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Hé bien il était temps…

 

Désolé de ce long mois sans un mot, mais j’étais à l’hôpital.

 

Puis chez les flics.

 

Puis à l’hôpital.

 

Puis en rattrapage de sommeil.

 

Puis mon mange-crasse a dévoré l’ordinateur.

 

Puis j’ai eu la flemme.

 

Puis j'ai épuisé mon contingent d'excuses.

 

Mais voici enfin le bouclage de l’affaire “Dames blanches”, qui a vu se concrétiser de très touchantes retrouvailles.

 

Très touchantes, oui.

 

***

 

Des heures que je lance la perle de mon mala contre le mur face à moi, assis à même le sol. Le bruit qu’elle fait en rebondissant est devenu monotone mais mon regard reste fixé devant moi, mon geste précis, toujours identique.

 

Une spécialité de ma branche, qui consiste à répéter le même geste pendant des heures et quand je dis le même, je veux dire au moindre détail près : mon bras ne tremble pas, mes doigts saisissent la perle toujours à la même hauteur, mon regard est parfaitement fixé sur le point d’impact du mur.

 

Poc.

 

Poc.

 

Poc.

 

Je sens à peine la crampe qui gagne lentement mon épaule et enveloppe mon muscle d’élancements progressifs.

 

Poc.

 

Poc.

 

Poc.

 

Tout est prêt.

 

Je ne suis même pas nerveux, à vrai dire, sous terre, si près des “gens normaux” tout en restant en coulisse, je suis dans mon élément. Faut croire que mon père avait raison : chez moi, le yôkai l’emporte sur l’humain. Il a simplement omis que c’était en partie de sa faute.

 

Mes émotions jouent au grand huit depuis le début de la nuit, mon cerveau est pris en étau entre positivisme forcené et désespoir résigné.

 

Il m’a fallu assez peu de temps pour m’enfoncer dans le crâne que je ne reverrai pas Shinkin.

 

Parce que c’est possible.

 

Parce que c’est probable.

 

Parce qu’espérer me rend vulnérable. Et que je ne peux pas me le permettre.

 

Elle est aux mains d’un type qui a fracassé le crâne d’une fille pour lui avoir dit non. Les illusions, j’en suis le maître, pas le client...je doute que ce genre d’individu s’arrête à l’âge de sa victime.

 

Je ne suis même pas triste, je n’ai pas spécialement envie de chialer alors que je fixe le mur face à moi. Un cul-de-sac.

 

Ça me va tellement bien…

 

Non, je ne suis pas triste.

 

C’est la colère qui me prend aux tripes et maintient mes sens éveillés, une rage glaciale mais bouillonnante et qui nourrit mes instincts meurtriers. Je suis peut-être un pathétique looser connu pour son laxisme et je n’ai pas le goût du sang comme tous les dégénérés que je fréquente par mimétisme social.

 

Mais je vais prendre mon temps.

 

Il n’a probablement pas fait de cadeau à Shinkin, après tout.

 

Interrompant mon mouvement, je lève les yeux au plafond et souris. Il est intégralement recouvert de fuda.

 

Mieux qu’au train fantôme.

 

Et comme monsieur loyal, je pense avoir les qualités requises : la folie meurtrière est un peu fraîche chez moi mais je m’adapte vite. J’arrive rarement à faire supplier ceux à qui je colle une trempe mais cette ordure va supplier.

 

En me vomissant son sang et son reste de dignité sur les pieds, mais il suppliera.

 

Poc.

 

Poc.

 

“Kondo ?”

 

Je rattrape la bille et étrangle un grognement de douleur en rabaissant le bras, qui peut enfin me faire savoir que ma crampe s’est transformée en courbature.

 

“Ici.”

 

Je distingue la silhouette au loin, qui braque un faisceau blanc dans ma direction et me frappe au visage. Franck s’immobilise à quelques mètres de moi, hésitant. Il est grand, massif, la démarche lente, prudente et il roule légèrement des épaules en avançant dans ma direction. Une brute intelligente. Je lui souris.

 

“Je vois que vous avez trouvé mes indications.”

 

Difficile à louper, les indications : j’ai egréné des fuda annotés depuis le quai jusque dans ce boyau.

 

“Pourquoi le tunnel ?”

 

“Parce qu’attendre le prochain métro avec un cadavre sur l’épaule me paraissait pas super optimisé. Vous auriez préféré trouver les flics ? Je me suis occupé du courant, on a au bas mot quinze minutes pour qu’ils remettent la station en marche. Le métro est fermé à cette heure-ci mais il ne va pas tarder à ouvrir, vous arrivez tard.”

 

Je me redresse, mains dans les poches et passe le pied le long du rail électrifié, nonchalant. Me voir zen est paradoxalement mauvais signe, celui qui indique que je ne vais pas retenir mes coups. Et il semble le comprendre car il reste à bonne distance.

 

“Par ici.”

 

Le déclic du pistolet m’alerte. À cette distance et ébloui par sa lampe, je le distingue mal mais je sais encore reconnaître le bruit caractéristique d’une arme.

 

“Si vous me tuez, vous ne trouverez pas le cadavre.”

 

“Je ne compte pas vous abattre. Simple sécurité. Et ce n’est pas sur vous que le canon est pointé. Je me suis un peu renseigné, vous savez...vous avez des connections avec les yakuza, j’ai supposé qu’un automatique braqué sur votre crâne ne vous émouvrait guère.”

 

Mieux renseigné que je ne le pensais...décidément les indics ont jusqu’à mes photos de vacances dans leurs archives, j’entends d’ici Gekkô soupirer.

 

Le faisceau lumineux quitte enfin mon visage, soulageant mes yeux pour pointer sur un sweat rose familier.

 

Mon propre calme me terrifie.

 

Je reste immobile, souriant.

 

Comment je peux faire, je n’en ai pas la moindre idée, c’est comme si toutes mes pensées étaient figées, en attente du signal. J’ai atteint le point de concentration maximal, celui où mes émotions sont totalement inhibées. Joli travail. Je me réjouirais bien si ça ne ressemblait pas étrangement à la définition du terme “psychopathe”.

 

Suivre le plan.

 

De toute façon, je ne peux rien faire d’autre : j’ignore si la silhouette que tient Franck est vraiment ma cousine, son cadavre ou un leurre et vu le personnage, il ne me laissera pas le vérifier.

 

Je dois prendre le contrôle.

 

Un goût métallique m’envahit brusquement la bouche : je me suis mordu la langue jusqu’au sang, inconsciemment, un sursaut d’émotion, à fleur de peau, un petit shot d’endorphine histoire de me rappeler à quel jeu je joue.

 

“Passez devant, Kondo.”

 

“C’était mon intention.”

 

Je ne lui tourne pas tout à fait le dos, me décalant pour le garder à peine dans mon angle de vue, marchant lentement. Nous passons sous le plafond aux fuda et je prends une profonde inspiration avant de murmurer mes mantra, hachés, m’envoyant dans le nez l’odeur de mon sang. Une aiguille brûlante de stress s’enfonce lentement mais sûrement dans mon estomac lorsque j’entends le pas de Franck s’arrêter.

 

“Qu’est-ce que c’était ?”

 

“Quoi ?”

 

Je me retourne d’un seul mouvement pour lui faire face. Il a dirigé sa lampe vers l’autre extrémité du tunnel, en direction des quais.

 

“Il y a des voix. Vous êtes certain qu’il va leur falloir un quart d’heure pour remettre le rail en service ?”

 

“En traînant au lieu de bouger, vous risquez de le vérifier prématurément. Et vous ne serez pas le seul. C’est désagréable, la destinée d’un lardon qui attache.”

 

Son pas résonne à nouveau, en rythme avec le mien et je reprends mes incantations. Mes muscles se contractent et je retiens un grognement de douleur pour ne pas l’alerter. Je sollicite trop mon pouvoir, je dois me ménager…

 

“Là ! Il y a quelqu’un...j’ai entendu une voix derrière nous.”

 

“Personne à part un cinglé ne s’engagerait comme piéton dans ces tunnels. Un métro c’est lourd quand ça vous passe dessus. Allez ! Grouillez ! On y est presque !”

 

“Vous avez prévenu la police.”

 

Je rigole. Oh putain, on dirait le rire d’un dément.

 

“Les flics...Comme si j’avais besoin des flics…”

 

Il tressaille, je devine le canon de l’arme qui s’abaisse. C’est le moment...le peu de peur que je suis capable d’inspirer, c’est le moment de tout miser dessus. Me retournant pour le fixer, je fais claquer ma langue.

 

“Vous savez ce que je fais ? Ce que je suis ?”

 

“Un agent du gouvernement. Avancez. N’essayez pas de gagner du temps.”

 

“Je ne fais que rattraper celui que vous perdez avec vos “voix”.”

 

Il tressaille encore et la lampe décrit un arc-en-cercle.

 

“Vous avez prévenu quelqu’un.”

 

Le tunnel s’emplit de murmures, de souffles, de bruits indéfinissables qui résonnent contre ses parois.

 

“Vous parlez de ce bordel, là ? Ce n’est que la respiration de Tokyo...elle a les poumons encrassées, avec tous les déchets comme nous qu’elle trimballe chaque jour.”

 

La respiration de Tokyo légèrement dopée par son onmyôji local...Franck s’approche de moi et je distingue enfin son visage. Il a tout fait la gueule que je l’imaginais avoir : celle d’une brute intelligente. Les traits massifs mais le regard vif profondément enfoncé sous d’épais sourcils blonds. Ni folie, ni rage n’émanent de lui, juste la froideur brute des dégénérés qui ont la main leste. ...Il a peur. Il le cache mieux que moi mais ce type a la peur des lâches dégonflés qui chient dans leur froc face à la justice.

 

Pourtant la justice est plus douce avec les ordures que la vengeance, c’est pas de la taule dont j’aurais peur à sa place. Dans les entrailles de Tokyo, les tribunaux humains c’est un peu une blague de potache.

 

“Qui avez-vous prévenu ?”

 

“Mon légiste. Le brave homme n’aime pas les heures supp’ que je risque de lui infliger. Vous êtes parano. Personne ne peut nous suivre sans que vous l’ayez vu sur le quai.”

 

Le murmure s’intensifie, enfle...on y reconnaît les échos d’une voix. Les yeux de Franck passent de moi à l’obscurité qui nous entoure et je baisse rapidement le regard sur la forme qu’il tient sous son bras.

 

Merde.

 

Pas le moment.

 

Ce n’est qu’un tas de chiffon. Peut-être déjà un cadavre. J’avale une bonne lampée de salive visqueuse de sang et inspire.

 

“Elle est là.”

 

Je lui indique un boyau adjacent.

 

“Je l’ai tuée sur le quai, j’ai planqué le corps. Je vous laisse vérifier.”

 

Il me dévisage encore. Ses yeux sont troubles, malgré son calme apparent, il devine que c’est trop simple.

 

“Laissez-moi vérifier que vous n’avez pas d’armes.”

 

“Sur le mollet. Ma dague de famille. M’enfin je ne pourrais même pas vous enlever vos peaux mortes avec ça.”

 

Il relève son arme pour faire basculer ce qu’il porte sous son bras, révélant, sous une masse de cheveux noirs...le visage de Shinkin. Elle a pleuré et son visage est tuméfié, un gros morceau de sotch lui barre la bouche et lui a coincé plusieurs mèches à l'intérieur mais son regard est vif, attentif. Elle ne crie pas. Elle ne pleure pas. Ne m’appelle pas. Comme moi, elle reste immobile.

 

C’est bien, ma grande.

 

T’as un peu écouté ce que ton grand con de prof t’as enseigné. Ne pas laisser les émotions tout foutre en l’air. Quand ce sera fini, tu pourras te lâcher. En attendant notre survie dépend de notre calme à tous les deux histoire de ne pas donner l’alerte à ce connard violent.

 

Je soutiens le regard de la petite, sans broncher. Elle esquisse un vague mouvement de tête et je fais claquer à nouveau ma langue pour l’en dissuader. Franck l’a placée comme un bouclier devant lui.

 

“Sortez votre arme et posez-la à mes pieds.”

 

M’agenouillant sans quitter le flingue des yeux, je remonte mon jean et dégaine lentement ma dague, que je balance au sol. Le canon se pointe sur moi alors que Franck ordonne à Shinkin de la ramasser,après lui avoir détaché les mains. Deux otages en réciprocité…Je sers autant de bouclier qu’elle.

 

Sauf que j’ai déjà survécu à une balle et que je ne me suis pas fait cogner...pas encore.

 

“Placez-vous dos au mur.”

 

“Vous allez me descendre sans même vérifier que j’ai bien abattu ma cible ? Vous êtes pas perfectionniste comme client…”

 

Shinkin s’agite. Pas maintenant...Pas maintenant, tu vas tout faire foirer...Le tunnel est devenu presque bruyant et des grattements, des craquements résonnent au-dessus de nos tête. Je marmonne encore mes incantations, je dois aller au bout si je veux y arriver, sans me faire interrompre. Franck parait hésiter entre la nécessité de m’abattre tout de suite et celle d’aller s’assurer que j’ai fait le sale boulot…

 

Alors qu’il semble se décider et lève son arme dans ma direction, un long filet noir, s’écoulant du plafond, vient s’écraser sur sa tête. Il sursaute et la silhouette bondit à ses pieds.

 

Kokuen. Enfin.

 

S’il panique assez pour m’oublier c’est parfait.

 

Sinon, il va comprendre…

 

“Qu’est-ce que…”

 

L’obscurité a envahi le tunnel, mon maboroshi se referme sur nous comme une bulle. La bonne nouvelle c’est qu’il est coincé ici.

 

La mauvaise c’est qu’on est coincé avec lui. Kokuen tourne lentement autour de Franck, sans reprendre forme humaine…

 

“Ok, maintenant on arrête les conneries.”

 

Aux craquements succèdent des hurlements, de véritables cris de détresse qui résonnent autour de nous. Franck ne sait plus ou braquer son arme et en désespoir de cause finit par la pointer sur Shinkin.

 

“C’est vous qui faites ça. Vous m’avez drogué ?”

 

“Oh qu’il est mignon...j’adore les pragmatiques. c’est tellement plus facile de leur foutre une trouille à les en faire claquer. Vous êtes pas cardiaque, j’espère, sinon ça sera trop vite réglé pour être marrant.”

 

Kokuen se place entre Franck et moi. Elle attend son heure. La seconde où la peur le mettra à sa merci...

 

“Ça vous excite ? Quand elles crient ? Quand elles crèvent ? Pour vous la petite mort pour elles c’est terminus, hein ?”

 

La colère m’a empoigné aux tripes et je fixe Franck avec un rictus. Il resserre sa prise sur Shinkin, comme il s’agripperait à une bouée. Je ne bouge pas, concentré sur le maintien de mon maboroshi, qui me demande - malgré les apparences - une énergie considérable. Une sueur gluante me coule le long du visage et tous mes muscles sont douloureusement contractés, ma respiration, courte, difficile.

 

Premier avertissement.

 

“Arrêtez ça ou je tire.”

 

Shinkin tressaille violemment. Elle retient ses larmes. Et moi je me retiens de tout foutre en l’air en sautant à la gorge de cette ordure au risque de ramasser une balle.

 

“Arrêter quoi ?”

 

Je lève les bras.

 

“Je n’ai ni arme ni rien qui puisse vous affecter et vous êtes le seul en train de perdre les pédales. à moins…que vous n’entendiez sa voix ?”

 

Une crampe m’élance dans toute la poitrine. Merde, c’est pas le moment.

 

“Vous ne vous êtes jamais demandé comment une femme à qui vous aviez réduit la tronche en bouillie pouvait encore être en vie ?”

 

Kokuen s’est rapprochée de moi et s’enroule en ronronnant autour de ma jambe. Moi je douille mais elle se régale. Content qu’il y en ai un sur quatre qui soit au parc d’attraction pendant que les trois autres crèvent dans leur trouille. Nous sommes dans l’obscurité totale, le tunnel autour de nous a disparu et Franck est tétanisé. Kokuen, se coulant le long de moi, reprend forme humaine et lui sourit alors qu’il abaisse son arme, totalement hébété.

 

Elle ondule en se plaçant contre moi, souriante, faisant écho à mon propre rictus.

 

“J’avoue que du coup, je n’ai rien fait...On peut pas tuer ce qui est déjà mort, ce serait pas raisonnable, non ?”

 

Je frissonne en sentant les moustaches de Kokuen qui frôlent ma joue. Elle a pris appui sur mon épaule pour détailler Franck.

 

“Ca faisait une éternité...hm ?”

 

Patiemment, ses yeux jaunes le parcourent des pieds à la tête, millimètre par millimètre.

 

“Pour moi en tout cas, ça a semblé une éternité...mais pour toi, ça sera...très bref.”

 

Il tremble, hésite, l’incompréhension le rend totalement fébrile et je vois, infime, légère, sa prise se desserrer sur Shinkin. On y est presque...dans quelques secondes, je la récupère et je fous le camp en le laissant en tête à tête avec son destin, en train de me ronronner dans les étagères à m’en coller une otite. J’aurai juste une pensée pour le malheureux qui devra racler ce qui restera de lui une fois que Kokuen aura fait son office.

 

Mais ce serait trop simple.

 

A nouveau, je ressens un élancement dans ma poitrine et le monde se met à tanguer. Merde !! Merde !! Pas maintenant !! Un goût métallique envahit à nouveau ma bouche mais cette fois-ci, ça ne vient pas de ma langue…

 

Mon corps me lâche : trop de stress, trop d’effort. Démerde-toi, ducon. Je vacille, sens une nausée violente me secouer le plexus et tente en vain de reprendre mon souffle, m’accrochant à mon maboroshi, qui se déchire et se dissout, rattrapé par la réalité. Kokuen me jette un regard écœuré et, me rejetant sur le côté, bondit sur Franck.

 

J’entends le coup de feu au moment où je m’écroule le long du rail, la poitrine tenaillée par une douleur sourde, épuisé, incapable de me relever.

 

Allez, Satoru. Allez !! Debout !! Tu emmerdes cette enveloppe faiblarde et capricieuse, qui n’est de toute façon pas là pour longtemps ! Allez, merde !!!

 

Je serre les poings au sol et prends appui dessus, ignorant la douleur et le poids intolérable qui pèse sur tout mon squelette. Un deuxième coup de feu retentit et la balle ricoche à quelques centimètres de ma tête. Voilà le “coup de pouce” dont j’avais besoin : la perspective de me séparer de ma matière grise après un adultère inopportun avec une balle de flingue. Le monde est flou, je distingue à peine les formes devant moi, j’entends des coups sourds, l’odeur du sang...une panique animale me monte au cerveau et je cherche, à l’aveugle, la petite étincelle de Shinkin.

 

À droite.

 

Je tends les doigts, suffoqué, terrifié.

 

Et rencontre une main chaude, vivante, qui saisit la mienne avec l’énergie du désespoir. Je tire la gamine à moi.

 

“Tiens-toi.”

 

Mais c’est elle qui me redresse, elle qui donne une impulsion dans mon bras. Elle chancelle mais, déterminée, m’entraîne vers la sortie. Derrière nous, j’entends encore des coups de feu et accélère.

 

“Stop !”

 

Une autre balle claque contre le mur, à moins d’un centimètre de moi. Il nous poursuit. Je ne suis pas en état de l’attaquer...pas moi mais…

 

Je plonge au sol, plaque Shinkin et tâtonne pour lui arracher le scotch.

 

“Prends les fuda dans ma poche.”

 

Je lui adresse une grimace d’excuse.

 

“Je crois que j’en peux plus.”

 

Elle se dégage, plonge la main dans mon jean et fait volte-face, s’interposant entre Franck et moi. Combien de balles reste-t-il à ce dégénéré ? Où est Kokuen ? Morte ? Pas foutue d’avoir le dessus sur un banal humain ?

 

Comme moi…

 

On va vraiment finir comme ça, abattus par un minable qui cogne les filles ? Putain j’aurais encore préféré que ce soit Jun…Je tourne péniblement la tête pour distinguer la silhouette de Shinkin, tremblante mais fermement campée sur ses jambes, face à Franck qui la braque.

 

“Mais qu’est-ce que vous êtes…”

 

Des tanches, à l’évidence. Mes muscles ne répondent plus, blackout imminent. Alors que je me sens plonger lentement, la joue pressée contre un rail, j’entends, désarticulée, la voix de l’agent de station.

 

“Nous nous excusons pour le dérangement. La ligne va être rétablie, la station Shin-Nakano ouvrira avec un retard de cinq minutes.”

 

Ils vont rétablir la ligne. Deuxième décharge d’adrénaline qui me permet de me relever, branlant comme un vieillard et de saisir Shinkin par sa capuche pour la traîner derrière moi comme un sac. Plus tard la douceur, elle préférera quelques cheveux en moins plutôt que de rester collée à la poêle. Franck nous suit de près et nous dépasse même. Lorsque je distingue enfin la lumière du quai, il se retourne et tire, vidant ce qui reste de son chargeur dans ma direction. Il vise aussi bien que Jun bourré, pas une seule balle ne me touche.

 

Sauf qu’il ne me visait pas plus qu’il ne visait Shinkin. Je perçois, furtivement, une silhouette blanche bondissant au-dessus de moi pour s’abattre sur Franck d’un seul mouvement. Saisissant Shinkin à la taille, je la pousse sur le quai et, prenant appui sur le bord de la porte palière, grimpe avec la souplesse d’un phoque échoué et bourré d’arthrite. Enfin…

 

“Satoru ! Satoru !”

 

“Ça va.”

 

Je serre sa main dans la mienne, hors d’haleine, le stress me retombant dessus comme un coup de massue.

 

“J’ai rien.”

 

Pour ça, rien. Rien compris. Rien réussi, rien sauvé, juste couru comme un gallinacé affolé à qui on aurait coupé la tête. Et les pattes.

 

Un vrombissement soudain nous informe que nous avons bien fait de remonter : le courant s’engouffre dans le tunnel et nous plonge dans l’éclairage cru et douloureux du métro. Après toute cette obscurité, j’ai l’impression qu’un flot d’acide me rentre sous les paupières.

 

Et les deux autres ?

 

Soutenu par Shinkin, je me redresse pour voir qu’ils sont bien remontés, eux aussi. Franck nous fonce dessus, repousse violemment ma cousine, avant d’être rattrapé par Kokuen, qui bondit souplement devant lui, mi femme-mi chat, se déplaçant par petits mouvements rapides, comme une ombre. Elle feule et le laisse s’avancer avant de lui barrer à nouveau la route.

 

Il tente une autre sortie, devant laquelle elle se coule presque nonchalamment. Finalement, étouffant un juron, il lève son pistolet pour la frapper avec la crosse et elle se redresse brusquement, profitant du court instant où il expose son visage pour lui attaquer les yeux.

 

Le bruit.

 

Ho, ce bruit.

 

Ce petit bruit liquide et le hurlement de Franck, presque hystérique, bestial... Je le regarde vaciller, tout le corps secoué par un spame de douleur, incapable de détourner les yeux, fasciné.

 

J’avais promis que cette ordure allait souffrir.

 

Je suis exaucé.

 

Kokuen prend son temps...Elle avance lentement vers lui, tourne autour pour s’imprégner de la vision de son “meurtrier”, d’écouter ses cris, d’inscrire durablement cet instant dans sa mémoire. Elle le lacère.

 

Le dos d’abord. Puis les bras.

 

Il tente de la frapper, fou de panique et elle envoie à nouveau les griffes au visage, le jetant en arrière.

 

Encore.

 

Et encore.

 

L’air est saturé du sifflement de ses griffes, du son de la chair et du tissu déchirés, de l’odeur de sang, de sueur...

 

La nuque.

 

Les mains.

 

Chaque fois qu'il tente de lui échapper, il ne fait que s'exposer davantage à ses assauts. Le bitume du quai se couvrent bientôt de rainures sombre, aux pieds de Franck, qui titube, aveugle, jusqu'à ce qu'au sang se substitue des lambeaux de chair, que Kokuen détache par petits mouvements précis. Ses pupilles sont totalement dilatées alors qu’elle ondule en cercle autour de lui, qui tient à peine debout.

 

“Arrêtez.”

 

Ce n’est pas moi qui ai parlé mais Shinkin. La main serrée dans la mienne, elle regarde Kokuen alors que sa voix s’étrangle et qu’elle gémit presque :

 

“Arrêtez ça.”

 

Kokuen siffle en nous jetant un regard rapide...et se penche pour saisir à deux mains la tête de Franck, qu’elle redresse pour la placer en face de la sienne. Son visage est strié de rouge, sa voix n’est plus qu’un râle. Tendrement, Kokuen joue avec les boucles blondes tachées de sang et finalement, se penche et murmure quelques mots, que je n’entends pas.

 

Puis, elle referme ses griffes sur son visage mutilé, à la hauteur des tempes, qu’elle compresse, jusqu’à ce qu’elles cèdent. Franck a des spasmes d’agonie,éructe, convulse quelques secondes et retombe aux pieds de la bakeneko.

 

Le silence me donne la sensation de sortir de ma léthargie et je m’aperçois que j’ai retenu mon souffle tout ce temps.

 

Kokuen pose un pied sur le cadavre de Franck, ses bras blancs barrés de petites marbures carmines. Triomphante, elle se tourne vers moi.

 

“Vous avez raison, Kondo-kun. La justice peut-être très gratifiante.”

 

Et elle se lèche les babines.

 

***

 

Le diagnostic n’a pas été très clément pour moi, mon cœur en a pris un coup. Encore quelques tampons sur ma carte de fidélité du déconneur et je pourrai commencer à économiser pour un pacemaker avant l’âge de la retraite.

 

Que je n’atteindrai pas.

 

J’ai écouté le médecin en hochant vigoureusement la tête.

 

Oui, je vais faire attention.

 

Puis les yôkai, psychopathes et fantômes de Tokyo vont me ménager, aussi, me faire des massages de pieds et m’apporter le café le matin.

 

Shinkin s’en sort avec des contusions légère : elle a la joue comme un hamster et un beau coquard, heureusement rien de cassé.  Pas moyen qu’elle dorme sur un matelas autre que mon bide jusqu’à nouvel ordre mais elle arrive à faire des nuits à peu près calmes, comme ça.

Nous avons fait des allées et venues crevantes entre l’hôpital et les flics, qui étaient déçus de découvrir que je n’avais déchiqueté personne.

 

Et que la responsable s’était évaporée avant leur arrivée.

 

Kokuen…

 

Je suis allé la voir peu après les événements. Histoire de lui faire comprendre que si la justice humaine ne bougerait pas, moi, en revanche…

 

Elle m’a reçu dans le couloir.

 

Garce.

 

Comme si ton mépris acide pouvait blesser mon ego…

 

“Shinkin-kun se remet ? Ma sœur a demandé de ses nouvelles.”

 

“Bien, si on considère que votre ex petit ami ne lui a pas éclaté le crâne.”

 

Nous nous toisons tous les deux. Étrangement, je ne perçois pas de réel mépris dans le regard de Kokuen…

 

Je fais partie des meubles, ce qui est à peine mieux. Mais un peu mieux.

 

“Vous n’avez pas été à la hauteur, dans le métro. ll paraît que vous avez été diminué par ce qui s’est passé...votre cœur ?”

 

“Oh, déjà pris. Pour la science. Et un peu pour Gekkô, qui a des actions dessus. “

 

Soupirant, je m’adosse au mur. Putain que je hais cette sensation d’épuisement, cette faiblesse que mon corps me renvoie de plus en plus dans la gueule au fil des années. Surtout face à Kokuen, qui m’a vu ni plus ni moins décrocher.

 

“Quelque chose m’intrigue : vous avez parlé à Franck avant sa mort ?”

 

“Vous êtes curieux, tout d’un coup ?”

 

“Mon côté féminin. Ou concierge. Ou les deux. Je suppose que vous lui avez parlé d’elle ?”

 

“Posez-lui la question. Vous en avez la capacité, non ?”

 

“J’aimerais mettre quelque chose au clair avec vous, Kokuen. Je vous ai fait une fleur. J’ai été conciliant, largement conciliant même.”

 

M’approchant d’elle, je lui souris, glacial.

 

“J’aurais pu vous flinguer. Je serais allé plus vite. Je n’aurais pas frôlé la crise cardiaque et Shinkin n’aurait pas manqué se ramasser une balle dans la tête. Alors je vous conseille - amicalement - de le prendre sur un autre ton avec moi.”

 

L’étincelle dans ses yeux devient menaçante et je la vois sortir à peine ses griffes, les faisant glisser sur la soie de son tailleur.

 

“Je vous ai livré Franck sur un plateau et je vous ai laissée lui régler son compte. Même si c’était un salopard que j’aurais probablement tué moi-même, j’ai été assez corruptible pour vous laisser ce plaisir. Faites-vous toute petite, vous avez épuisé votre crédit pour l’instant.”

 

Elle me siffle après et un long grondement guttural monte entre ses lèvres.

 

“Vous voulez vous battre, Kondo-kun ?”

 

“Pour être franc, je vous démolirais volontiers le portrait, Kokuen. J’ai un gros contingent de rogne non assouvie que je passerais bien sur vous. Pour ma peur. Pour celle de ma cousine. Pour l’avoir entraînée dans votre merde sans même avoir la reconnaissance du ventre. Que vous soyez une connasse n’a rien d’une découverte pour moi mais je vous serai gré de calmer le jeu pour Shinkin. Un jour, elle prendra ma place...quand mon palpitant aura lâché parce que les yôkai me confondent avec un outil incassable.”

 

Je tourne les talons.

 

“Et pour ce qui est de votre passé, rassurez-vous, je fermerai ma gueule. Je sais ce que ça fait de voir quelqu’un qu’on aime mourir.”

 

“Je ne l’aimais pas.”

 

“Mais oui. Ni vous ni moi n’aimons personne. On peut même pas nous faire chanter, c’est connu.”

 

“Je me suis déplacée à l’école de votre cousine. Pour y déposer ma soeur. Personnellement.”

 

Je jette un regard par dessus mon épaule. Kokuen me fixe avec dédain.

 

“C’est comme ça que j’ai appris, pour votre cœur. Ne croyez pas que les subtilités protocolaires humaines me passent au-dessus de la tête autant qu’à vous. Merci pour votre élégance, en tout cas, c’est toujours un plaisir de devoir composer avec vous, il n’y a que Gekkô que cela doit amuser. Je ne vous raccompagne pas. Vos sorties, c’est encore ce que vous réussissez le mieux.”

 

***

 

Et sur cette féline et aigre conclusion, je vous laisse à vos vacances (pour les gens qui ont une vie) ou à votre travail seul dans des bureaux vides (c’est pas de chance) et je pars comme d’habitude pour Saitama.

 

Je vais y reposer mon cœur.

 

Faudrait pas que ma tante tente de me tuer en exploitant cette faiblesse. Me dire qu’elle m’aime pourrait m’être fatal.

 

Le blog revient donc aux alentours du 15 septembre ! Soyez sages ! (Ou ne le soyez pas, je m’en balance, je suis déjà parti).

 

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