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C'est passé près…

 

Ho pas pour moi, je m'en tire juste avec suffisamment de griffures pour ressembler à une grille de morpion, mais rien qu'un peu de coton et de désinfectant ne puisse arranger.

 

Par contre, pour les collatéraux, pardon, c'est du travail d'artiste. Le seul point positif c'est que j'ai reçu de la part de Kokuen un message soigneusement calligraphié – à la main, s'il vous plaît – pour me remercier.

 

Je suis pas sûr de préférer la gratitude de cette garce de chat qui méprise mes contemporains à l'estime de mon clan, ceci dit…et plus précisément à celle de Shinkin, qui ne m'adresse plus la parole et me snobe jusqu'à nouvel ordre.

 

Mais je vais commencer par le commencement, plutôt que d'étaler mes états d'âme auquel personne n'entrave rien, puisque personne ne sait ce que j'ai fabriqué à Osaka.

 

***

 

Chaque fois – c'est à dire pas souvent- que je vais chercher Shinkin à la sortie de l'école, elle exige que je lui porte son cartable et me fiche une tête comme un melon jusqu'à ce que je cède. C'est son caprice, auquel je n'ai jamais rien compris, en temps normal elle déteste qu'on fasse les choses à sa place. Sauf ça. Elle était donc très occupée à essayer de me fourguer son cartable lorsque nous avons noté – en même temps – le chat qui nous observait depuis la fenêtre au-dessus…Un chat à l'oreille droite a demi amputée.

 

"Kiyoi !"

 

Shinkin sourit et tend les bras, dans lesquels le chat saute sans hésiter. Je grimace.

 

"Tu l'embrasses et tu la largues là, s'il te plaît. On a pas que ça à faire."

 

Je devrais même pas être là, la commission de sécurité est en plein merdier sur le dossier de Shigata, un de ses membres respectés qui semble-t-il est tombé sous la coupe d'une kitsune, qu'il va falloir démasquer. Je suis supposé ne pas lâcher le type d'une semelle, sauf pour dormir. S'il venait à faire des "confidences sur l'oreiller" à une renarde, je ne risque pas une petite engueulade, ni le Japon un simple fait divers.

 

Kiyoi, loin de se tirer comme je l'ai espéré quelques secondes, me grimpe sur l'épaule, provoquant chez moi un frisson ascendant, de la nuque jusqu'à mon meilleur profil. Je  la chope par la peau du cou, lui adressant mon pire regard (le n°8, celui qui vous promet que l'expression "sévices physiques" n'est pas que du bluff) et elle se transforme aussi sec. Je suis donc à la sortie d'un collège, tenant par le cou ce qui ressemble à une gamine de douze-treize ans… Je la lâche en jurant.

 

"Mais t'es pas bien de reprendre forme humaine en plein milieu de la rue ! Tu veux quoi, que je me fasse embarquer ?!"

"J'ai besoin de vous, Satoru-chan !" Miaule-t-elle, n'écoutant pas un mot de ce que je dis.

 

Ho, bordel, je vais lui arracher les entrailles et les lui mettre en boucles d'oreilles.

 

"-SAMA !!! Putain, Kiyoi, combien de fois…"

 

"C'est quoi le problème ?"

 

Shinkin m'a collé une main préventive sur la bouche, me laissant m'étrangler de fureur.

 

"J'ai reçu un appel de la famille d'Osaka ce matin…de Ran, ma copine qui vit là-bas. Elle…elle avait peur, elle pleurait, elle disait…qu'on allait tous les tuer."

 

Je dégage la main de ma cousine d'un geste sec.

 

"C'est ta sœur qu'il faut alerter. C'est elle la patronne des greffiers, je te rappelle."

 

"Ma sœur est en réunion pour deux jours, elle répond pas à mes appels ! Ran a dit qu'il fallait de l'aide tout de suite !"

 

"Non. On intervient pas."

 

"Quoi ?"

 

Shinkin me regarde, interloquée.

 

"Je suis sur une affaire urgente, dont dépend toute la sécurité du territoire. Je ne vais pas partir à Osaka et tout laisser en plan sur les affirmations d'un chat. Qu'est-ce qui nous dit qu'elle raconte pas des bobards ? Hein, Kiyoi ?"

 

La bakeneko devient blême et secoue la tête.

 

"Je…je ne vous ferais jamais ça…"

 

"Ben voyons. Tu es une candide, comme ta salo…saleté de sœur qui rachète à bas prix tout ce que la côte Nord compte de terrains sinistrés ? Comme cette même saleté qui m'a planté dans le dos un nombre de fois incalculable ? Débrouille-toi, Kiyoi. Mon travail c'est d'assurer l'équilibre entre yôkai et humains, pas de voler au secours des bakeneko. Tu te trompes de responsable."

 

J'espérais avoir été assez définitif et clair…malheureusement pas assez pour Shinkin, qui se plante devant moi avec son horripilant petit air de bonne femme autoritaire, les poings sur les hanches.

 

"Notre travail c'est  de protéger !"

 

"Merci de me l'apprendre" Je rétorque avec un sourire narquois "Je ne sais pas où tu as lu ça, Shinkin, mais notre travail c'est d'assurer la protection du territoire, pas d'une minorité. On ne peut pas sacrifier le pays pour secourir trois greffiers – qui ne sont peut-être même pas en danger. Est-ce que ça te semble logique, à défaut d'être moralement acceptable ?"

 

Je la regarde dans les yeux. Elle ne cille pas, refusant de baisser la tête.

 

"Shinkin ? Tu comprends ?"

 

"Ca te prendra peut-être qu'une journée et tu sauverais des vies…"

 

"Ca me prendra sans doute deux jours pour rien. Je ne peux pas  agir sur une théorie, Shinkin. Kiyoi, vois ça avec ta sœur."

 

Ma cousine a  cessé de lutter mais son regard va de la bakeneko, décomposée, à moi, qui ne bronche pas. Il y a peut-être urgence mais je ne peux pas gérer celles des autres, j'ai déjà trop de gens qui meurent côté humain pour m'occuper des yôkai.

 

"Kiyoi. Si je t'ai sauvé la vie une fois c'est parce que le hasard a fait que j'étais disponible…Si j'avais eu une urgence, j'aurais dû choisir. Et c'est pas toi que j'aurais choisie. Arrête de me prendre pour un super héros, ok ? Je suis le premier onmyôji du Japon, pas l'assistant de ta sœur. On rentre, Shinkin."

 

Et je reprends ma marche. Ma cousine ne bouge pas et je fais claquer ma langue, agacé.

 

"Shinkin !"

 

"Tu dis toujours que c'est le travail d'abord…que c'est important parce qu'on veille sur les autres."

 

Elle me passe devant et me prend son cartable des mains.

 

"Mais même pour ça, t'as pas le temps."

 

***

 

Vous avez remarqué ? Je suis parti du principe que Shinkin allait m'obéir et se borner à me faire la gueule. Je suis un peu naïf, oui. Pour ma défense, je connais mieux les états d'âme des yôkai que ceux d'une gamine de onze ans. Forcément, le lendemain matin, à la place de la gamine susdite, il y avait un papier sur son oreiller. Rose, le papier et griffonné par un stylo parfum fraise, très familier pour empuantir chaque semaine la liste de courses.

 

Ne t'inquiète pas. Je rentre vite. Je t'aime.

 

Notez les deux derniers mots, supposés m'empêcher d'entrer dans une colère noire quand je lui aurai mis la main dessus. Loupé.  En jurant sur la tête de mes ancêtres, jusqu'à Abe no Seimei, que je vais la tuer, je chope ma sacoche et y jette pêle-mêle mon matos avant de me précipiter dehors, manquant shooter dans le mange-crasse, qui ne comprend pas pourquoi j'éructe des malédictions dès sept heures du matin.

 

A peine la porte ouverte, je me retrouve le nez plongé…dans un décolleté.

 

"Tiens, Kokuen. Quelle mauvaise surprise."

 

"C'est ce qui vous fait loucher ?" Me demande-t-elle, mordante.

 

"Pas de ma faute, je suis à hauteur optimale" (OUI, je suis plus petit que Kokuen.  Pas la peine d'épiloguer sur mon mètre soixante.)"C'est pour ?"

 

Glissant une main à l'intérieur de son tailleur, elle en retire un petit papier, qu'elle me tend avec une expression proche du fauve qui proposerait un sucre à une musaraigne.

 

"Ca vous dit quelque chose ? Ma sœur y parle d'onmyôji…"

 

"Désolé mais j'y suis pour rien sur ce coup-là. Je l'ai soigneusement envoyée chier hier et  Shinkin n'a pas été du même avis. J'ai eu le même genre de courrier."

 

"Et vous partiez ?"

 

"Pour Osaka. Dans la foulée, je vous ramène votre sœur…enfin si je les étrangle pas toutes les deux. Maintenant, si vous vouliez bien vous pousser, j'ai un train à prendre."

 

"Je ne pense pas, non."

 

Elle me sourit et me désigne la rue en contrebas.

 

"J'ai ma voiture. Vous savez conduire ?"

 

"Je suis pas trop mauvais sur une trottinette. Et je ne me souviens pas avoir dit oui."

 

Elle plaque sa main sur mon ventre  et appuie lentement les griffes à quelques centimètres de mon nombril, traversant mon tee-shirt.

 

"Ma petite sœur a fugué parce que vous lui avez refusé de l'aide. Je vous tiens donc partiellement pour responsable de cette situation et croyez-moi, si je considère la violence comme une arme pour les faibles, je peux me montrer des plus persuasives. Vous n'avez pas idée du nombre de points névralgiques, surtout chez un homme."

 

"Partiellement responsable ? C'est gentil de pas me charger, Kokuen." Je rétorque avec une grimace, saisissant son poignet alors qu'elle cesse de faire pression sur mon estomac. "C'est parce que vous vous sentez fautive aussi ?"

 

"Plutôt parce que "partiel" sera ce qui vous qualifiera le mieux une fois que j'en aurai fini avec vous."

 

Et je vais passer des heures en voiture avec ça. Je voyagerais bien dans le coffre, pour le coup.

 

****

"On commence par quoi ?"

 

"La maison de famille d'Osaka. La plupart des bakeneko de la préfecture y vivent, c'est sans doute de là qu'ils ont appelé."

 

Le trajet a été des plus délicieux : attendu que Kokuen et moi n'avons strictement rien à nous dire, il s'est déroulé dans un silence de plomb, si bien que j'ai fini par méditer pour éviter de perdre mon temps et surtout de me stresser à en devenir liquide. Kokuen a garé la voiture au bas d'une petite pente, au sommet de laquelle siège une immense propriété.

 

De mon côté, j'essaie de joindre sans succès le bureau Onmyôdo d'Osaka (traduction express : mes correspondants onmyôji à Osaka. Je rappelle que d'un point de vue légal, je suis fonctionnaire). J'espère que Shinkin aura eu l'idée d'entrer en contact avec eux.

 

Kokuen a sorti un petit sac de voyage du coffre et me devance dans la montée.

 

"Je vais m'annoncer, je doute qu'ils vous ouvrent."

 

"Ce ne sera pas la peine." Je constate en grimaçant.

 

La porte principale a été fracturée, le bois est fendu sur pratiquement toute la hauteur.

 

"Si vous n'êtes pas armée, c'est le moment de vous en préoccuper. Ca m'étonnerait que ce soit le nouvel architecte d'intérieur qui ait fait ça."

 

Nous nous avançons dans l'allée, sur la défensive, traversant le jardin jusqu'à apercevoir l'entrée, devant laquelle nous attend un premier "paquet surprise", le cadavre d'un chat, étendu de tout son long dans une flaque de sang. Kokuen le soulève.

 

"C'est Mayuda, le chef de famille…"

 

"C'était. Baissez pas votre garde." Je souffle en me plaquant près des shôji, fuda sortis. Kokuen se place de l'autre côté, griffes au clair. Je fais brusquement coulisser la porte et nous entrons en même temps, vérifiant chacun de notre côté qu'il n'y a personne en embuscade.

 

"Rien dans mon angle mort. De votre côté ?"

 

"Kondo…"

 

Trop occupé à m'assurer qu'on allait pas me planter par-derrière, je n'ai pas pris le temps de regarder en face de moi. Je me fige. Il y a des traces de sang partout au sol et de minuscules cadavres disséminés dans l'entrée. Kokuen ouvre les portes et nous tombons sur d'autres corps, parfois humains, de bakeneko.

 

"Kiyoi ? Kiyoi !!!"

 

C'est la première fois que je vois Kokuen angoissée mais moi-même, j'avoue que je me sens mal. Il doit y avoir une quinzaine de bakeneko, pas un qui bouge encore. J'avance comme un somnambule dans les traînées ensanglantées sur les tatami, examinant les cadavres. Certains ont eu la nuque brisée, d'autres ont été purement et simplement saignés à blanc…Mon regard capte alors quelque chose de familier. Je m'accroupis pour le ramasser lorsqu'un cri retentit.

 

Une femme – bien humaine celle-ci- encore en manteau vient de faire irruption dans la pièce. Elle est suivie de près par un policier.

 

"Que faites-vous là ?"

 

Le flic s'avance et je lève les mains en signe d'apaisement.

 

"Wow, wow, wow, on se calme. Je suis agent gouvernemental, je viens enquêter au sujet de suspicions de meurtre de masse…à raison, comme vous pouvez le constater."

 

"Vous pouvez me le prouver ?"

 

Kokuen me jette un regard rapide alors que je glisse la main dans la poche arrière de mon jean pour prendre mon autorisation.

 

Rien.

 

Vide.

 

Dans le doute, je fais l'autre poche mais je sais bien qu'elle n'est pas là, vu que je la mets toujours dans la même poche, s'il y a bien un truc sans lequel je ne pars pas c'est ce foutu papelard. Et je suis certain de l'avoir laissé dans mon jean, la veille. Les yeux de Kokuen s'étrécissent.

 

"A quoi jouez-vous ?"

 

"Je ne comprends pas…"

 

Et là, réalisation soudaine : Shinkin.

 

Shinkin qui est parfaitement au fait de ma paperasse vu qu'elle s'en sort mieux que moi pour la classer.

 

Shinkin qui sait où je range mon autorisation.

 

Shinkin qui m'a fait les poches.

 

Je suis à Osaka, flanqué d'une bakeneko, en plein sur une scène de meurtre, les mains sur un cadavre et je n'ai rien d'autre que ma carte d'identité. Je lève les yeux sur Kokuen.

 

"Elle…m'a pris mon accréditation."

 

"Vous plaisantez, j'espère."

 

"D'après vous, mon teint tire sur le blanc pour l'effet comique ?"

 

Le policier nous regarde tour à tour et secoue la tête.

 

"Je vais vous demander de me suivre."

 

Rapide calcul : toute la commission de sécurité est occupée sur l'affaire Shigata et risque de ne pas répondre immédiatement si je les appelle pour me blanchir. Je veux bien parier que la police a un dossier sur Kokuen, du genre qui va les inciter à ne pas la laisser sortir tout de suite. On est bon pour 48 heures, sans être pessimiste.

 

"Non, écoutez, je suis…"

 

Je n'ai même pas le temps de finir ma phrase qu'un claquement sec retentit : Kokuen vient de sortir son fouet du sac de voyage et a mouché le policier, en l'envoyant s'écraser sur un shôji. La civile à côté pousse un hurlement, marchant à reculons et la bakeneko l'intercepte en lui ligotant les chevilles .

 

"Qui êtes-vous ?"

 

"L….L'intendante…je…je venais comme tous les matins, j'ai…j'ai tout trouvé comme ça et j'ai appelé…la police…Ne…me…"

 

"Avez-vous vu une adolescente avec une oreille abîmée ? Répondez."

 

Elle resserre son fouet, faisant basculer l'intendante sur les genoux, en larmes.

 

"N..on !! Je suis ressortie tout de suite ! Je n'ai rien fait…"

 

"Arrêtez, Kokuen. Foutons le camp d'ici avant d'avoir tous les flics d'Osaka sur le dos."

 

Elle me siffle après et je recule, par précaution.

 

"Je ne partirai pas sans savoir qui a pu faire ça."

 

"Moi, je sais."

 

Dans  ma main, je tiens encore ce que j'ai prélevé sur un cadavre au moment où on nous a interrompus : un fuda.

 

"Vous savez ce que c'est ?"

 

"Vous utilisez ce genre d'amulette pour vos invocations."

 

"Bonne réponse. Sauf que celle-ci n'est pas à moi…Et je l'ai retrouvée ici. Ils ont été tués par des shiki."

 

La bakeneko déroule son fouet et me fixe, les yeux réduits à deux fentes.

 

"En d'autres termes…"

 

"…C'est le travail d'un onmyôji."

 

A SUIVRE…

 

 

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Source de l'image : http://www.flickr.com/photos/ladymixy-uk/4052941662/

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