle présentait également le remarquable don de calmer ma moto revêche, qui nous avait emmenés à bon port sans nous traîner quelques kilomètres sur l’asphalte. Par sécurité, j’avais exigé de descendre du véhicule en premier, des fois que cette mécanique sadique décide de tenter un plaquage dès la passagère débarquée.

 

“Bonne bécane, elle en a de la ventre.”

 

“Plus que moi après un passage dessus, c’est sûr. Qu’est-ce que c’est que ça ?”

 

Au lieu du temple en ruines que je m’attendais à trouver ou de l’éventuelle maison à l’aura poisseuse, ne reste qu’un bâtiment manifestement à l’abandon mais tout ce qu’il y a de plus moderne.

 

Tonoe hume l’air et s’approche de la porte pour lire les inscriptions.

 

“Un ancien gymnase...Je dois pouvoir grimper par-là.”

 

Elle indique une des fenêtres en hauteur, dont quelques-unes sont brisées.

 

“Vous ne foutez pas une patte là-dedans sans moi. J’ai pas envie que votre dulcinée sectionne ma libido à coups de griffes parce que vous vous serez fait transformer en couvre-théière. Pigé ?”

 

“Vous avez peur de Koku-chan ?”

 

Koku-chan...que c’est mignon. Tonoe se marre.

 

“Vous avez peur d’elle. Vous avez pas tort, remarquez.”

 

Je vérifie l’adresse sur mon GPS. On est au bon endroit...Mais je ne vois aucun scellé ni aucun moine à l’horizon. Le gymnase est entouré d’un grillage qui a été éventré et arraché sur presque toute la longueur, autrement dit n’importe qui peut y accéder sans difficulté . Je contourne le bâtiment, la bakeneko sur les talons. Elle furète, examine et je suis même obligé de l’arracher à un sac poubelle éventré sur lequel elle s’est précipitée comme sur un cadeau de Noël.

 

“Sans déconner, Kokuen vous laisse faire ça ?”

 

“Tant que c’est pas devant elle...Un morceau ?”

 

Elle me tend, victorieuse, ce qu’elle vient de dénicher dans la poubelle. Si ce truc a été comestible - et je parierais pas un lavement là-dessus - son fabriquant a dû faire faillite il y a un bout de temps.

 

“Je voudrais pas vous priver.”

 

En parvenant à l’arrière du gymnase, je note une espèce de petite guérite, presque un placard...largement suffisant pour un moine. Et à en juger par la porte bardée de fuda, il n’est pas loin.

 

Pas loin...mais pas là. Dans la guérite, je ne trouve qu’un semblant de futon, des dizaines de fuda prêts à l’usage, de l’encens et plusieurs malas enfilés sur une pile de sutras sacrés. Pour vous faire une comparaison, je viens d’entrer dans une sorte d’arsenal ésotérique. Je ne sais pas contre qui ou contre quoi mais il ne m’a peut-être pas fait venir QUE pour un débouche-chiotte vu les efforts déployés.

 

“Pourquoi vous avez besoin d’un nécromancien, au juste ? Y’a rien ici...”

 

“Ça m'étonnerait. Mais c’était une exigence du client, que j’aimerais bien retrouver.”

 

“Koku-chan a raison, vous êtes un larbin.”

 

“Vous m’avez fait peur, pendant un moment j’ai cru que vous alliez être aimable.” Je grogne en refermant la porte. Il ne me reste pas des dizaines de possibilités, à part le gymnase lui-même...Mais quel genre de scellés magiques peut-on bien coller là-dedans ? Pour enfermer quoi ? Le bâtiment n’a pas l’air d’avoir dix ans…

 

Je remonte la capuche de mon sweat. Le vent s’est levé, un signe qui ne trompe pas.

 

Il y a des morts dans le coin.

 

Des morts pas assez morts, je dirais.

 

“Tonoe, quoi qu’il arrive, vous ne me lâchez pas. Je sais qu’obéir est un peu une antinomie pour votre espèce mais là, si vous voulez rester en vie, je vous conseille de faire une entorse.”

 

Je me tourne pour constater qu’elle n’a pas écouté.

 

Normal.

 

Elle peut difficilement le faire, sous sa forme de chat, en train d’escalader le mur du gymnase pour se faufiler par une des fenêtres en me laissant une vue imprenable sur son cul.

 

Limpide, comme symbolique.

 

J’accélère le pas jusqu’à la porte, fermée par une chaîne et un cadenas, que j’examine rapidement...Contrairement à la porte pleine de taches de rouille, il est récent. Mais fracturé.

 

Le moine ?

 

Ou le truc qu’il essaie d’empêcher de sortir ?

 

“Tonoe ? Vous m’entendez ?”

 

Je colle mon oreille contre la porte. Confusément, je ressens une présence, quelque chose mais ça semble difficile à définir...un mélange de vivant, de mort, qui se mêle à l’aura des lieux - la banlieue est rarement un festival d’âmes ivres de bonheur, il y règne toujours une morosité, une sorte de marécage spirituel où les pensées, les esprits et les désirs des vivants comme des morts s’embourbent, si bien qu’il est impossible pour quelqu’un comme moi de déterminer précisément d’où me vient cette langueur inquiétante.

 

“Tonoe ?”

 

“Y’a des cadavres.”

 

Bon. Au moins, ceux-là, je n’aurai pas besoin de les chercher, espérons juste que ce sont les seuls. Je pousse prudemment la porte et entre, tous les sens en alerte.


Une odeur de merde et de décomposition me prend aussitôt à la gorge, un mélange doucereux et acide, suffoquant, qui m’oblige à m’arrêter une ou deux secondes, le temps de m’y faire.

 

Tout compte fait, à la seconde inspiration, je dirais de merde, de décomposition et d’humidité. Mon nez s’affine.

 

Le gymnase est totalement vide, même les paniers de basket ont été démontés, probablement était-il prévu qu’il soit démoli. La lumière peine à rentrer par les fenêtres, projetant des ombres biscornues de verre brisé sur le plancher vermoulu, enfoncé à plusieurs endroits. Tonoe a repris forme humaine et….

 

...fouille le sac d’un des cadavres.

 

“Si j’étais pas pire, je vous dirais bien que vous êtes une salope.”

 

“Il reste deux autres sacs hein, si vous voulez.”

 

“Je ne dépouille que les vivants. Quand ils m’énervent. Les cadavres, c’est mon outil de travail.”

 

Et bordel, ce sont des cadavres de compétition. Lorsque je me penche sur une fille - je dirais une lycéenne vu sa taille et son costume, c’est pour constater ce qui semble être la cause du décès : elle n’a plus de ventre.

 

Pardon, je la refais : elle n’a plus rien dedans. Plus aucun organe, plus rien que l’os de la colonne et les parois. Vidée comme une citrouille. Et pour poursuivre l’analogie, on a placé dans la cavité béante une bougie funéraire, sans doute pas la première vu la quantité de cire figée qui tient désormais lieu de matrice à la gamine.

 

“Tonoe, le vôtre est un photophore aussi ?”

 

“On dirait, oui.”

 

Génial.

 

Luttant contre une envie de laisser mon diaphragme se livrer à toutes les fantaisies de remontée surprise, j’examine l’expression de la victime. Une fois n’est pas coutume, ce ne sont pas les enseignements onmyôji qui m’ont appris à m’y attarder mais ce cher Jun.

 

Le regard....

 

Le regard d’un mort parle beaucoup. Il me dit quoi redouter, il me dit si ce qui l’a tué est effrayant, visible ou insidieux, imprévisible. Si je dois chercher ce qui est évident ou ce qui ne l’est pas.

 

“Le meurtrier est inscrit dans la rétine de sa victime”. Jun peut être un poète quand il a les veines pourries de crystal meth. Et il a raison,  l’enfoiré.

 

La gamine est entre peur et hésitation...Un début de terreur, aussitôt éteinte, dans les yeux, la bouche relâchée en un vague sourire placebo pour se donner du courage. Ce qui l’a tuée a une forme rassurante...C’est mauvais. Très mauvais.

 

“Vous pourriez vous grouiller de terminer que je fouille celle-là ?”

 

“Dégagez.” Je grogne à la bakeneko en virant ses paluches qui s’approchent de la lycéenne.

 

Impossible de ramener ces trois cadavres à la vie. Il n’y a plus rien, plus d’âme, plus d’étincelle, plus rien que de la viande froide profanée. Je débouche ma bouteille d’eau et humecte les lèvres de la gosse en murmurant un sutra d’accompagnement. Je n’ai plus rien à lui demander. Elle a cru être sauvée et s’est trompée, je sais que je ne dois pas faire la même erreur. Je procède avec les deux autres - deux gamins en uniforme également - et Tonoe, en recomptant ses billets, m’examine en silence.

 

“C’est un peu tard pour ça, non ?”

 

“Une fois qu’on est mort, on a tout le temps.” Je rétorque en ouvrant un des sacs de cours, où je trouve sans surprise un mala en plastique et des fuda recopiés sur des feuilles de cours “Ils sont sans doute rentrés en espérant se filer des sensations, on peut dire que c’est réussi. Vous avez vu quelqu’un d’autre ?”

 

“Non, on est seuls.”

 

Pas de moine. Mais merde, qu’est-ce qui se passe ici ? Un piège ? Une façon de me refiler le sale boulot ? Je sors une lampe torche et la braque sur les murs.

 

“Ici, Kondo.”

 

Je me tourne pour trouver l’entrée de ce qui semble être les vestiaires. Tonoe hume l’air, essayant de dégager l’issue. La porte est enfoncée, je la termine à coup de pied avant de balancer un fuda à l’intérieur. Et grimace en le voyant se consumer aussitôt.

 

Mauvais...vraiment, vraiment mauvais...il n’y a que les auras particulièrement puissantes et néfastes qui neutralisent aussi rapidement mes pouvoirs. Je chope Tonoe par l’oreille alors qu’elle tente de glisser la tête à l’intérieur avant de baigner le seuil d’eau pour purifier. Je sais d’où vient la concentration sombre du coin, au moins. Ça suinte littéralement des vestiaires.

 

“Si c’est mort, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, Kondo ? Vous êtes un vrai flippé.”

 

Les nécromanciens...Mais ça peut se comprendre, difficile de demander à un ventriloque d’avoir peur d’une marionnette.

 

“Je me vois juste pas en reconversion “bougie et luminaire”. Et je doute que la chose qui a attaqué ces gosses ait le moindre problème à s’essayer au photophore à fourrure.”

 

Tonoe rabat les oreilles et grogne en sourdine mais consent à se tenir immobile derrière moi. M’accroupissant, j’examine l’eau que j’ai versé sur le palier...et qui est devenue presque noire. Lentement, je passe la main dans l’ouverture et sens aussitôt mon corps parcouru par un frisson électrique, une brusque tension dans tous mes muscles.  Je fais signe à Tonoe.

 

“Transformez-vous, vous êtes plus puissante sous votre vraie forme. Et vous courrez plus vite.”

 

Miracle : elle obéit et grimpe dans la capuche de mon sweat en me collant ses pattes - froides - sur la nuque. J’inspire...profondément, intensément, sentant tout mon corps se soulever, ferme les yeux quelques secondes et passe la porte.

 

Oh kami-sama.

 

C’est tellement pourri, tellement noir que j’en ai MAL dans la poitrine, comme si j’avais reçu un coup de poing inexistant, comme si l’oxygène était devenu toxique. Je m’arrête quelques secondes pour respirer...et profiter du spectacle. Le moine est là. Figé.

 

Bien qu’il soit sur ses jambes, je comprends instantanément qu’il est mort : au fond des vestiaires, fermement dressé devant le mur carrelé que son sang a éclaboussé en giclées noirâtres, il darde des yeux vitreux devant lui. Son visage est recouvert d’inscriptions.

 

“Kami-sama…”

 

Le sacrifice...Mourir pour faire office de scellé.

 

“Voilà pourquoi il voulait un nécromancien. Il est le seul à pouvoir libérer l’accès. Vous pouvez le ramener, Tonoe ?”

 

On utilise cette technique en dernier recours pour éviter qu’un lieu néfaste ne puisse contaminer les alentours. Plus le sacrifié est volontaire et pur, plus le “verrou” est solide.


Mais il n’est jamais éternel. Et la peau du moine a déjà commencé à virer au noir...ce qu’il garde le fait flancher et ça ne doit pas faire plus de deux ou trois jours qu’il a effectué ce dernier rituel.

 

La bakeneko bondit à mes pieds et tourne autour du cadavre, museau levé, pendant que je garde la lumière braquée derrière lui. C’est dérisoire mais cela me donne l’illusion de pouvoir réagir au moindre mouvement...Comme si une Led allait foutre les miquettes à la chose qui a fait ça...Je suis con quand j’ai peur. Le rai de lumière blanche projette sur le mur la silhouette déformée du moine et je dois m’obliger à respirer posément pour ne pas laisser ma trouille me donner l’impression que les ombres bougent. Ce qu’elles font peut-être vraiment, d’ailleurs.

 

Que la greffière se grouille, bon sang, mon instinct est en train de se transformer en petit troll haineux et mordant qui me hurle de foutre le camp en labourant mon peu de sang-froid.

 

Finalement, je la vois sauter sur la tête du moine et approcher sa gueule avant qu’une sorte de fumée noire n’en jaillisse s’enroulant autour du visage figé, pénétrant dans les yeux et la bouche. Tout mon corps est pris d’un frisson lorsque je sens l’énergie qui se dégage de la bakeneko et l’aura de la pièce changer...Lorsqu’on ramène une âme - surtout tourmentée - le monde des vivants et celui des morts se distordent et se confondent quelques instants. Je suis gelé et en même temps une fièvre brûlante me monte à la tête alors que je prends la parole.

 

“Je suis l’onmyôji que vous avez appelé.”

 

En face de moi, le cadavre n’a pas bougé, noyé de cette brume sombre...et c’est par la gueule de Tonoe, perchée sur son crâne, qu’il me répond.

 

“Vous êtes le maître Kondo ? ”

 

“Lui-même. Qu’avez-vous scellé ?”

 

Ma tête est lourde, j’ai du mal à tenir la torche braquée devant moi tant tout mon corps est tendu. Nous n’avons pas beaucoup de temps...la nécromancie ne permet pas de prendre le thé, ça se joue en secondes.

 

“Ils sont nombreux...trop nombreux. La tombe était cachée et ils ont construit ce gymnase...Je n’ai pas pu l’empêcher. Alors j’ai effectué le rituel.”

 

“QUI ? Qui a été enterré ici ? Des yôkai ? Des guerriers ? Pourquoi les bougies ?”

 

“Ils ont détruit les torî...bientôt ils sortiront.”

 

“QUI, putain ? Je ne peux pas me battre sans savoir !”

 

“Les torî...Il faut redresser les torî...Je n’ai pas pu les apaiser. Surtout les plus grands. C’est eux qui ont provoqué l’apparition des malveillances.”

 

À ce mot, je sens un autre frisson me secouer l’échine. Enfin frisson...coller les doigts dans une prise après une douche doit amener des sensations similaires, la mort en plus.

 

Dans mon boulot, on aime pas ce mot.

 

Malveillance… La concentration du mal générée par un trop grand nombre d’âmes non purifiées. Haine. Colère. Frustration. Assez puissant pour balayer un village en quelques secondes.

 

Sauf que nous sommes à moins de sept kilomètres du centre ville de Tokyo.

 

Il y a une putain de bombe H ésotérique à moins de sept kilomètres de la capitale. Et je l’apprends de la bouche d’un moine vagabond. Si la trouille ne m’avait pas rendu aphone, je hurlerai. Pour me détendre.

 

“Où est la malveillance ? OÙ ?”

 

Le moine frémit...Puis il joint lentement les mains , faisant cliqueter le mala attaché à son poignet et j’entends un chant bas de mantra qui enfle et résonne dans la pièce.

 

Je sens alors le sol se dérober sous mes pieds et j’ai juste le temps de reculer contre le mur en regardant le plancher s’ouvrir comme une gueule géante, les lattes se tordant pour disparaître dans le trou béant des ruines du vestiaire.

 

“TONOE !”

 

La bakeneko a juste le temps de sauter lorsque le cadavre du moine bascule , happé par les ténèbres. Elle se cramponne au bord et je la chope par la peau du cou, longeant ce qui reste du plancher pour gagner la porte, cramponné au mur décrépi. Je sens toute l’énergie sombre sous mes pieds, que dégueule l’abîme à quelques centimètres de moi, la terre gronde, hurle...le bruit des âmes qui y sont ensevelies, pourrissant probablement depuis des décennies.

 

Je tends les bras vers l’encadrement de la porte, assure ma prise dessus en avançant prudemment...

 

Et le sol m’avale, s’effondrant juste devant moi. Je me rattrape, un miracle, à une des lattes, et prends appui sur mes jambes contre le bord alors que mon cœur, qui m’est remonté jusque dans la trachée, revient à sa place initiale et me distribue des gnons contre les côtes . Pas paniquer. Pas paniquer. Remonter...Lentement.

 

J’attrape une autre des lattes restantes du plancher qui me surplombe et la sens craquer. Elle ne supportera jamais mon poids et je vais juste réussir à tomber d’encore plus haut. Tonoe, cramponnée à mon sweat, me laboure le dos et j’inspire un coup avant de courber lentement la nuque.

 

“Remontez au lieu de me pédaler sur les reins ! Le plancher va pas tenir !”

 

Elle se hisse, m’escalade sur la tête et bondit par la porte. Je tends prudemment la main dans sa direction alors qu’elle me considère quelques secondes.

 

“J’ai pas la force.”

 

“Quoi ?”

 

“ Vous allez m’entraîner. Je dois pas rester ici, vous l’avez dit vous-même.  Puis j’ai assuré ma part du contrat.”

 

Et elle disparaît de mon champ de vision.

 

“TONOE !”

 

Ma main glisse et je bande mes muscle à en avoir mal, en sachant que c’est débile. Si je chope une crampe, je ne pourrai que mal me recevoir en bas.

 

Si y’a quatre mètres, tu te recevras pas, tu feras de la peinture, ducon...

 

“TONOE !”

 

J’entends le cliquètement de ses griffes qui décroît, puis plus rien. Rien d’autre que le mugissement au-dessous de moi, que le craquement du plancher qui va céder sous mon poids, rien d’autre que mon propre palpitant, au bord de l’hystérie alors que je sens mes mains glisser, inexorablement.

 

Pas la force de remonter. Personne pour m’aider. Et la bombe H qui chauffe sous mes pieds…

 

Je respire, hurle un bon coup pour évacuer le stress.

 

Et je lâche.

 

Quand je heurte le sol, je suis presque soulagé de ne sentir aucun de mes organes éclater, juste la terreur instinctive que mon sixième sens m’injecte lorsque la malveillance m’enveloppe.

 

A SUIVRE...

 

***

Note du Webmaster : Il m’a fallu plus de deux jours pour mettre en forme le bordel de mails massivement envoyés pendant toute une nuit, me demandant de me “démerder pour que ça ait l’air cohérent”. La notion de décalage horaire, le maître s’en tape visiblement après plus de deux semaines de silence. Et ce con ne répond plus au téléphone.

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