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Je ne réfléchis pas, parfois. J’ai la réponse sous le nez et je me démerde de regarder ailleurs, à se demander si je ne le fais pas exprès. Est-ce qu’inconsciemment je n’essaie pas de me filer des poussées d’adrénaline en partant droit sur le mauvais chemin ?

 

Ou est-ce que je n’ai pas suffisamment eu affaire à des raijû pour ne pas penser à ce menu détail ? Pour ceux qui auraient raté le début, je vous renvoie au post précédent, où je me suis retrouvé avec une classe de maternelle frappée de démence. Suite au talent d’une petite malade, j’en ai déduit qu’ils avaient un raijû, un chien-foudre, dans leurs murs.

 

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, le post de cette semaine, je le dédie au temps. Celui que je perds et que j’aime faire perdre aux autres.

 

Je m’apprête d’ailleurs à vous faire la démonstration avec le vôtre.

 

****

 

Les gamins m’examinent avec curiosité pendant que je parcours les rangs, leur directrice sur les talons. A mon arrivée, ils étaient tous dehors, en file indienne, les pieds dans la neige, emmitouflés dans leurs manteaux.

 

“Nous pouvons les renvoyer chez leurs parents ?” Me demande la directrice, qui m’emboîte le pas et me refile son stress à distance.

 

“Pas sans un petit contrôle.”

 

J’ouvre ma sacoche, déformée par ce que j’y ai fourré. Je sors mes fuda, mon grand mala, ma bouteille d’eau et quelques demi tickets de caisse décomposés avant de trouver ce que je cherche.

 

“Vous permettez ? Le mien n’est pas en laine.”

 

Elle tressaille lorsque je frotte la minuscule règle en plastique rose contre la manche de son pull et me dévisage, l’air suspicieux.

 

“Vous ne m’avez pas dit que vous deviez débusquer la créature à l’origine de la crise d’une de mes classes ? Le docteur Tasuki m’a dit que vous l’aviez identifié.”

 

“C’est ce que je m’apprête à faire. Vous connaissez, non ? Quand on frotte du plastique sur de la laine, on produit de l’électricité statique. Et il se trouve qu’on recherche une bestiole électrique.”

 

Je commence à passer la règle au-dessus des têtes des gamins, lentement. On serait tenté de penser que je me paye la fiole de cette malheureuse directrice d’école mais je suis trop concentré pour faire le con. Sans compter que si le raijû provoque une épidémie et envoie tout le quartier en hôpital psychiatrique, j’aurais de bonnes raisons de me ronger les sangs.

 

“Je ne vois toujours pas le rapport avec notre affaire, Kondo-san. Vous ne cherchez pas ?”

 

“J’essaie mais c’est pas simple avec ce pépiement constant dans mes oreilles.”

 

“Et vous n’avez pas une méthode plus...professionnelle ?”

 

“Madaaaaaame, il m’a touché les cheveux !” Piaille une môme lorsque je vérifie l’arrière de son crâne après avoir passé la règle au-dessus. La directrice me saisit aussitôt la main et m’écarte des rangs.

 

“J’appelle le ministère. J’aimerais vérifier vos autorisations.”

 

“Super. Dites-leur de passer au kombini pour moi.”

 

Me libérant le bras, je tapote ma sacoche.

 

“J’ai peur de ne pas avoir pris assez pour un traitement massif.”

 

“Ça suffit ! Je vous prierais de vous tenir à l’écart des enfants pendant que je….”

 

Un cri lui coupe la parole et je la repousse pour voir d’où il vient : les enfants se sont écartés et forment un cercle, les surveillants leur ordonne de s’écarter, crient, attrapent des grappes de mioches alors que je m’approche : une petite est en train de se rouler dans la neige en émettant des gémissements inarticulés.

 

“Hitomi ?? Hitomi ! Appellez un médecin !”

 

Je passe la règle chargée au-dessus de la petite, lui dressant instantanément les cheveux sur la tête. Bingo. Retirant un sachet rouge de ma sacoche, je m’agenouille. La directrice me tombe dessus aussitôt et s’interpose.

 

“Je vous ai dit de ne plus approcher ces enfants !”

 

“Vous voulez une preuve oui ou non ? Ou vous comptez laisser la marmaille s’étouffer dans sa bave ? Au train où ça va, dans quelques heures, vous aurez plus qu’à opérer une reconversion en directrice de sanatorium, si vous en devenez pas pensionnaire vous aussi. J’ai ce qu’il faut.”

 

Je ponctue mes paroles en agitant le sachet avec un sourire.

 

“Et c’est sans risques.”

 

“Des tohato ? De qui vous moquez-vous ? Vous proposez de soigner ces élèves avec des chips ?”

 

“C’est mieux que les cachetons qu’on risque de leur filer en psychiatrie et je sais de quoi je parle. Je vous montre.”

 

L’écartant sans ménagement, je me penche sur Hitomi, qui s’est mise à marmonner, le visage dans un monticule de neige. Lui immobilisant le visage d’une main, je lui bouche le nez de l’autre et lui fourrre un tohato entre les dents, retirant la main juste à temps avant qu’elle ne referme dans un claquement sec. Mes doigts pincent davantage sa main et elle se débat faiblement, suffoquant. Paniquée, la directrice saisit mon poignet pour me faire lâcher, tirant de toutes ses forces.

 

“Elle va s’étouffer !”

 

“Arrêtez de me faire chier, je veux qu’elle avale son traitement, surtout. Là.”

 

La gorge de la petite a eu le sursaut caractéristique et une violente toux la secoue...mais elle cesse de bouger et relève lentement la tête.

 

“J’ai tombé ? J’ai froid…”

 

La surveillante la remet sur ses pieds alors que je l’examine rapidement et finis par ouvrir son sac...sans surprise, il contient le petit sachet rouge, que j’exhibe à la directrice.

 

“Des tohato ? Encore ? Je ne comprends pas…”

 

“Vous savez à base de quoi ces trucs-là sont fait ?”

 

“Du maïs au caramel….”

 

“Du maïs, précisément. Hitomi, c’est pour toi que tu as pris ça ?”

 

Silence.

 

“Hitomi, réponds à Kondo-san.”

 

Tiens, le dragon semble avoir vaguement repris confiance en moi maintenant que j’ai soigné un de ses petits. La miraculée se met à fixer ses pieds avec obstination et je soupire en balançant le paquet de chips dans le sac.

 

“Pas la peine. Je peux répondre pour elle. Il y a eu des orages récemment dans le coin, la foudre a du tomber non loin de votre école...le reste coule de source. Alors, Hitomi, tu l’as appellé comment, ton nouveau chien ? Il est installé dans ton casier, je suppose ?”

 

Pas de réponse. Je me tourne vers la directrice.

 

“Amenez-moi dans sa classe. Je vais le faire sortir.”

 

“Non. Je veux pas.”

 

Finalement, une réaction : Hitomi me fixe en secouant la tête.

 

“Baju-chan il est à la maison.”

 

A la maison ?

 

Oh bordel, ne me dites pas que la gosse a ramené le raijû CHEZ ELLE ? Je me redresse et saisis la directrice par l’épaule.

 

“Sa classe, grouillez-vous. J’espère qu’elle nous raconte des salades sans quoi il y a des chances que tout le quartier soit infecté. Et vous, faites la distribution !”

 

Je balance aux pions deux sachets de tohato et me met à courir vers le bâtiment, en traînant une hitomi dégoupillée derrière moi. Si le raijû n’est pas là, je dois immédiatement appeler les services de la commission pour qu’ils fassent boucler les alentours, pas le temps de jouer les diplomates.

 

“Je veux pas !!! Baju-chan il est gentil !”

 

“Gentil, c’est ça. La prochaine fois, opte plutôt pour un rat, au moins tu sauras pourquoi ça se finit dans une chambre d’hôpital.”

 

“Vous avez le truc avec les enfants, vous.” M’assène la directrice en m’ouvrant une des portes vert amende du couloir et de s’écarter pour me laisser passer le premier. Je remplis ma bouche de Tohato et en colle quelques-uns dans le bec d’Hitomi avant d’entrer. Tout est calme...du moins en apparence, je ne perçois aucune aura douteuse. Lentement, je remonte les allées et renverse les tohato au sol, attentif au moindre mouvement.

 

“Il est pas là !”

 

“Dites, vous faites comment pour qu’ils la ferment, vos moutards ?”

 

“J’évite de les brutaliser. Lâchez-la.”

 

“Chut !”

 

Je n’ai pas rêvé...il y a eu comme un ronronnement...Je secoue le sachet vide.

 

Encore.

 

“Allez fermer la porte. Vite.”

 

Je plaque une main sur la bouche d’Hitomi et tends l’oreille. Il ne sortira pas s’il ne sent pas la petite, elle a dû l’apprivoiser...Facile, si elle a des tohato plein son sac, les raijû sont absolument dingues de maïs. Même s’il doit y avoir autant de maïs naturel dans ces saloperies que de gens respectables dans mon carnet d’adresses…

 

Et c’est aussi la seule chose qui permet d’atténuer ou de supprimer les effets secondaires de sa présence, je me suis gavé de soupe de maïs avant d’arriver, mon estomac doit être un immense OGM après ça.

 

Ça grignote...et ça gratte. Forçant la petite à faire de même, je m’agenouille et penche la tête. Il est là, en train de se rouler dans les tohato comme un bienheureux. Son long museau parcourt le carrelage et son épaisse fourrure grise est pleine de miettes, de taches d’encre et de craie de couleur. Il est gros comme un chat et une sorte de rayure claire zèbre son dos, descendant jusqu’à ses deux longues queues touffues, totalement blanches. Je parle à vois basse.

 

“Hitomi...appelle-le.”

 

Pas que le raijû soit un yôkai très agressif mais en cas de stress, le toucher revient à empoigner des fils à haute tension avec les mains mouillées. Et une carrière comme homme-sandwich pour une rôtisserie ne me branche pas plus que ça.

 

“Baiju...Baiju…”

 

Il s’ébroue, grogne et tourne la tête vers nous. De là où je suis, je vois le courant électrique qui le parcourt, ma présence le rend méfiant. L'extrémité de son museau est complètement noire et luisante, sa truffe massive se plisse alors qu’il m’examine. Puis, il s’approche dans un cliquètement de griffes sur le carrelage et Hitomi l’attrape pour le prendre dans ses bras, dressant aussitôt tout ses cheveux à la verticale. Au-dessus de nous, la directrice n’ose plus bouger.

 

“C’est...ça ?”

 

“Vous vous attendiez à quoi, un rat jaune avec des points rouges sur les joues ?”

 

Soulagé, je tends la main pour flatter la tête du yôkai, qui se remet à ronronner et me file un coup de jus pour me témoigner son contentement. Brave bête.

 

“On va le relâcher, je pense qu’il a assez hiberné ici.”

 

Bizarre quand même...toute une classe qui pète un plomb alors que le yôkai est dans une autre pièce...Mais j’ai plus urgent à faire, je dois m’assurer qu’il reparte et confirmer au docteur Tasuki que mon diagnostic était le bon. Retirant prudemment le raijû des bras d’Hitomi, qui se met aussitôt à renifler, je sors de la classe. La créature m’envoie quelques petits chocs électriques statique mais continue à ronronner, calant sa tête contre mon épaule. Pas le truc avec les enfants mais plutôt bien avec les animaux...Faut dire, à l’âge d’Hitomi, mon doudou à moi faisait trois mètres de haut et avait deux rangées de dents. Alors que je sors dans la cour et dépose la bestiole au sol, la neige s’est remise à tomber.

 

Il renâcle un peu, lève le nez vers le ciel...et j’ai juste le temps de couvrir mes yeux pour ne pas être aveuglé par le flash de lumière lorsqu’il se disperse dans un bruit de tonnerre, laissant des traînées d’électricité bleue sur le bitume et des moutons de fourrure grise derrière lui, dans une flaque de neige fondue. Les gamins, à quelques mètres, s’agitent, crient et tentent de s’approcher pour mieux voir, retenus par les surveillants. Les parents vont avoir de l’action au souper et ce soir, je vais probablement recevoir un message de la commission qui va me demander en substance ce que c’est (encore) que ce bordel.

 

Reste un menu détail à régler...m’assurer que Tasuki a bien administré le “traitement” aux gamins qui restent. Je compose son numéro et elle décroche aussitôt.

 

“J’attendais votre appel, Satoru.”

 

“J’en déduis que la salade de maïs a été efficace ?”

 

“Pas vraiment. Mura, la petite fille que vous avez interrogée, s’est enfoncée dans le mutisme.”

 

“Quoi ?”

 

“Elle ne parle plus et ne répond plus à aucun stimuli. Les autres enfants sont stabilisés mais son état a empiré après que nous lui ayons donné du maïs. Et de votre côté ?”

 

“C’est réglé.”

 

Les traces du raijû ont disparu, recouvertes par la neige.

 

“Enfin, je croyais. Je prends le premier train. D’ici là, ne touchez pas à la gamine.”

 

Et merde.

 

Mais si je me suis gouré, qu’est-ce qui a pu provoquer cette poussée de démence, alors ? Pourquoi cette gamine en particulier ? C’est elle qui m’a aiguillé sur le raijû, elle qui a réussi à dessiner malgré son état pour expliquer ce qui la rendait folle…

 

Qu’est-ce que je n’ai pas compris ??

 

***

 

“Mura, c’est quoi ce que tu as dessiné ? Ce n’est pas les éclairs ?”

 

Dix minutes que Tasuki interroge la gosse, couchée sur un lit deux fois trop grand pour elle. Noyée dans le blanc et les odeurs d’antiseptique, le regard vide, elle ne répond plus, ne nous regarde même plus.

 

Elle coule.

 

Et moi, au bord du lac, comme un con, je la regarde se noyer. Putain, c’est pas vrai…

 

J’ai beau examiner son dessin, je ne vois rien d’autre que le raijû et la foudre...Il y a cet espèce de point rose, que même la doc’ n’est pas capable de m’expliquer. Pour elle, la petite n’a pas réussi à terminer ce qu’elle voulait dessiner.

 

“Laissez tomber. Elle nous entend plus.”

 

Je retire mon blouson et le balance sur la table avant de remonter mes manches.

 

“Je ne sais pas ce qui est en train de flinguer son esprit mais on a plus le temps. Je vais l’endormir pour la préserver.”

 

“L’endormir ?”

 

“La plonger dans une sorte de coma. C’est risqué mais si on ne fait rien, elle sera irrécupérable.”

 

Tasuki m’arrête en me posant une main sur la poitrine.

 

“Je ne peux pas vous laisser faire ça, Satoru. J’ai besoin de l’autorisation de ses parents.”

 

“Ils vont refuser. On va la perdre, doc’ ! A chaque seconde qui passe, son esprit et sa raison se dégradent un peu plus, si je ne mets pas la machine en pause, elle est foutue ! Oubliez un peu votre administratif, elle est en train de mourir !”

 

Elle soupire mais ne retire pas sa main.

 

“Satoru, cessez de croire que c’est un problème de confiance. Si ça ne tenait qu’à moi, je vous laisserais faire mais je ne peux pas. Les parents sont là. Ils veulent retirer leur fille...essayez de les convaincre, mon pouvoir à moi s’arrête ici.”

 

“La retirer ? Pour en faire quoi ?”

 

“Ils veulent la montrer à un autre pédopsychiatre, ils restent convaincus que Mura a subi un choc psychologique.”

 

“Choc psychologique, mon cul !!!”

 

Je frappe le montant du lit du plat de la main pour me calmer. La douleur recadre mes pensées et empêche la fureur de me rendre inefficace.

 

“Le temps qu’ils la sortent d’ici, ce sera un légume ! Je me fous de leur autorisation, qu’ils se la collent où je pense !”

 

Je ne peux pas la laisser se noyer. Ce ne serait certes pas la première que je vois mourir...mais il y a eu contact. On a parlé, juste quelques mots, je suis resté à peine dix minutes avec elle mais c’est suffisant pour la sortir de la masse anonyme. J’ai perçu un esprit vif, elle a réussi à surmonter ce qui la ronge pour me guider. Et elle n’a pas dix ans. Je suis trop con, c’est sur elle que j’aurais dû me concentrer mais je m’en aperçois une fois que c’est irréversible, bien sûr. Dans le lit, elle bouge légèrement...J’ai un relent d’espoir…

 

Mais sa main retombe, sur son ventre.

 

Derrière moi, la porte s’ouvre sur les parents. Le père approche, salue Tasuki, la remercie pendant que les infirmières entrent avec un fauteuil roulant. Réfléchis. Réfléchis, cherche, qu’est-ce que tu as pu zapper ? C’est forcément le raijû, ça ne peut être que ça mais pourquoi Mura continue-t-elle à se dégrader ? Je fixe désespérément son dessin, ce foutu point rose, dessiné comme un petit tourbillon.

 

“Elle a de l’eczéma, on dirait.”

 

L’infirmière soulève la petite et je remarque qu’elle bouge encore : ses doigts frottent le pyjama, sur le ventre.

 

Elle se gratte.

 

Et c’est le déclic. Le ventre...le point rose...le raijû…

 

“Doc’ allez me chercher une pince à épiler. Et des gants. Vite !!! Vous, fermez-la deux minutes et écoutez-moi !” Le père a tenté d’ouvrir la bouche et je lui ai coupé la parole. “Votre fille a un parasite ! Vous l’avez lavée quand elle est arrivée ici ?” J’interpelle l’infirmière, qui paraît prise en faute et hésite quelques secondes avant de répondre :

 

“Non, je n’ai pas pu...elle hurlait quand j’ai tenté de l’installer sous la douche, elle m’a même frappée.”

 

“Elle vous a sauvé la vie. Si vous l’aviez mouillée, elle vous électrocutait... Vous pouvez la remercier. Ça vient, cette pince à épiler, oui ?”

 

Chaussant un gant en caoutchouc, je m’arme de la pince et m’agenouille devant Mura, assise dans son fauteuil roulant, alors que les parents protestent. Tasuki leur demande de patienter. Je relève le pyjama de la gamine et pose une main sur son ventre pour tendre la peau. Elle frémit et je sens son regard, vague, se poser sur moi.

 

“Tenez-la.”

 

J’ai horreur des travaux de précision et là, autant dire que je suis dans mes petits souliers...S’agit pas de merder où ça va faire des tas de cendre. Je retiens mon souffle en insérant la pince dans le nombril de Mura...et la referme.

 

Aussitôt, une onde de douleur court dans mes doigts. Je l’ai.

 

“Un récipient en plastique, quelque chose qui ne conduise pas, vite !”

 

Tasuki saisit le bassin et me le tend. J’y dépose une minuscule boule grise et reprends mon souffle.

 

“Et voilà le second. Mura ? Mura tu m’entends ?”

 

Je claque des doigts devant le visage de la gosse, qui cligne des yeux et me fixe, déboussolée...avant de fondre en larmes. Je m’écarte juste à temps pour éviter de me faire percuter par les parents. Tasuki croise les bras et m’adresse son sourire bienveillant en s’adossant au mur :

 

“Si vous étiez moins impulsif, vous seriez plus efficace, vous savez, Satoru ?”

 

“Je sais, oui. Et au risque de vous vexer, doc’, vous vous êtes plantée. Le dessin de Mura était complet. C’est son nombril qu’elle avait dessiné...les raijû adorent se planquer dedans. J’ai pensé à tort qu’il n’y en avait qu’un mais si la foudre est tombée à plusieurs reprises autour de l’école, probable que plusieurs se soient baladés dans les rues. Hitomi a trouvé le premier et Mura le deuxième…”

 

Mes yeux tombent sur le bassin, où la boule de fourrure s’est mise à bouger en émettant un pépiement. Malgré sa taille, je vois la très reconnaissable raie blanche.

 

“Il s’est installé dans le nombril de la petite et elle a agit comme une sorte d’émetteur en faisant péter les plombs à toute sa classe. Le maïs n’avait aucune chance d’être efficace tant qu’elle avait le raijû sur elle…”

 

Du doigt, je gratte le yôkai, qui s’étire. Tasuki tend la main à son tour et ses cheveux poivre et sel se dressent aussitôt.

 

“Si les deux raijû ne s’étaient pas retrouvés au même endroit, les dégâts auraient été moindres mais les localiser aurait été beaucoup plus difficile...Mura nous a pourtant tout expliqué dès le départ.”

 

J’ouvre la fenêtre de la chambre et incline le bassin pour laisser le raijû descendre sur le rebord. A peine l’a-t-il touché qu’il se disperse dans un petit grésillement. Et de deux. Le père de Mura nous prend les mains, nous remercie. On va peut-être éviter de lui dire que j’étais prêt à paralyser l’esprit de sa fille y’a pas cinq minutes. Mura s’est relevée, supportée par l’infirmière et me fixe, l’air songeur. Je lui montre son dessin.

 

“Tu me le signes ?”

 

****

 

“Vous les gardez tous ?”

 

Tasuki est en train d’archiver l’illustration du raijû dans un classeur gris. Elle relève la tête et m’adresse son sourire bonhomme.

 

“Tous. Avec le nom de l’artiste dessus. C’est un mémo très efficace, lorsque le dessin a une signification...et au pire cela fait des souvenirs. Quand on fait un métier comme le mien, il faut aimer les enfants juste ce qu’il faut.”

 

“Juste ce qu’il faut ?”

 

Elle s’est levée pour ranger le classeur dans une bibliothèque où des dizaines d’autres s’alignent déjà et où une écriture ronde a écrit les années.

 

“Juste assez pour vouloir les aider, pas assez pour s’attacher. Une notion qui vous parle, je pense.”

 

“Si vous saviez…Vous disiez que j’ai été soigné chez vous...Vous en avez gardé un de moi ?”

 

Elle prend appui sur la bibliothèque et me fixe...Bien qu’elle continue à sourire, je sens qu’elle me jauge, qu’elle sonde mon regard.

 

Je ne suis pas guéri.

 

Elle le pense manifestement et elle n’est pas la seule. Finalement, elle saisit un classeur “1996-1997” et le pose sur le bureau avant de le feuilleter, lentement.

 

“Je range chronologiquement et vous êtes arrivé ici en fin d’année. Vous avez refusé de dessiner les premiers jours. Je crois que vous aviez peur que je juge que ce n’était “pas bon”. Même si vous ne saviez pas le dire, vous aviez une notion de l’excellence déjà très développée. J’imagine qu’on peut difficilement faire autrement dans votre métier ?”

 

Examinant la bibliothèque, je secoue la tête avec un petit sourire.

 

“Je ne suis plus en traitement, doc, je n’ai pas besoin de répondre à vos questions. C’est derrière moi tout ça.”

 

“Alors peut-être pourrez-vous au moins me répondre sur votre dessin.”

 

Elle retire une feuille de la pochette plastique et me la présente. Son sourire s’est évanoui.

 

Il n’y a pas à proprement parler de “dessin”, en fait. La feuille a été entièrement barbouillée au crayon rouge, je distingue même les petits éclats de cire sur les bords, là où j’ai vraisemblablement insisté pour ne pas laisser de blanc.

 

Du rouge. C’est tout. Je fronce le nez.

 

“Ça m’emmerdait de dessiner et j’ai fait ça histoire de vous faire plaisir.”

 

“Non. Un enfant qui ne veut pas dessiner fera quelque chose de générique. Une maison. Un soleil. Un bonhomme. Ou il bâclera. Vous avez passé beaucoup de temps à couvrir absolument toute la feuille, vous étiez très concentré. Il n’y a pas un seul espace blanc, regardez par vous-même.”

 

Prenant la feuille, je sens le contact gras de la cire sous mes doigts, le relief pâteux des endroits où elle s’est déposée...et tout ce rouge. Mes doigts se serrent, froissent la feuille.

 

Rouge…

 

sur vert…

 

sur blanc…

 

c’est ma faute...c’est ma faute…

 

“Satoru ?”

 

Je déglutis et réalise soudain que j’ai le vertige, une vague de nausée me soulève l’estomac. J’ai dû trop forcer contre les raijû, je perds les pédales, là. Quel con. Un jour à trop forcer, je vais rester sur le carreau...Chancelant, je me laisse tomber sur la chaise et inspire à fond.

 

C’est ta faute…

 

TA

 

FAUTE.

 

Pourquoi t’es pas simplement mort ?

 

Pourquoi moi ?

 

Rouge

 

ROUGE

Partout...sur ton cou, ton visage, chaud, gluant. Regarde.

 

Je grimace alors qu’une douleur aiguë me vrille le crâne. Ce foutu cauchemar, toujours le même. Hana et Kanata m’ont toujours dit que je me réveillais en sursaut toutes les nuits après l’accident.

 

J’aurais dû tuer ce putain de renard. Vraiment dû. Je repose le dessin et me masse les tempes.

 

“Navré, doc’. Ça ne m’évoque rien. J’ai dû faire ça pour m’occuper.”

 

“Ce n’est pas ce que vous m’avez dit.”

 

“Vous avez un ordinateur dans la tête ?”

 

“Non mais je prends des notes.”

 

Elle a retourné le dessin et lit à voix haute.

 

“22 Décembre 1996, Satoru Kondo - 8 ans. Syndrome de stress post-traumatique. Lui ai demandé pourquoi avoir mis du rouge partout.”

 

“Et donc ? Je vous ai répondu ?”

 

Elle me fixe et j’ai la désagréable sensation d’être sondé, à nouveau. Elle repose la feuille sur le bureau.

 

“Parce que c’est tout ce que je vois.”
 

 

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