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De retour, après quinze jours d’absence : comme vous pouvez le constater, le blog est toujours là, Subaru-D a regagné son antre, à quelques milliers de kilomètres du mien. Le Japon lui a plu, je crois...En tout cas il courrait pas si vite que ça pour monter l’avion.

 

Et entre-temps, on m’a envoyé ceci, me demandant si ça signifiait qu’on allait me mettre au placard.

 

Merci, je connais et je ne pense pas que je risque le reclassement.

 

****

 

“Vous pensez qu’il y a lieu de s’inquiéter ?”

 

Gentille, ma cliente, ce soir : elle m’a reçu avec le sourire et un café. Elle m’a même proposé une crème en constatant le superbe coquard qui déformait ma paupière gauche - réponse d’un shôjô mécontent que j’avais prié d’aller dormir ailleurs que devant une rame de métro.

 

Gentille mais un poil hypoparanormale. Derrière ce néologisme se cache un bon tiers de ma clientèle : ceux qui voient un fantôme dans une ampoule qui grésille, un yôkai parce que leur chat bave ou une malédiction dans leur ongle incarné. Ils me font perdre du temps, de l’énergie et bien souvent mon sang-froid. Néanmoins, le plus simple reste de rentrer dans leur jeu et de tout vérifier dix fois, puis de les assurer que tout se passera bien, tout en leur laissant un faux numéro de portable.

 

Cette charmante dame et sa crème apaisante m’a fait appeler pour une porte qui claque.

 

Oui mais ça fait trois jours. Et ça a claqué très fort. Et c’est dans la pièce avec l’autel des ancêtres, alors forcément, il doit y avoir quelque chose.

 

“Je ne pense pas que vous ayez de motifs d’inquiétude mais une vérification ne fait pas de mal.” Je soupire en me massant les tempes. Il n’y a rien de plus chiant que faire semblant de travailler. Pour un peu, je la lui huilerais, sa porte, histoire de m’occuper.

 

“C’est qui ?”

 

Un lycéen - dont le visage m’évoque la face cachée de la lune - vient d’entrer et me toise comme un clébard qui aurait trouvé un congénère sur sa poubelle.

 

“Okaeri, Okuro-chan. Kondo-san est ici pour notre problème de pièce hantée, il est onmyôji professionnel.”

 

Le gamin a lâché son sac dans le hall et retire ses chaussures avant de leur faire suivre la même voie, me détaillant rapidement du coin de l’oeil.

 

“Ils sont pas en tenue, les onmyôji ?”

 

“Okuro-chan, voyons...Ils se modernisent eux aussi. Excusez-le, Kondo-san. Il est de mauvaise humeur en rentrant du lycée.”

 

Je donnerais bien à ce merdeux acnéique de vraies bonnes raisons d’être d’humeur chagrine mais à vrai dire, je suis un peu pressé d’en finir. Je m’approche de la porte et m’accroupis pour la contrôler, bien que je sache que je ne vais rien trouver. Le téléphone sonne, dans le salon et je fais un signe de tête à ma cliente.

 

“Vous pouvez y aller, je vais me débrouiller.”

 

“Merci, Kondo-san. Okuro-chan, s’il reveut du café, sers-le.”

 

Il émet un grognement dans lequel je perçois un “compte là-dessus”. Je m’y entends en borborygmes, je communique pas mal comme ça, ce qui me donne deux avantage : être aussi antipathique qu'incompréhensible.

 

Debout derrière moi, “Okuro-chan” me regarde opérer, jusqu’à ce qu’un brin agaçé, je m’écarte pour le laisser passer, dans une invitation subtile et polie mais limpide : casse-toi et laisse moi travailler.

 

“Vous êtes vraiment onmyôji ?”

 

Je m’étonne pas vraiment de sa familiarité. Avec mon jean, mon tee-shirt et mon blouson trop grand, je ressemble à un rônin, un lycéen qui a foiré ses concours d’entrée à l’université. Il doit s’imaginer que j’ai un an de plus que lui.

 

“Non, ta mère choisit mal ses plantes vertes. D’autant que tu remplis ce rôle déjà très bien, apparemment.”

 

“Votre boulot il sert à quoi ?”

 

A faire parler les cons, je vais finir par le croire car quel que soit le degré de réussite de mes missions, j’obtiens toujours ce résultat. Je souris à Okuro-chan-qui-va-incessament-prendre-une-avoinée-maison-s’il-continue-à-me-causer-comme-ça.

 

“Je viens en aide aux gens qui ont trop d’argent.”

 

“Et à part des blagues de merde ? Vos talismans et vos purifications, là, ça marche vraiment ?” Me demande-t-il en désignant mes fuda, posés au sol.

 

“Si c’est pas le cas, demain tu seras plus là pour me le reprocher. Tu vois, y’a jamais de perdant avec moi.” Je grogne en reprenant mon examen de porte. C’est alors qu’Okuro me colle sous le nez un petit bidule noir et lisse.

 

“Ça c’est moderne. Pas comme vos papiers, là.”

 

“Oui. C’est très chouette, Okuro-chan. Et hormis comparer ta température rectale et ton QI, ça sert à quoi ?”

 

“Vous savez pas que c’est qu’un iphone ? Vous sortez d’où ? ”

 

“Je le reconnais, je sais pas prendre une température rectale. Par contre, pour le QI, je me débrouille pas si mal, on teste si tu veux.”

 

Il pianote sur son machin en me souriant.

 

“J’ai une application onmyôji dessus.”

 

Pour ce qui est de lui appliquer quelque chose, j’ai mon idée effectivement. Ça ne sera pas onmyôji mais ça viendra du coeur...Si j’étale la tronche de son fils sur la porte en lui expliquant que c’est pour la purifier, combien ai-je de chance pour que la cliente me croit ?

 

“Regardez.”

 

Sur l’écran de son téléphone, une image violette et blanche s’est affichée avec des flèches et de vagues kanji. Il appuie sur le déclencheur, me collant une attaque au flash en plein dans les yeux. Je recule en grimaçant.

 

“Tu peux m’expliquer ce que tu fous ? J’essaie de bosser, figure-toi !”

 

“C’est plus la peine. J’ai utilisé un talisman.” Me déclare-t-il, fier comme le clébard qui s’est trouvé une meilleure poubelle.

 

Voyant ma tronche oscillant entre consternation et agacement - ce qui doit me conférer l’air très con, je l’admets - il me désigne à nouveau le logo sur son écran.

 

“Vous reconnaissez pas ?”

 

Mais il exulte ma parole...Ok, je ne pourrai pas travailler tant que ce naufragé du biactol me tournera autour, il va falloir commencer l’exorcisme par lui. M’asseyant à même le sol je lève les yeux sur lui, tout sourire.

 

“Je sens que tu vas m’apprendre quelque chose.”

 

“Avec cette application, j’ai quatre talismans différents, pour repousser les mauvais esprits et avoir de la chance en amour, au travail ou avec le fric. Vous pouvez faire tout ça, vous ? Là, je viens d’exorciser la porte. J’ai dit à ma mère que ça servait à rien d'appeler un faux exorciste.”

 

“Parce que ton bidule électronique, c’est du solide, pour sûr. Tu dis que ça fait fuir les mauvais esprits ?”

 

Pendant son explication, j’ai discrètement refermé les mains sur mes fuda en marmonnant quelques incantations.

 

“Ouais. Ça a super bien marché au lycée, on avait un fantôme dans les toilettes.”

 

“Hmm hmm. Dis-moi, “Okuro-chan” et pour ce genre de mauvais esprit, ça marche aussi ?”

 

Je pointe le doigt dans sa direction, mala en main et il me fait une grimace.

 

“Je vous ai déjà dit que vous aviez un humour de merde.”

 

“Le truc occupé à te baver dans le cou en est 100% dépourvu, je te rassure.”

 

Il se retourne pour se retrouver nez à nez avec une créature deux fois haute comme lui, maigre et décharnée, tendant dans sa direction de longs doigts presque arachnéens, son “visage” - un masque où on ne distingue aucun regard - fendu dans la largeur par une bouche souriante hérissées de dents pointues, brillantes comme des perles. Une langue de serpent en jaillit à intervalles réguliers et vient lui frôler le nez, lui arrachant un cri de terreur. Aussitôt, la créature siffle et lui attrape le visage d’une seule main, le plaquant contre la porte alors que je me lève, nonchalant.

 

“Les esprits n’aiment pas l’arrogance, tu le savais ? Bon, en tout cas, puisque tu n’as pas besoin de moi, je m’en vais. J’espère que tu as de la batterie sur ton truc, m’a pas l’air commode.” Je constate en lui désignant son agresseur. “Quand tu en seras venu à bout, tu pourras m’envoyer le lien du site ? Je crois que j’ai pas mal à apprendre. Enfin, si tu peux encore...”

 

Okuro crie à nouveau, mais son hurlement est étouffé par la main immense qui le bâillonne. Il me regarde, terrifié et je souris à nouveau. Lorsque j’invoque un shiki de manière précipitée, comme dans ce cas précis, j’ai quelques effets secondaires sympa , notamment d’avoir l’iris et la pupille voilés pour ne laisser plus qu’un blanc laiteux entre mes paupières. Ça me rend flippant, d’après Shinkin et ça fait marrer Gekkô.

 

Visiblement, Okuro-chan n’a pas l’air de trouver ça drôle. Il tente de se débattre et je lève lentement le bras, serrant le poing. Le shiki m’imite aussitôt.

 

“Ton iphone sait faire ça, aussi ?” Je m’enquiers, l’air de rien, en ramassant mes fuda pour les ranger dans la poche avant de ma sacoche. “Ho, ton talisman contre les mauvais esprits risque de ne pas être efficace, ce n’est ni un yôkai ni un fantôme mais une simple invocation. Sans danger...si on a pas cassé les couilles de celui qui invoque.”

 

Je desserre les doigts et Okuro tombe lourdement au sol.

 

“Oups. Navré.”

 

Le shiki se recroqueville sur lui-même et disparaît dans un sifflement alors que mes yeux reviennent à la normale et que je ramasse nonchalamment mon dernier fuda. Okuro, au sol, est tétanisé. Je ne l’ai pas plongé en catatonie quand même ?

 

“Hé !”

 

Lui administrant un solide coup de pied dans les chevilles, je le vois sursauter. Me penchant sur lui, je lui fais un petit clin d’oeil.

 

“Je te conseille pas d’en toucher un mot à ta mère. Elle va s’imaginer que tu es possédé par l’esprit claqueur de porte.”

 

Je lui pose un doigt sur le front.

 

“Et va falloir que je revienne. Pour toi. T’aimerais pas me déranger, hein ? Avec ton machin, là, tu devrais gérer sans problème, mmmmmh ?”

 

Il tire sur le vert alors qu’il me balbutie quelque chose d’affirmatif, avant de se relever, chancelant et de déguerpir, laissant son iphone au sol, que je ramasse. Le talisman contre les forces du mal est toujours affiché sur l’écran. Alors que je m’apprête à le lui lancer, je sens le bout de mes doigts fourmiller et fronce les sourcils.

 

“Comment actives-tu les autres talismans ?”

 

Figé sur l’escalier, il me jette un regard de noyé et je dois faire claquer ma langue, agacé.

 

“Je t’ai fait mouiller ton froc, pas rendu sourd que je sache ! Comment on active le reste ?”

 

“S...Sur l’écran. C’est tactile.”

 

Il y a trois autres “talismans” des carrés de couleur flashy-gerbante qu’adorerait Shinkin. Ils ne correspondent pas à grand-chose d’existant, on croirait les amulettes-pseudo-ésotériques qu’on vend dans les temples à touriste mais il y a quelque chose...

 

Brandissant l’iphone devant moi, je le braque sur la porte.

 

“Il faut prendre une photo pour appliquer le talisman c’est ça ?”

 

“Ou...Oui...”

 

Je presse le bouton et un nouveau flash se déclenche. Aussitôt, les cheveux sur ma nuque se dressent et mon sixième sens s’affole littéralement. Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ?

 

J’abaisse l’iphone.

 

Rien.

 

La porte est toujours aussi vide, la maison est saine. Pourtant, pendant quelques secondes, j’ai éprouvé l’exacte sensation d’avoir un fantôme dans mon champ de perception. Je me tourne vers Okuro.

 

“Je veux l’adresse où tu as téléchargé ça. Tout de suite. Et la boutique la plus proche pour acheter ce joujou.”

 

“Tout se passe bien ?”

 

Madame vient de revenir et je me pare aussitôt de mon sourire pro.

 

“Impeccable. J’ai fini. Votre fils est charmant.”

 

Elle paraît surprise.

 

“Vous avez discuté ?”

 

“Ha mieux que ça...”

 

Regard rapide à Okuro, plus mort que vif.

 

“On était sur le point d’échanger nos numéros.”

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Un petit passage sur le site de cette application ne m’a pas appris grand-chose de plus...mais en la réutilisant, je n’ai pas eu la moindre sensation étrange.

 

Curieux...

 

Par acquis de conscience, j’ai tout de même appelé la commission de sécurité pour leur en toucher deux mots.

 

“Kondo-san...Vous n’êtes pas sérieusement en train de me demander d’interdire une application pour smartphone ?”

 

“Juste de tenir à l’oeil ses développeurs. J’ai pu me tromper mais j’ai l’intuition que...”

 

“Hé bien le téléphone de ce jeune homme était sans doute hanté. Vous devriez vous en occuper au lieu de vous complaire dans vos angoisses concurrentielles !”

 

Je fais glisser l’iphone sur mon bureau.

 

“Mes angoisses concurrentielles vont vous coûter la modique somme de 80 000 yens.”

 

“Pardon ?”

 

“C’est le prix d’un iphone. Mais je vous rassure, je compte pas le garder, si vous voulez, je vous l’offre, c’est un peu comme si c’était le vôtre, au fond.”

 

Tout en parlant, je traîne sur internet, consultant le site du développeur, un certain “angelforce”, rien de bizarre, j’ai envoyé le lien à Shinkin, qui va être ravie que je l’incite à surfer plutôt que d’écouter les cours (elle a vite pigé que l’argument “sécurité du territoire” primait sur le reste).

 

“Vous vous fichez de moi ? Ce sont vos dépenses, Kondo-san. La commission de sécurité ne prendra rien en charge !”

 

“Ho, c’est pas grave. Je l’étalerai dans d’autres notes de frais, faut pas vous énerver comme ça. L’infarctus est jamais loin, surtout à votre âge.”

 

“Avec vous, c’est davantage la calvitie que je risque, moi et les autres membres de la commission. Que je ne vois pas un centime de décalage dans vos prochaines notes de frais ou je sévirai. Et cessez de voir le mal partout, vous êtes épuisant. Croyez-vous réellement qu’un programme informatique puisse être dangereux spirituellement de quelque façon que soit ?”

 

Je ferme la page web en soupirant, contemplant l’iphone encore allumé sur un des talismans. Les onmyôji sont à peu près aussi répandus que les supporters de curling sur le territoire japonais, j’ai du mal à imaginer qu’un marketeux ait eu l’idée de créer une application comme celle-là...pas sans avoir autre chose en tête.

 

“Kondo-san ? Il s’agit d’un programme informatique. Vous vous froissez de voir votre savoir-faire réduit à un produit marketing, c’est compréhensible...mais ce n’est rien d’autre qu’un programme informatique.”

 

“C’est marrant, j’aurais dit la même chose d’une cassette vidéo il y a quelques années. Bonne soirée.”

 

Rien d’autre qu’un programme...Je lève l’iphone et fais une nouvelle photo.

 

L’écran devient noir.

 

Batteries à plat.

 

Je repense à Okuro et l’imagine en train de brandir son hochet numérique devant une yûrei, prête à l’ouvrir en deux.

 

Et dire qu’on me trouve pas crédible...

 

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