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Approche du nouvel an. Mauvaise humeur. Déprime. Les derniers événements ne m'ont pas spécialement mis dans de bonnes dispositions, j'évite Shinkin, Gekkô, ma mère, tout le monde, quand je suis comme ça même mon miroir a du mal à me supporter.  J'ai encore cassé mon mala, il me manque plus qu'une crève surinfectée pour compléter le tableau et ça ne saurait tarder. Ceci dit, à part quelques hantises aux quatre coins de la ville, un peu de bordel lié à ces histoires de fin du monde (qu'on me laisse en tête-à-tête avec un des gratte-poussières qui ont interprété le calendrier maya et je lui promets que sa prochaine exploration sera interne), rien à signaler.


Néanmoins, j'ai reçu une invitation assez singulière. J'entends par-là "Ce type a l'envie – voire l'idée – de m'inviter ?". Bien sûr, c'était présenté comme une requête officielle pour un travail, mais portée par un de ses seconds plutôt que par fax ou par mail, je n'étais pas dupe : on m'envoyait une invitation indirecte, sans doute pour que je ne refuse pas. J'avais rendez-vous dans un petit restaurant adossé à un ryôkan, en banlieue. Et on me demandait s'il était possible que je vienne en tenue. Normalement, je refuse.

 

Mais pour Shiki Murakami, j'ai fait cet effort, histoire d'essuyer l'affront que je lui faisais en refusant d'emmener Shinkin avec moi. Une petite fille de onze ans n'a rien à faire dans un restaurant plein de yakuza, je l'ai dit mot-pour-mot et sans rond de jambes, le bras droit de Murakami m'a fait savoir qu'il transmettrait tel quel.

 

On m'avait accueilli dans un silence respectueux lorsque j'étais arrivé, le visage gelé et les mains profondément enfoncées dans mon kimono au "Sakuya", où deux gros bras m'amenèrent à la table de Shiki, que je saluais, protocolaire mais sans façons. Pas question de traiter un chef Yakuza comme un quelconque supérieur et même s'il avait largement le double de mon âge, nous étions sur le même échelon.

 

"Tu as l'air transi, Satoru-kun."

 

"On frôle les zéro degrés dehors. Même les yôkai évitent de sortir, j'espère juste que les yuki onna ne vont pas faire des leurs. Chaque année on retrouve des hommes morts de froid dans leurs propres appartements…Certaines d'entre elles se sont même attaquées aux femmes. Il faut vivre avec son temps, il paraît."

 

Shiki m'écoute, calmement, ses mains larges posées à plat devant lui. Il manque deux de ses phalanges, qu'il n'a jamais voulu faire remplacer ou masquer sous des gants. C'est son "palmarès", qu'il exhibe pour rappeler qu'on ne peut pas lui manquer de respect, ce que je m'abstiens de faire autant que possible. Je n'aime pas avoir le clan Murakami dans les jambes quand je travaille et réciproquement.

 

C'est amusant, le calme qui règne ici…Ce ne sont pas ces silences tendus auxquels on pourrait s'attendre dans un repaire de criminels mais plus une absence de bruit feutrée,  une somnolence solennelle de fauves au repos. Paradoxalement, c'est une ambiance dans laquelle je me sens à l'aise : paisible mais alerte. Au moindre hic, tout le monde aura sorti ses griffes en un clignement d'yeux que ce soit moi ou eux. Pas d'ambigüité. Pas de faux-semblants. J'étais un invité et on me laissait entrer dans la cage sans problème mais je devais faire patte de velours.

 

"Mais sinon, Shiki-san, pour quelle raison m'avez-vous demandé de venir ?"

 

"Pour ceci."

 

Il me désigne sur le comptoir une statuette de moineau en bois, les ailes repliées sur son petit corps rond. A en juger par les couleurs passées, c'est une pièce qui a plusieurs décennies.

 

"C'est au patron. Joli, non ?"

 

"Un antiquaire vous répondrait sans doute mieux que moi. Et qu'est-ce que vous reprochez à ce piaf millésimé ?"

 

"Il ne chante plus."

 

"Ca arrive assez souvent avec le bois. C'est plutôt le patron qui devrait se poser des questions." Je rétorque avec un petit sourire narquois alors qu'on pose devant moi un bol de seiches piquantes et un verre à sake.

 

"Voilà bien une remarque digne d'un maître onmyôji." Me répond sur le même ton le yakuza en tirant sur un porte-cigarette avec un regard critique. "Est-ce que tu sais pourquoi je ne t'aime guère, Satoru ?"

 

"Là, j'avoue que j'hésite…Parce que j'ai foutu mon poing dans la gueule de votre fils le jour de son mariage devant deux cent personnes, pour lui avoir mis un râteau auparavant ou pour m'être rabattu un temps sur sa sœur ?"

 

"Vos querelles ne concernent que vous. Je n'en veux pas dans mes affaires. Les enfants ont toujours joué dehors avec moi…Non, parce que tu es imprévisible. Et ça, je le sais depuis le premier jour que je t'ai vu. Tu étais petit, insignifiant  et silencieux dans l'ombre de ton père qui ne faisait pas grand cas de toi. Et je me suis dit en te regardant "celui-là, c'est un fauteur de troubles"."

 

Mon sourire s'accentue. Il vient de me faire un compliment et il le sait, c'est les seuls que j'accepte, tournés comme des reproches.

 

"Mon père n'était pas un homme paisible non plus."

 

"Non. Mais prévisible. Il pavait sa route au fur et à mesure et n'en déviait jamais quitte à écraser quelques mains et quelques pieds, c'était une ligne droite, pas un zigzag fait de volte-face comme toi. C'est la raison pour laquelle j'ai demandé à Jun de se rapprocher. Inconstant comme tu l'étais, ou bien tu te serais vite fait tuer ou bien il faudrait compter avec toi pour l'avenir."

 

Son bras droit me sert du saké et je picore dans le bol. Les seiches sont excellentes, le sake très fin…On ne badine pas pour les oyabun.

 

"Vous lui avez demandé de m'espionner." Résumais-je "C'est bien de vous, Shiki. Ce que vous ne comprenez pas, vous l'observez à une distance de sécurité."

 

"Il pensait que je m'étais fourvoyé, que tu suivrais la route de Kaemon. J'avoue, moi-même je commençais à me poser la question. Vois-tu, j'étais dans ce restaurant, à cette table, ce soir-là…Nous jouions aux dés avec mes deux fils et il y a eu ce coup de téléphone. Je me rappelle très bien de quelle façon ça m'a été annoncé."

 

Il a reposé son porte-cigarette en me fixant. Shiki Murakami est un homme plutôt grand, les épaules larges, le visage plein, presque gros et les yeux surmontés de sourcils broussailleux, taillés pour être désapprobateurs, le regard perçant et intelligent d'homme qui ne se leurre plus au sujet de rien. Dans sa jeunesse, il avait dû être terrifiant pour les jeunes yakuza. Aujourd'hui, il se sait dépassé par ses deux héritiers mais aurait torturé à mort le premier à le lui dire. Moi-même, j'aurais trouvé complètement con ce genre de provocation.

 

"Kaemon Kondo est porté disparu. Le deuxième fils a pris sa place. C'est amusant, on m'a nommé ton père mais pas toi. Quand on frustre une âme bouillonnante, inutile de se demander pourquoi elle déborde. Je me suis même demandé si tu ne l'avais pas tué…"

 

Je ne réponds pas, me contentant d'un sourire équivoque pour maintenir le doute qui plane dans sa voix. Il exprime à voix haute ce que pas mal de monde pense tout bas. C'est une façon comme une autre de lui laisser entendre que j'en suis capable.

 

"Mais j'ai appris que c'est un cancer qui avait eu raison de lui. Officiellement. Jamais personne n'aurait parié que tu tenterais de le pousser dehors. Lorsqu'on gère un clan comme le mien, on apprend à parier, vois-tu. Et tu es ce que j'appelle une mise risquée. Avec toi, on perd tout ou on fait fortune. Tu n'as pas de rigueur, tu es instinctif."

 

"Alors que vous êtes un vieux stratège, habitué à poser vos pièces toujours au même endroit, réfugié dans un calcul confortable basé sur un rationnel humain. C'est chiant, ces gens qui pensent par eux-mêmes, je suis bien d'accord." Je m'amuse en me levant avant de m'approcher de la statuette de moineau. Il est représenté vêtu d'un kimono et son bec est légèrement entrouvert. Je me penche pour l'examiner plus en détail. "Il chantait vraiment ?"

 

"Hé bien je ne l'ai jamais réellement entendu mais je dois dire que je ne tends pas l'oreille. C'est le patron qui me l'a assuré : il est un peu superstitieux."

 

"Il a tort, ça porte malheur."

 

Je glisse un doigt sur le bec, puis à l'intérieur et sens que le bois à cet endroit là n'est plus aussi régulier.

"Mais il a raison…Quelque chose ne va pas sur ce moineau. Permettez ?"

 

Resserrant les doigts sur mon mala, je prie quelques minutes, agenouillé devant le comptoir, avant de souffler :

 

"Bidori, Bidori…"

 

Les yakuza me regardent faire du coin de l'œil, silencieux et impassibles, tirant sur leurs cigarettes. Même si je les intriguais, ils ne broncheraient pas. L'un d'eux a voulu faire le malin avec moi, une fois. Shiki Murakami m'a clairement fait comprendre que je n'avais pas intérêt à régler mes comptes moi-même, puis le lui a fait suffisamment regretter pour qu'il baisse les yeux chaque fois qu'il croise ma route aujourd'hui.

Sur le comptoir, la statue n'a pas bougé. Je me redresse et souffle un "Bidori…Bidori…" jusqu'à ce que dans un grincement, elle se tourne légèrement vers moi. Shiki la fixe intensément, sans un mot.

"Bidori, Bidori…dis-moi qui a fait ça ? Qui te l'a prise ?"

 

Nouveau grincement alors que l'aile de bois de l'oiseau se relève lentement et qu'il pivote sur lui-même, jusqu'à désigner quelqu'un derrière le comptoir, un jeune type visiblement commis à la cuisine. Shiki éteint sa cigarette.

 

"Pris quoi ?"

 

"Sa langue."

 

Je désigne le bec.

 

"Quelqu'un a cassé la langue sculptée, sans doute pour faire comme dans le conte…en espérant j'imagine y gagner quelque chose. Vous connaissez l'histoide de Bidori, non ? Le moineau à qui on a coupé la langue et qui récompense richement son maître, parti à sa recherche après l'incident.  Apparemment le petit malin ici a tenté le coup en voyant que la statue n'était pas une simple pièce en bois. La superstition ça ne porte pas seulement malheur, ça rend un peu con, on dirait."

 

Il y a du bruit dehors…Des petits claquements contre les vitres du restaurant, comme un bruit de grêle.

 

"Shinishi, va voir." Réclame Shiki et je secoue la tête.

 

"J'irais pas si j'étais vous, ça doit être désagréable de se faire picorer à mort. Fous pas le camp, toi !"

 

Le commis tente de se replier mais l'un des yakuza le saisit par le col et le traîne jusqu'à moi avant de le lâcher.

 

"C'est pratique, tout de même. Ils donnent la patte, aussi ?"

 

Shiki inspire et me fixe en silence. Si un de ses gars estime que je l'ai offensé, ça va se finir en bagarre et il n'interviendra pas. Message reçu. Relevant le commis, je le secoue légèrement.

 

"Alors, cette langue ? Ca te revient ?"

 

A l'extérieur, les claquements s'intensifient, ça urge. L'un des yakuza s'enquiert de la nécessité d'interroger personnellement le coupable et je lui souris :

 

"Pas la peine, le fils du patron m'a montré comment faire."

 

Le plaquant contre le comptoir, à côté de la statue, je lui bloque la tête avec mon bras pour l'obliger à la regarder.

 

"Tu entends le boucan ? A chaque seconde qui passe ils sont plus nombreux et plus en colère…dans le conte, celle qui a coupé la langue à Bidori se fait bouffer par un cadeau empoisonné donné par le moineau. C'est très con de pas lire les choses jusqu'au bout. Tu t'es dit quoi ? Que ça coûtait rien d'essayer ?"

 

"La statue…est tombée ! Je l'ai fait tomber, c'est tout !"

 

"Il me prend pour un con, là ?"

 

Shiki, sans broncher, a quelque chose de rieur dans le regard en me voyant faire…Il faut dire, un exorciste qui se la raconte yakuza, ça doit être fun à regarder, comme un spectacle d'imitation en plus vivant. Il opine lentement du chef.

 

"Je ne l'aurais pas mieux dit."

 

"Bon. Traitement choc. On va faire un tour."

 

Empoignant le commis, je me dirige vers la sortie du restaurant, où les coups de becs pleuvent maintenant en rafales. Je sens mon client freiner des deux pieds et pousse plus fort.

 

"Mais…mais vous avez dit qu'il ne fallait pas sortir !"

 

"Pas sans une armure intégrale, non. Mais bon, faut toujours se dire qu'on a une petite chance de s'en sortir hein ? Je suis nul en probas, ça doit pas voler haut mais 0% ça n'existe pas. On est dans un tripot à yakuza, c'est le moment de lancer les paris ! Tu veux peut-être participer avant ton grand final ?" Je m'enquiers avec un petit sourire en le voyant devenir aussi blanc que son tablier. " A moins que ton trou de mémoire ne se soit brusquement résorbé ?"

 

"J…J'ai jeté la langue ! A la poubelle !"

 

Génial. J'ai bien affaire à un imbécile. Soudain, face à nous, la vitre explose et je plaque le commis au sol en hurlant un "A terre !" bien inutile : les yakuza se sont déjà couchés alors qu'une nuée d'oiseaux se rue à l'intérieur du restaurant. Une vague de plumes passe au-dessus de nous et je grimace. Lorsque j'entends le déclic derrière moi, je crie :

 

"Ne tirez pas !!! Ça va être encore pire ! Il me faut quelque chose pour remplacer la langue de la statue !"

 

Je rampe, la tête rentrée dans les épaules,  en direction du comptoir alors que les moineaux volent dans le tout le restaurant, saturant l'air de cris et de pépiements hystériques. Shinishi, le second de Murakami me désigne une bague qu'il porte au doigt où brille un rubis gros comme mon ongle. Ca fera l'affaire. Tirant un cran d'arrêt de son veston, il lutte un moment, écrasé au sol, pour le faire sauter. Je tends les doigts, me contorsionnant comme un beau diable entre les tables pour le saisir.

 

Maintenant je vais devoir me redresser…Et vu le bordel au-dessus de ma tête, je vais y perdre un œil. Je tente une fois, deux fois, récoltant des écorchures aux mains et aux joues. Shiki, immobile, fait signe au type le plus près de moi, qui me ceinture et m'enroule ses bras autour du visage avant de me mettre vivement sur mes pieds, me permettant d'avancer jusqu'au comptoir et d'enfoncer les doigts dans le bec en bois. La statue referme alors les ailes autour de son corps et la vague d'oiseaux se reforme, repartant d'où elle est venue dans un mouvement uniforme, nous laissant sonnés, couverts de plumes et de micro griffures. Le contenu des tables est au sol, les murs sont égratignés, les cadres éclatés et le patron, recroquevillé derrière son comptoir va vraisemblablement avoir besoin de plusieurs minutes pour revenir à la réalité. Le yakuza m'a relâché et m'inspecte rapidement la figure avant de saluer Shiki, relevé par deux autres hommes.

 

"Il n'a rien, Oyabun."

 

"C'est très bien, Haoru. Amenez-moi celui-là."

 

J'ai peut-être évité au commis de se faire énucléer par les moineaux mais je peux difficilement le protéger de yakuza mécontents qu'on ait ravagé leur restaurant, menacé la vie de leur chef et bousillé une statue précieuse. Je tente bien d'apaiser les fauves en proposant de m'en occuper mais Shiki me coupe la parole.

 

"Ce sont nos affaires."

 

C'est rare qu'on me demande si poliment de m'occuper de mes fesses, cela dit. Lorsque je les vois sortir leurs flingues, je tente une nouvelle médiation :

 

"Vous allez pas le buter ? Il a fait une connerie, lui botter le cul je comprends mais là…"

 

"Shinishi."

 

Le yakuza m'attrape par le bras.

 

"Par ici, s'il vous plaît, Kondo-sama."

 

Il me conduit dans la salle secondaire et me prie de m'asseoir, sans rengainer son flingue pour autant. Il ne le pointe pas sur moi – ce serait un manque de respect – mais le garde bien en vue. Des cris retentissent à côté et imperturbable, Shinishi me conseille de me "boucher les oreilles" si cela "m'incommode".

 

"Ce qui m'incommode, c'est votre demi-mesure." Je grogne.

 

"Nous nous en excusons.  L'oyabun déteste froisser ses invités. Souhaitez-vous un autre verre de sake ?"

 

De l'autre côté c'est le silence, enfin. Je déglutis.  Finalement, Shiki fait son apparition et me salue.

 

"Crois  bien que j'en suis désolé, Satoru mais je crains qu'il ne me faille écourter le repas. Shinishi va te raccompagner en centre-ville. Merci infiniment pour ton aide, ton prix sera le nôtre. "

 

Je me lève. En passant j'entends le type gémir et Shiki m'adresse un regard indéchiffrable.

 

"Un mort ne paye pas ses dettes."

 

"Avec les doigts cassés c'est plus dur aussi, notez."

 

"Bonne fin d'année, Satoru-kun."

 

Nouveau salut.

 

"Je transmettrai tes amitiés à Jun."

 

"J'ai jamais dit que je lui en faisais." Je rétorque, piqué, alors que Shinishi me pose sur les épaules une sorte de manteau en fourrure et sort, passant devant la vitre éclatée sans lui jeter un regard pour m'ouvrir la portière de la voiture.

 

"Je transmettrai tout de même."

 

***

Et sur cette dernière réplique, je vous annonce que ceci est le dernier post.

 

Pour l'année 2012, je veux dire : je pars comme d'habitude pour Saitama, d'ailleurs Shinkin est en train de faussement lutter pour fermer sa valise, attendant qu'excédé je vienne le faire pour elle. Retour le 8 Janvier et très bonne fin d'année à tous les survivants.

 

 

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Source de l'image : http://www.flickr.com/photos/mrhayata/298773009/

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