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Pour ceux qui ont raté le début, je suis resté à l'hôpital pratiquement toute une semaine et pour ceux qui ont parfaitement suivi, mon hospitalisation est liée à ce type sur lequel j'ai enquêté. Merci Gekkô, s'il pouvait se garder ses tuyaux celui-là, je ne m'en porterais pas plus mal. Bref.

Pour résumer brièvement, suite à une confrontation avec un esprit hargneux qui en avait après un salary-man du nom de Natsui Kikomura, j'ai appris que ce fantôme était apparemment une victime qui poursuivait son meurtrier. Me mêler de leurs affaires m'a valu une presque-crise cardiaque suivie d'un départ précipité pour la banlieue ouest de Tokyo, histoire d'éviter que la famille de Kikomura ne soit mêlée à ça. C'était il y a une semaine.

De retour, j'ai une belle cicatrice sur tout le côté droit, un bon coup de couteau qui dixit le médecin "a flirté de très près avec votre intestin, Kondo-san. Vous avez eu beaucoup de chance"

Comme si la chance avait quoi que ce soit à voir...si mon intestin est encore à sa place c'est surtout parce que j'ai de bons réflexes. Mais de mauvaises idées.

****
Pendant tout le voyage vers Kokubunji, j'ai eu l'estomac noué : j'étais resté dans le cirage pratiquement une demi-journée. Ca a donc laissé au spectre tout le temps nécessaire pour aller défouler ses pulsions revanchardes sur la famille de Kikomura.

D'ailleurs, en partant, j'en savais à peine plus sur ce type : hormis qu'il bossait pour Gekkô - qui m'a donc aiguillé - et qu'il était aussi un potentiel meurtrier de préado, ce qui justifiait qu'un esprit le menace lui et sa famille.

Que les choses soient claires : quand bien même Natsui Kikomura aurait vraiment tué la gamine qui le hante, je n'avais pas le droit de le laisser se démerder avec ( je l'avais déjà évoqué, je ne peux pas permettre aux morts de faire justice et c'est pas l'envie qui m'en manque). D'autant qu'il y avait sa famille au milieu, sa femme et son fils : c'est eux que je suis allé voir en priorité, pour limiter les dommages collatéraux.

Et si j'ai eu une boule dans le ventre, c'était à l'idée de trouver deux cadavres chez Kikomura. Donc, j'ai été plutôt soulagé qu'une femme entre deux âges, les mains enfarinées m'ouvre la porte.

"Kikomura-san ?"

"C'est mon mari mais vous ne le trouverez pas ici à cette heure."

Sourire de ma part.

"C'est parfait, ce n'est pas à lui que je viens à parler. Votre époux travaille bien pour l'industriel Gekkô Setsu, le magnat de l'agro-alimentaire ?"

"En effet, mais..."

"Kikomura-san, je mène une petite enquête sur les factures émises par le service où travaille votre mari. Et j'ai de bonnes raisons de penser qu'elles ne sont pas parfaitement légales."

Oui c'est assez pitoyable de ma part de faire peur à une mère de famille en plein après-midi mais si je veux pouvoir fouiller, je n'ai pas intérêt à faire dans la diplomatie. Je suis incapable d'en faire preuve, de diplomatie, de toute manière. Je mens très bien, en revanche, même en balançant des énormités.

Sur elle, ça a l'air de marcher : elle s'est figée et a imperceptiblement pâli.

"I...illégales ? Vous êtes de la police ?"

Nouveau sourire, nettement plus ironique, cette fois.

"On enquête rarement durant son temps libre, Kikomura-san. Votre mari ne s'est pas montré très coopératif pour la fouille de son bureau et mon supérieur pense qu'il a pu dissimuler des documents disons..."sensibles" ici."

Je lui griffonne à la hâte un numéro de téléphone. Celui du cabinet ministériel, plus exactement le numéro du gradé chargé de dire à ceux qui l'appellent, excédé, que oui, j'ai bien le droit de foutre mon nez partout, que je ne suis pas juste un sans-abri venu vider la maison (ne rigolez pas, c'est un argument qu'on m'a déjà sorti)

"Si vous souhaitez vérifier..."

Elle prend le papier et m'examine de haut en bas. Je n'ai pas la touche d'un inspecteur de police, ni d'un financier mais j'ai l'air sûr de moi.

"Attendez ici."

Quelques minutes et un coup de fil plus tard, elle me fait rentrer à contrecœur. Rien de particulier dans la maison, l'esprit de la gamine n'a pas l'air d'être là mais ma présence risque de l'attirer, il ne faut pas que je traîne. Vérifier si Natsui a tué la petite, au moins, avant d'exorciser. Je n'ai pas le droit de la laisser demander vengeance, mais pas celui de la priver de justice non plus. Qu'est-ce que les cas de conscience peuvent me gonfler...

La femme de Kikomura me désigne la porte du bureau et m'annonce que si j'ai besoin de quelque chose, elle est dans la cuisine. Curieux...elle ne me surveille pas pendant que je fouille ?

En tout cas le bureau ne m'apprend rien : il y a peu de papiers, l'ordinateur est verrouillé, rien qui m'indique que j'ai affaire à un pédophile ou un assassin...Je me suis juré mentalement à cet instant que si Gekkô m'a raconté des conneries, je le tanne au fer à friser. Et ça ne m'a laissé malheureusement qu'une option.

"Vous avez trouvé quelque chose ?"

Quand je rentre dans la cuisine elle est occupée à pétrir de la pâte à mochi. Ses mouvements sont secs, nerveux...

"Non, rien. Je n'aurais même pas une ligne à mettre dans mon rapport." Je lui réponds avec un sourire plus aimable "Vous m'autorisez tout de même à vous poser quelques questions ?"

Elle hausse les épaules, me signifie qu'elle s'en moque, ou du moins me le fait croire. Mes dons d'onmyôjitsu me donnent une certaine forme d'empathie et je sens qu'elle a peur, c'est tout juste si mon propre cœur ne s'emballe pas, en écho au sien...pour un peu j'aurais honte de la terrifier avec mes mensonges. Mais à sa place, je préférerais un voyou en col blanc qu'un assassin en guise de mari.

"Kikomura-san a des horaires régulières ? Je veux dire...il n'a pas d'activités en dehors du travail ?"

"Non. Il est toujours rentré pour neuf heures."

"Et les jours de congé ?"

"Il reste à la maison. Il n'y a que moi qui sort parfois, pour mes cours de cuisine."

Mon regard se pose sur la table, où elle a soigneusement disposé différents ustensiles : tamis, moule à mochi, couteau en céramique. C'est ce qui aurait dû me faire tiquer : on n'a pas besoin de couteau pour préparer les mochi (ce sont des boules de pâte de riz fourrées à la fraise ou aux haricots rouge. Tellement sucré que deux litres d'eau vous désaltèrent à peine après ça).

"Des cours ?"

"Oui à des lycéennes ou des étudiantes, principalement."

"Des lycéennes..."

C'est là que j'ai agi comme un imbécile, sans subtilité. Un bon flic aurait posé quelques questions détournées, il ne lui aurait pas brandi sous le nez la photo de la gamine assassinée, gracieusement fournie par Gekkô. Seulement voilà, je ne suis pas flic, je ne suis pas subtil et j'étais un tantinet pressé par le temps.

"Comme elle ?"

Elle s'immobilise et prend la photo.

"C'est...une de mes anciennes élèves, Miyushi. Elle ne prend plus de cours."

"Elle aurait du mal." Je réplique sèchement. Le dossier de Natsui s'était considérablement alourdi, dans mon esprit.

"Je croyais que vous veniez pour une histoire de finances ?"

Quand je vous dis que j'ai de bons réflexes, je suis un peu prétentieux : l'adrénaline joue aussi pas mal. Son mouvement a été rapide quand elle a saisi le couteau avant de se jeter sur moi. La lame a pénétré et, en la repoussant violemment, a remonté, m'ouvrant le flanc sur plusieurs centimètres. Aucun organe vital touché, mais une plaie béante qui imbibe rapidement mon tee-shirt déchiré. Je recule, les dents serrées.

Ca c'est du bon boulot : se faire tailler par une ménagère dans une cuisine de banlieue. Elle ne m'a loupé.

"Vous êtes au courant...Pour Miyushi..." Me souffle-t-elle, le couteau à la main. C'est pas la partie la plus inquiétante, d'ailleurs. Non, le plus alarmant, dans ce cas précis, c'est qu'elle sourit. Vous je ne sais pas, mais moi après avoir poignardé un homme dans ma cuisine, je n'aurais pas les zygomatiques en fête.

A moins de ne pas en être à mon premier meurtre.

"Je ne suis pas le seul, on dirait."

Je peine à rester debout et m'efforce de respirer lentement, pressant sur le tissu de mon tee-shirt pour empêcher le sang de couler. La douleur me vrille la hanche et l'adrénaline me fait bourdonner les tempes alors que je suis chacun des mouvements du couteau du regard.

"Vous avez tué la petite avec ça ?"

"Non...non...je l'ai...étouffée. C'est plus propre, vous comprenez ? Elle s'est plus débattue que vous...Ne bougez pas, vous allez tout...salir..."

Lentement...Tout doux...A cette distance, si elle me poignarde encore, pas sûr que je puisse esquiver. D'autant que je suis en train de me vider sur son carrelage, comme elle vient de me le faire délicatement remarquer. Les ofuda...Dans ma poche....

"Ca n'est pas très discret de tuer un officier de police, Kikomura-san."

"Vous n'êtes pas de la police. J'ai appelé mon mari, il n'y a pas d'enquête, vous êtes venu pour Miyushi et...les autres..."

Les autres ? De mieux en mieux.

"Il ne fallait pas...la première, j'étais en colère...par ce qu'il l'avait sautée, cette petite garce."

Elle rit et son visage se contracte. Une folle. Une furie, même...Et elle ne me quitte pas des yeux. Elle a senti que j'étais sur la défensive et attend sans doute que je commence à flancher, que j'ai perdu suffisamment de sang pour pouvoir me porter un second coup. C'est là que je perçois...cette aura...

Et que j'ai une opportunité.

"Alors toutes les autres...c'était une...précaution. Miyushi était jolie...il aurait cédé, elle était trop jolie..."

"Plus que vous, je suppose ?"

Je vous ai dit que je n'étais pas subtil. Ca tombe bien : face à quelqu'un qui est à l'affût comme elle, le mieux, c'est d'inciter à l'imprudence. De me foncer dessus dans un accès de rage alors que j'ai empoigné les ofuda dans ma poche.

Et qu'accessoirement la petite Miyushi vient d'apparaître dans l'encadrement de la cuisine, la tête penchée sur le côté. Kikomura s'immobilise et ses pupilles se dilatent alors qu'elle me quitte des yeux pour les poser sur le fantôme - une erreur.

"N...Non !!! Comment...Je vais devoir encore...?" Gémit-elle en fixant Miyushi.

Serrant les dents , j'avance sur elle et lui colle une machette sur le poignet pour lui faire lâcher son arme avant de la jeter au sol et de lui écraser ma main sur le visage, lui masquant les yeux.

"Miyushi...Je m'en occupe."

J'ai le souffle court, je perds trop de sang, il va me falloir une ambulance rapidement...mais je ne peux pas foutre le camp, en laissant le champ libre à l'esprit de la gamine. Je ne l'aiderais pas en la laissant se venger.

"Je m'en occupe. Elle ne recommencera pas."

Entre les mèches de cheveux noirs, les yeux vitreux roulent, puis s'immobilisent et Miyushi se redresse lentement en me considérant. La confiance, c'est la valeur la plus essentielle entre un onmyôji et un fantôme : le jour où les morts cessent de voir en lui un messager, ils le mettent en pièces.

"Miyushi...si tu ne me laisses pas faire, tu ne partira jamais d'ici..."

J'ai du mal à parler. Faire des gestes précis...Prendre mon téléphone. Appeler les flics, les vrais. Leur expliquer que je suis en train de me vider de mon sang auprès d'une psychopathe récidiviste. La routine.

Quand je raccroche, Miyushi a disparu, je ne perçois même plus son aura. Sous mon poids, Kikomura se débat en gémissant.

"Vous pouvez me remercier" Je lui souffle alors qu'elle tente de me frapper à la hanche, récoltant une mandale qui la calme. Je ne suis pas gentleman.

"Je ne vais pas vous laisser maudire par la gamine que vous avez tuée. J'en crève d'envie, de vous laisser dans votre cuisine, attendre qu'elle vienne vous chercher, elle ou "une autre", comme vous le dites si bien. Considérez les deux gnons que je viens de vous mettre comme un paiement-retour pour m'avoir tatoué l'abdomen à la céramique."

Je soupire et incante lentement pour minimiser les effets de l'hémorragie, une méthode de relaxation qui ralentit le rythme cardiaque et m'empêche de partir dans les pommes avant que l'ambulance n'arrive.

****

En me sanglant sur la civière, l'infirmier m'a charrié en me comparant à une trousse dont on aurait ouvert le zip. Pas facile de rigoler quand on a l'épiderme séparé en parts égales, encore moins de mettre un pain à cet abruti pour son sens de l'humour douteux. Six point de suture. Les couteaux japonais sont les meilleurs du monde paraît-il.

Croyez-en mon expérience aussi fraîche que ma plaie, ce n'est pas usurpé.   

J'ai appris de la bouche de Natsui lui-même que sa femme souffrait de délires paranoïaques depuis plusieurs années et se construisait des "rivales imaginaires". Il s'était tu, pensant que ça ne prêterait pas à conséquence.

Et quand elle avait tué la première étudiante, il l'avait couverte. Mais au troisième meurtre, ça avait commencé "à se voir".

Je lui ai simplement dit que c'était un pauvre type. Sans pouvoir rien lui faire d'autre que lui cracher mon mépris à la gueule, ça ne m'a même pas soulagé, d'ailleurs. Il s'est payé le luxe de me répondre que pour quelqu'un qui s'était introduit chez lui et avait rendu sa femme hystérique, j'étais "gonflé". Puis il est sorti de la chambre en me souhaitant un "prompt rétablissement".

Par l'encadrement de la porte, j'ai vu les deux gorilles de Gekkô qui lui emboîtaient le pas, à bonne distance.

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/paulworthington/372312911/

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