Je suis certain que vous êtes convaincu(e) que spirituellement parlant, vous n’êtes jamais autant à l’abri que les fesses collées à votre chaise, devant votre ordinateur, la tasse dans une main, l’autre sur la souris, à demi-couché(e) sur votre clavier en train de zoner en rafraîchissant quinze fois la même page en pulvérisant votre record personnel de procrastination. La quiétude, le rassurant vide cérébral de la routine. Vous êtes bien. Proche du gastéropode mais bien.

 

Et vous mourrez.

 

Oui, en lisant. Ce blog, en prime. Ce qu’on appelle avoir une mort con. Pourquoi ? Parce que je pourrais parfaitement coller une malédiction ici, sous cette forme, par exemple.

 

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Pour les plus fragiles d’entre vous ça sera peut être instantané mais je pense plutôt que ça commencera par une vilaine migraine, que vous attribuerez à cette saloperie de fond noir. Et puis, un tube d’aspirine plus tard, vous constaterez que votre cerveau est allé lui-même chercher la solution en tentant une sortie. Et terminé. On saura même pas ce qui vous est arrivé, puisque personne ne prendra au sérieux ce creepy pasta boîteux de blog hanté.

 

Vous êtes mort(e), disais-je et il est temps pour vous de comparaître devant les juges infernaux. Vous n’êtes pas japonais(e) ? Rassurez-vous, ils sont pas racistes et vu la gueule de vos religions actuellement, je gage que vos divinités ont pas que ça à foutre. Donc, mettons que votre dossier échoit aux juges infernaux.

 

Déjà, c’est la bonne nouvelle, vous n’aurez aucun papier à préparer. Les juges sont très bien organisés et ont un historique exhaustif de vos errements, conneries et pratiques douteuses. Parfois ils ont même des photos ou des vidéos (et s’ils en sont là, j’aimerais pas être à votre place. Par contre, vous saurez ce que ça fait d’être à la mienne.)

 

Mais avant d’arriver au bureau des admissions, il y a une petite trotte, qui commence par un effeuillage intégral. On vous fout à poil. Littéralement. Et c’est la vieille Datsue qui s’en charge. À quoi ressemble Datsue-ba ? Hmmm...Visualisez une vieille rombière de votre connaissance. Mais si, vous en en connaissez forcément une : professeur revêche défoulant sa frustration sur vous, employée de mairie jouissant de son petit pouvoir de nuisance, gardienne mal embouchée, belle-mère mal débouchée...Je vous laisse le choix. Et donc, cette charmante représentante de l’aigreur féminine vous désape, disais-je. Elle pend ensuite vos frusques à un arbre et observe combien les branches ploient sous leur poids : oui, car votre karma et vos pêchés, à l’instar des taches de sauce ou de gras, s’incrustent dans vos vêtements et sont donc évaluables en un coup d’œil par la vielle Datsue.

 

Et pour ceux qui songeraient à se faire enterrer dans leur plus simple appareil, sachez que se croire plus malin que les esprits infernaux est une erreur qu’on ne fait pas deux fois (techniquement, ça paraît difficile, ceci dit.). Datsue en a vu défiler pas mal et croyez-moi, elle arrache aussi aisément la peau qu’elle le ferait d’un tee-shirt en papier. Prenez-la pour une bouilloire et vous ferez le reste de la traversée sous la forme d’une planche anatomique.

 

Félicitations, vous venez de passer le premier palier des enfers ! Enfin disons que vous vous êtes essuyé(e) les pieds sur le paillasson, pour l’instant. C’est maintenant que les choses marrantes commencent.

 

A peine débarrassé(e) de vos effets personnels, vous vous retrouverez devant les montagnes. Pas ambiance randonnées pédestre et ramassage de fraises sauvages, non plutôt “Battle Royale” : les démons vous pourchasseront à travers ces montagnes histoire de vous faire aller plus vite (une circulaire concernant la lenteur des morts à s’amener devant les guichets de l’administration infernale, j’imagine…). Je vous conseillerai par ailleurs de faire gaffe où vous foutez les pieds : certaines de ses montagnes sont appelées “Montagnes aux épées”, je vous laisse le soin d’en deviner la raison.

 

Après ce petit footing , vous voilà devant la rivière Sanju. “Rivière”, ouais...enfin elle a la largeur d’une petite île mais on continue à appeler ça “rivière”. Et c’est ici que votre vécu, ainsi que votre portefeuille peuvent changer beaucoup de choses.

 

Si vous avez été un vivant exemplaire (et que vous avez la thune nécessaire, les services infernaux se font pas payer en monnaie de singe), vous aurez droit au pass VIP : la traversée se fera sur un pont et vous accéderez directement au paradis. Et vous pouvez bien allez vous faire foutre puisque vous aurez probablement été chiant comme un cours de géopolitique en hindi toute votre vie.

 

Si par contre vous êtes dans la norme, ce sera traversée à pied, dans l’eau froide, le courant et les éventuelles mauvaises rencontres qui pourraient fort bien vous bloquer indéfiniment au beau milieu de la rivière (Petite anecdote : Les jeunes enfants morts avant leurs parents ne sont pas autorisés à faire la traversée et restent au bord de la rivière comme des cons, à faire des châteaux de sable).

 

Et si enfin vous avez été un bel enfoiré, là, ce sera le “Takeshi Castle” (notre équivalent d’Interville) : tourbillons, créatures, courants, rochers, des heures et des heures de fun. Au passage, la traversée peut avoisiner les 400 kilomètres. Heureusement, vous n’aurez probablement plus beaucoup d’orteils après les montagnes aux épées, ça serait vaguement longuet sur la fin, sans ça.

 

Vous êtes passé(e) de l’autre côté. Bravo. Vous regrettez déjà la tiédeur douillette de votre chaise de bureaux et de vos sites internet douteux mais patience, la séquence nostalgie arrive : vous êtes arrivé(e) aux tribunaux des enfers. Vous passerez tout d’abord devant une série de sous-fifres qui vous poseront “quelques questions”, l’air de rien. Sur vous. Votre vécu. C’est le moment de déballer le peu de trucs constructifs que vous aurez fait dans votre vie. Par exemple, lorsque vous avez partagé ce statut facebook contre le lancer de nain en Ethiopie ou que vous avez envoyé à tous vos contacts ce powerpoint plein d’images pixellisées vantant l’importance du contact humain : c’est le moment d’en parler. Je vous collerais en enfer pour moins que ça, personnellement, mais un juge infernal  l’inscrira comme “bonne action”. Sont pas exigeants.

 

Et une fois traversés les couloirs de l’administration infernale - oui ils en ont une aux enfers aussi, ça ne s’invente pas - vous serez confronté(e) à Enma-chô, le taulier, le juge suprême, le premier humain à avoir vécu sur terre et le premier à y être mort. Ça explique son caractère, j’imagine. Et si je peux vous donner un conseil, c’est de pas faire comme moi : évitez de la ramener et attendez qu’il vous pose des questions. Il vous en posera. Assisté par ses secrétaires - deux têtes coupées qui jaugeront votre pureté et vos pensées condamnables - Il comparera chacune de vos mauvaises actions avec son registre pour les pointer une par une. Et par “chacune”, j’entends de manière exhaustive. En somme, ne mourrez pas vieux ou vous êtes pas rendu(e). Et si vous souffriez d’Alzheimer à votre mort, tous les décédés passant après vous vont vous haïr. Mais Enma-chô, lui, a tout le temps (forcément, il a sa place assurée, l’enfoiré) et va vous cuisiner jusqu’à ce que vous crachiez la plus petite des mauvaises actions dont vous vous soyez rendu(e) coupable. Et ensuite, il vous affectera à l’enfer qui vous correspond.

 

Oui parce qu’on vous place, en fonction de vos crimes. Laissez-moi donc vous préciser quels sont les crimes vous valant un aller simple pour Enma-chô - land.

 

  • Le meurtre

 

Je vous vois venir.

 

“J’ai jamais tué personne !”.

 

Mais on vous parle pas de personne, ici : la moindre vie prise est considérée comme un meurtre.

 

Vous vous souvenez de cette araignée que vous avez aplatie à coup de cahier pendant vos révisions ? De ce virus que vous avez éradiqué à grand renforts d’antibiotiques ? Ça vous revient ?  Oui, oui. Ce sont des meurtres. Amis arachnophobes, sachez que pour l’Enma-chô, vous êtes à peu près l’équivalent d’Hitler. Et si votre constitution fragile vous a forcé(e) à passer du temps sous cachetons, vous valez pas mieux que Gengis Khan. Direction l'enfer Tokatsu et bon séjour. Selon la fantaisie des oni sur place, vous aurez le privilège de revivre les meurtres que vous avez commis. Régénération comprise. Donc, si vous tuez les insectes, un conseil : faites ça proprement. Et vite.

 

  • Le vol

Comme pour le meurtre, avoir piqué quelque chose qui ne porte pas votre nom vous sera aimablement rappelé : la dernière part de gâteau, subtilisée sous le nez de votre petit cousin ? Le jeu vidéo que vous avez oublié de rendre à votre pote de fac ? C’est tamponné ! Vous avez droit à l'enfer Kokujo ! On vous y fouettera avec des cordes tressées de métal chauffé à blanc. La seule bonne nouvelle c’est que si vous vous êtes déjà fait arracher la peau du cul, y’aura  plus grand chose à retirer de vos os. C’est vous qui voyez.

 

  • Le sexe hors mariage.

Mon petit préféré. Non ne rêvez pas, la libération des mœurs, ils connaissent pas et ils s’en foutent. Et n’espérez pas vous en tirer en argumentant que vous êtes célibataire, si vous ne voulez pas vous faire jeter à la gueule la moindre séance d’onanisme. Mettez-vous plutôt à la polygamie. Direction l’enfer Shugo, où les oni vous broieront entre deux montagnes.

 

  • L’alcoolisme

Celui-là est plus subjectif : vous avez le droit de boire, modérément. Et ce que “modérément” veut dire chez un juge infernal, je vous avoue que j’en sais rien. Je sais en revanche que ma consommation personnelle n’est pas “modérée” et que peu importe le calibrage de l’éthylotest infernal, je vais probablement le faire passer par toutes les couleurs du spectre. Mon conseil : restez à l’eau. De toute façon vous êtes chiant(e)/déprimé(e)/malade quand vous prenez une cuite et avoir le foie phosphorescent n’est intéressant qu’une fois par an, pour Halloween. Enfer Kyokan : atelier bain bouillonant. Posez vos affaires aux vestiaires et n’oubliez pas la flasque que vous avez essayé de planquer.

 

  • Le mensonge

Si vous avez massacré, copulé, pillé et picolé comme un sagouin mais que vous l’avez toujours admis haut et fort, alors vous êtes moins condamnable que cette petite gourde ayant bêtement promis à ses parents de faire ses devoirs avant d’aller papoter avec les copines ou ce médecin disant à un cancéreux métastasé que oui, oui, tout est en ordre. Je sais. On a un petit problème d’échelle de valeur, ici, mais je me sens pas vraiment d’aller dire à l’administration infernale que celui qui a mis en place le barème est un con. Venant de moi, ce serait mal pris, je pense. En tout cas, direction l’enfer Daikyokan, où on vous arrachera la langue pour vous apprendre à dire des conneries (c'est une pratique que j'aimerais voire étendue au web, parfois...)

 

  • Le blasphème

En gros, ce que je m’amuse à faire sur ce blog depuis plus de quatre ans : me foutre de la gueule des yôkai, des kami, des divinités, des moines, de mes ancêtres et même des juges infernaux. Souvenez-vous donc que tout ce que vous dites pourra être et sera retenu contre vous. L’humour est certainement la meilleure arme qui soit mais elle a la désagréable tendance de vous revenir dans la mouille. Et pour information, oui, l’administration infernale a accès à Internet. Je ne serais même pas surpris qu’un juge ou deux traîne par ici et prenne des notes. Coucou, les gars.

 

Pour ce pêché, ce sera l’enfer Shonetsu, soirée barbecue. Tous brûlés vifs. Enfin, façon de parler.

 

  • Le viol

Apparemment c’est pas un crime tellement réprimé dans vos religions occidentales mais je peux vous assurer que l’Enma-chô rigole pas avec ça.  Comme il s’agit d’un crime plus grave que le meurtre, si quelqu’un vous fait envie, butez-le plutôt. Ce que vous faites du cadavre, je veux pas le savoir mais on parle bien d’acte répréhensible sur sujet vivant. Après, rappelez-vous ce que je vous disais au sujet de prendre les juges infernaux pour des billes.

Enfer Daishonestu : flammes, brûlures, mutations diverses en animaux, créatures difformes et autres choses marrantes sorties de l’imagination des juges infernaux. Ils n’en manquent apparemment pas.


 

  • Le meurtre des parents

Et on arrive au crime absolu, la pièce de collection, le couronnement d’une vie d’enfoiré : trucider vos géniteurs. Ou un seul (mais ne soyez pas mesquin : quitte à finir au rang des pires salopards des enfers, payez-vous les deux !). Cela marche aussi pour le meurtre d’êtres sacrés (Kirin, moines, divinités diverses…) mais les daron, c’est inexcusable. Même s’ils vous font chier. Même s’ils vous ont abandonné(e) dans un carton quand vous aviez cinq ans parce que vous étiez une imbuvable peste bruyante qui leur faisait regretter la fausse couche ou la stérilité.

 

Au pire, offrez-leur un max de bouteilles d’alcool et de cartouches de cigarettes pour écourter un peu le temps où il vous faudra les supporter. Même devant un juge infernal, ça peut s’argumenter.

 

Dommage que mon géniteur n’ait jamais touché à la clope.

 

Et pour vous ce sera l’enfer Mugen, la "citadelle infernale" où vous serez broyé(e), dévoré(e) puis régurgité(e) et remis(e) en état avant de recommencer. Oui, les oni ont une digestion difficile. Bon appétit.


 

Voilà pour ce petit tour d’horizon. Oh et ne vous inquiétez pas : chez nous, la damnation n’est pas éternelle, une fois que les oni en auront marre de voir votre gueule - ou ce qu’il en restera - on vous réexpédiera dans les voies de la réincarnation. Nos enfers, c’est un peu comme un examen suivi d’un bizutage juste avant de reprendre la vie à zéro. Croyez-moi, même réincarné(e) en herbe à chat, elle vous paraîtra douce après tout ça.

 

Mon conseil donc : voyez ça comme un entretien d’embauche. Sapez-vous, n’oubliez pas la carte bleue et apprenez votre CV par cœur. Pour ce qui est de vos pêchés, de toute façon vous pourrez pas les rattraper.

 

Et dites-vous que j’ai un quasi carton plein et que je ne râle pas, moi. D’ailleurs, les juges infernaux qu’il m’arrive de croiser suivent mon dossier de près, sur demande de l’Enma-chô. Paraît-il que l’évocation de mon nom de famille lui donne la migraine.

 

Pour un type qui passe l’éternité au milieu des hurlements des damnés, je trouve ça gonflé.


 

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PS : ne vous inquiétez pas trop pour la “malédiction” en début de page. C’est une connerie que j’ai confisquée à des lycéens y’a quelques mois après que leur chef de classe les ait balancés. Ça maudirait même pas votre paquet de céréales. Moins que les machins cancérigènes qu’il y a dedans en tout cas.

 

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