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Je suis parti trop vite, mes poumons me donnent la sensation de se consumer, le souffle qui me remonte dans la trachée est brûlant. En prime, je suis en nage, la chaleur pesante du début de soirée m'étouffe, comme si j'avais besoin de ça. 

Derrière moi, le sifflement s'est amplifié, même s'ils ne savent pas exactement par où je suis passé, ils sont sur mes talons : une nuée de fourrure furieuse, comme une marée de panthères miniatures, décidée à me noyer. Pas le temps d'attendre que mes poumons finissent de me transformer la cage thoracique en volcan, si je ne les sème pas, je vais avoir de bonne raisons de me plaindre d'avoir mal. Je reprends ma course, bazardant mon blouson dans une ruelle adjacente et accélère, pressant de ma main libre mon côté, histoire d'apaiser la pointe qui s'enfonce dedans. 

Mais qu'est-ce que je foutais quand j'ai infiltré le QG bakeneko ? A quoi je pensais, sérieusement, comment j'ai pu y aller en tongs, les mains dans les poches, sans envisager une seule seconde qu'après avoir assassiné leur leader, j'aurais PEUT-ÊTRE besoin de quitter les lieux prestement ? 

Je suis mauvais quand on me stresse. Plus que d'habitude, je veux dire (oui, imaginez un peu). Et me promettre qu'il va arriver le pire à Shinkin si je merde, c'est stressant. C'est même l'optimum pour me muer en gros paquet de nerfs ayant le geste malheureux facile et la compétence tactique d’un paquet de biscuits secs.

Je pivote sur moi-même et avise un escalier de service, juste à temps. Bien, mes réflexes ne sont pas complètement dévorés par la trouille, ils ont encore de beaux restes. Empoignant la rampe, je l'enjambe. Riche idée quand on a les mains assez moites pour beurrer une tartine des deux côtés rien qu'en l'empoignant. Une gamelle plus tard, les bakeneko savent par où je suis passé. Lorsque j'atteins le second étage, cherchant désespérément une fenêtre ouverte, l'essaim est en bas de l'escalier et monte à l'assaut, leurs miaulements rageurs formant une sorte de cri hystérique qui transforme mon stress en panique pure. Je pousse sur toutes les vitres, cognant contre, avant d'être obligé de passer à l'étage supérieur.

Enfin !

Je me glisse dans la chambre éclairée.

"Pardon messieurs –dames !"

Le couple me regarde passer, hébété, et surtout ne m'entend pas leur crier de fermer derrière moi. Vu les hurlements que j'entends alors que je déverrouille la porte d'entrée pour me ruer dans le couloir, je dirais que l'un des deux doit être allergique aux poils. Ou qu'il n'aime pas les chats.

L'ascenseur, trop lent, j'opte pour l'escalier de service. Mon point de côté est en train de s'installer, vu comme il me cisaille le flanc, l'enculé a même sorti la chaise longue, je dirais. C'est lorsque j'arrive, totalement hors d’haleine, à l'extérieur de l'immeuble, que je réalise un menu détail.

Je ne sais pas du tout où je vais. Et je n'ai même pas réfléchi.

Règle numéro un quand on est poursuivi : les grandes avenues. Et moi, je visite les appartements du périph, en touriste avec dix SPA au cul prêtes à me lacérer à mort. Cap sur les lumières que je vois devant moi, mode papillon de nuit. L'analogie est pas terrible avec les chats comme poursuivants mais j'ai pas vraiment le temps pour les figures de style, là. Et en plus, ça bouge dans ma sacoche.

Manquait plus que ça : la morte se réveille.

J'ai voulu improviser, philosophie "on verra plus tard."

Plus tard mon cul, au rythme où ça merde, y'aura pas de "plus tard" !!

Je repousse deux poubelles et étrangle un couinement de joie – dans l'état où est ma gorge c'est le seul son que je peux produire – en me retrouvant sur une avenue. Enfin, il y a des voitures.

Il me suffit d'en carjacker une et de mettre la gomme. Mieux que dans les films.

Sauf que tu sais pas conduire, pauvre con. Tu vas te démerder de mettre la marche arrière, t'encastrer dans un immeuble et tu seras coincé comme une sardine, que les greffiers n'auront plus qu'à sortir de son huile.

"TAXI !!!! TAXIIIII !!!"

Rien qui ressemble à un taxi mais le hurler est un réflexe, des fois que ça en fasse apparaître un, on sait jamais. Derrière moi, la masse grondante jaillit dans la ruelle, il y en a jusque sur les murs. J'ignore s'ils ont vu ce que j'ai fait à leur patronne mais je doute qu'ils me laissent le loisir de m’expliquer.  Plan B : l'avenue est pleine de monde et j'ai pas envie de me battre au milieu de tous ces dommages collatéraux potentiels.

J'avise une voiture prête à redémarrer et ouvre la portière avant de me jeter à l'intérieur. Le conducteur se fige et tente de saisir je-ne-sais-quoi dans sa poche.

"DÉMARREZ !!!! DÉMARREZ ! Commission de sécurité, question de vie ou de mort !"

Bénis soient mes réflexes administratifs, qui consistent à coller la main dans ma poche arrière pour en sortir ma carte. Malheureusement, elle ne suffit pas à provoquer la moindre étincelle dans le cortex de mon chauffeur. Je referme la portière en me contorsionnant, laissant les bakeneko furieux s'écraser contre en gueules grimaçantes et étincelles jaunes de haine. Aussitôt, le type se réveille et la voiture s'ébranle, projetant les greffiers sur le trottoir.

"Qu…Qu'est-ce que c'était ?"

"Mes trente pensions alimentaires. La maman cachait bien son jeu. Roulez dix minutes et lâchez-moi à la première bouche de métro."

Calmer les battements de mon cœur, en plein solo de batterie à m’en faire péter les côtes. Je suis en sécurité mais c’est très momentané.

"Et vous me direz combien je vous dois pour l'essence."

"Mais je ne suis pas un taxi !"

"Ce n'était pas une question mais un ordre. Je fais partie de la commission de sécurité, vous voulez que je les appelle pour qu'ils vous le répètent ? Exécution."

Ma sacoche ondule et émet des grognements. Je l'entrouvre pour regarder à l'intérieur les deux fentes dorées dardées sur moi et les crocs sur lesquels ricoche la lumière. Je glisse les doigts et saisis la gueule de Kokuen, serrant progressivement.

"Si vous bougez, je vous brise la nuque."

Je sais que je n'en serai normalement pas capable.

Mais là, j'ai tellement la trouille, tellement envie de chialer de découragement que je pourrais avoir le geste de trop.

Elle s'immobilise.

Mon chauffeur, quant à lui, me regarde parler à mon sac avec une inquiétude croissante. Essuyant mon visage ruisselant de sueur, je lui grimace un sourire.

"Restez concentré sur la route. Si vous nous écrasez contre un réverbère, je vous botte personnellement le cul une fois dans l'autre monde. Le juge infernal aura plus que vos restes."

***

Navré pour ce démarrage un poil violent. Si vous vous demandez le pourquoi du comment, je vous renvoie au dernier post : un type a kidnappé Shinkin et me propose de me la rendre contre la mort – un peu aidée – de Kokuen, le leader des bakeneko. Quand je dis qu'il "propose" c'est une façon de parler, bien sûr.

J'ai foncé chez les bakeneko sans réfléchir, comme saoul, trop occupé à repousser la pensée de ce qui pourrait advenir de Shinkin. Marchant comme un somnambule, je me suis retrouvé - sans même réaliser que j'avais fait la route à pied - devant le portail des chats.

La suite a été de l'improvisation et une franche réussite comme vous avez pu le constater.

Kokuen m'a reçu tout de suite et une fois face à elle, j'ai eu comme un vide mental.

Et je n'ai pas pu. Je l'ai empoignée. Elle a tenté de m’échapper en se transformant en chat et je l’ai paralysée.

Mais même comme ça, je n'ai pas pu. Les bakeneko nous avaient entendus nous battre. Sans réfléchir, j'ai fourré Kokuen dans mon sac et je me suis tiré par la fenêtre, ses subordonnés sur les talons.

Et maintenant ?

Maintenant ?

Shinkin va mourir.

Merde, Satoru, secoue-toi, tu as déjà tué, c'est qu'un chat, il te suffit de balancer ton sac dans la rivière Sumida et le problème est réglé !

Un yôkai.

C'est mon boulot d'en débarrasser Tokyo, non ?

Non ?

Non.

Kokuen est couchée sur le sol, à quelques mètres de moi. Je lui ai attaché les pattes et j'ai scellé un fuda sur son dos pour l'empêcher de reprendre forme humaine. Nous sommes dans le métro, enfermés dans la station, c'est tout ce que j'ai trouvé comme point de rendez-vous pour le kidnappeur. Assis à même le sol, dans la flaque de lumière du distributeur auquel je suis adossé, j'écoute le grondement sourd et régulier du silence qui traverse les galeries du métro, l'écho de la nuit, assourdi par le béton autour de nous. J’essaie de trouver un peu de sérénité, yeux fermés, dans cette immense grotte urbaine. Le vent s’engouffre par les tunnels entre lesquels je suis installé, m’amenant le souffle et le murmure du peuple nocturne de Tokyo. Dont je fais partie.

Je rouvre les yeux sur les piliers en béton, les longues lignes jaunes qui mènent jusqu’aux escalators figés s’enfonçant dans les semi-ténèbres de l’étage supérieur.

Un vrai décor de film d'horreur.

Et cette nuit, le rôle du tueur est pour moi. Ma main se serre sur ma dague, j'ai la bouche aride, l'esprit comme paralysé, les yeux secs. Faire le vide. Oublier qui j'ai en face…Non. Ce que j'ai.

"Où sommes-nous ?"

"Dans le métro. Nakano. Je me suis planqué en attendant qu'ils ferment. Je dois vous tuer, Kokuen."

Elle feule.

"Vous n'y arriverez pas."

"Je vous ai déjà prouvé le contraire."

"Vous n'aviez pas hésité, ce jour-là. Vous puez la peur d'ici."

Quitte à devoir buter quelqu'un, ça n'aurait pas pu être autre chose qu'une féline castratrice ? Me calant contre le distributeur, j'inspire profondément.

"Ce n'est pas moi qui vous en veut mais un glorieux anonyme. Un étranger, c'est tout ce que je sais. Un écorcheur de "r". Qui a enlevé Shinkin. Donc, peur ou pas, vous êtes finie, Kokuen. Essayez de me simplifier la tâche, ça nous fera moins mal à tous les deux."

Sa queue s'est raidie en signe de surprise et je hausse un sourcil.

"Vous avez une idée sur votre "admirateur" secret ?"

Elle détourne la tête pour m'ignorer, entreprenant de laper ses pattes, là où le lien l'immobilise. Mais je ne me suis pas trompé, elle a réagi…J'ouvre mon portable et le passe en haut-parleur avant de lancer la messagerie.

"Faites-moi savoir par ce numéro lorsque le travail sera terminé. Je vous rejoindrai pour vérifier et vous restituer votre bien, Kondo. Le temps presse. Pour vous et pour elle."

Cette fois, je ne me suis pas trompé, le pelage de Kokuen s'est hérissé et ses yeux se sont posés une fraction de seconde sur le téléphone. Elle arbore un regard de haine que je ne lui ai jamais vu, pas même pour moi.

"Vous savez qui il est." Je constate en raccrochant " C'est cool, on a pas été présentés et j'aime bien appeler par leur petit nom ceux qui me font du chantage."

Silence. Kokuen fixe le plafond avant de bâiller, s'étirant de tout son long.

"Il ne vous rendra pas la petite, il se servira d'elle pour pouvoir vous tuer. Votre cadavre pourrira au même endroit que le mien...ainsi que celui de votre cousine."

"Je n'ai rien à craindre d'un humain lambda. Et puis j'aurais déjà un meurtre sur la conscience et vous savez ce qu'on dit, c'est le premier pas le plus dur. S'il arrive quelque chose à Shinkin, je ne ferai pas dans le détail, Kokuen. Je vous balance tous les deux sur la voie et il se pourrait bien que moi aussi. Son nom et son pedigree et grouillez-vous, avant que je ne retrouve mon courage."

"Sinon ? Vous jouerez du couteau ? Vous ?"

Je me redresse pour la dominer, m'accroupissant pour la toiser avant de saisir son crâne dans ma main, bloquant sa gueule.

"J'irai chercher la réponse moi-même. Lire vos souvenirs. Vos pensées. Pénétrer votre esprit. C'est douloureux, potentiellement mortel et je saurai tout. TOUT, Kokuen."

Je serre encore, jusqu'à ce qu'elle soit prise d'un spasme, par réflexe, tout le corps secoué de soubresauts alors que ses os craquent. Finalement, elle réussit à m'enfoncer les crocs dans le pouce, jusqu'au sang, de toutes ses forces et je la frappe en jurant. Elle m'a attrapé un nerf, cette pute, la douleur me remonte jusque dans le coude par impulsions rageuses, pour un peu, j'avais la main hors service. Léchant le sang qui me coule le long de la paume, je sors un autre fuda.

"Je prends ça pour un non, donc. Vous allez déguster."

"Je ne serai pas la seule, Kondo-kun, vous pouvez me croire."

Si je me suis déjà introduit dans un esprit humain, c'est la première fois que je le fais dans celui d'un yôkai…Kokuen n'est pas la seule qui risque de prendre des dommages, vu son état, elle va défendre férocement ses souvenirs. Je plaque une main sur sa tête, entre les oreilles et ferme les yeux avant d'incliner le front vers elle, murmurant les mantra.

Nouaba…

Lorsque nos fronts se touchent, je rouvre les yeux pour les enfoncer dans ceux de Kokuen, des iris dorés striés d'argent braqués sur moi, étincelants d’une froide sérénité. Je suis glacé, épuisé par la peur. Pas elle.

Kyousha…

Et je plonge, m'enfonce dans un maelström de bruits, un entrelacs de sensations qui forment un réseau autour de moi, m’emprisonnant et me projetant tout au fond de l'esprit de Kokuen, comme avalé par un sable mouvant. Elle ne se défend pas. Elle essaie de me briser sous la pression, d'engloutir mon esprit, de le suffoquer jusqu'à ce que je ne puisse plus ressortir. Un grondement constant m’enveloppe,  l'obscurité s'enroule autour de moi, je distingue à peine la lumière au-dessus de ma tête. Le puits ?

Et puis vient la douleur, intolérable. Comme si on enfonçait des milliers d'aiguilles dans mon esprit, le compressant comme une coquille qu'on tente de briser.

Je vous avais prévenu…

Immobilisé, paralysé, je vois entre mes yeux mi-clos, émergeant de l'ombre, Kokuen, silhouette blanche dont les immenses cheveux noirs noient les formes comme une fourrure, sa queue de félin, ondoyant comme un serpent, s'enroulant autour de mon cou.

Vous allez me payer ça, Kondo. Je vous avais prévenu de ne pas devenir gênant…vous avez fait pire…

Ses griffes me lacèrent le visage en se refermant dessus.

Ce n'est pas réel…ce ne sont que nos esprits qui se confrontent, des illusions, rien de tout ça n'est réel, un esprit est incapable de ressentir la douleur. Reprends-toi. Reprends le contrôle !

Vous êtes devenu dangereux.

Dégageant mon bras, je la frappe, saisissant ses cheveux.

"Et vous n'avez encore rien vu."

Si je riposte, je peux endommager son esprit et sa mémoire mais puisqu'elle ne me fera aucun cadeau…Je la plaque au sol et sa silhouette se désagrège dans un miaulement de détresse, me laissant seul dans le noir.

C'est ça l'esprit d'un yôkai ?

Une agressivité primitive, instinctive, napée d'apparences fragiles qu'on brise à la première attaque ?

Je relève la tête : pas d'erreur, je suis bien au fond d'un puits. Une voix me parvient, étouffée :

"Il y a deux chats ! Je descends !"

Le trou de lumière me saute au visage et je me sens soulevé, baigné d'une clarté douloureuse, face à un visage souriant…Celui de Kokuen ?

"Bonjour, toi. On peut dire que j'arrive à temps."

Non…il s'en dégage une bienveillance, une chaleur que n'aura jamais la tueuse méprisante et opportuniste que je connais. Ce sont les mêmes traits, sans la froide rigidité et la férocité animale qui se tapissent d’habitude dessous.

"Comment va la deuxième ? Elles sont déshydratées…je m'en occupe."

Frais. Humide.

Puis, le contact des mains contre ma tête.

"Là, ça va mieux ? Ta petite camarade a bien failli ne plus jamais sortir mais toi tu t'es accrochée...Hé ! reviens !"

L'ombre à nouveau, rassurante, la sensation d'étroitesse et un minuscule rai de lumière qui s’ouvre face à moi me permet de voir une main qui se tend dans ma direction.

"Tu ne te laisses pas approcher si facilement…Comment dit-on en japonais...Fumée ? Oui, noire, insaisissable, ça t'ira bien ! Fumée sombre...Kokuen !"

Une puissante odeur de parfum me parvient et je distingue une silhouette auréolée de lumière, courbée, les mains tendues vers une silhouette de chat, ombres chinoises distantes dont les contours paraissent s’estomper alors que la voix résonne :

“Kiyoi...viens, ma belle. Ta sœur ne veut toujours pas que je la prenne aux bras. Kokuen ? Où es-tu ? Kokuen ? Regarde ce que j’ai pour toi…”

Les doigts qui s’enroulent autour de ma taille sont délicats et on presse contre mon visage quelque chose de pâteux, qui dégage une odeur de crème. “Kokuen” - je sais que ce n’est pas elle - me sourit avant de m’embrasser, méconnaissable.

“Haha. Ta gourmandise te perdra, tu sais, ça ?”

Une légère somnolence me gagne et je lutte. Ce ne sont pas mes sensations, pas mes souvenirs mais ceux de Kokuen, je ne dois pas les laisser me submerger sous peine de me perdre dans les limbes de son esprit. Je suis...Satoru. Satoru Kondo. Garder mon nom en tête…

Et puis tout disparaît, le sourire, les odeurs, la lumière, me laissant plonger dans les ténèbres, à nouveau. Je tombe, dégringole, tendant dérisoirement mes mains pour tenter de remonter. Kokuen me dévore, se referme sur moi.

Il y a des bruits...des cris. Des coups sourds et répétés, d’horribles craquements, qui résonnent partout autour de moi. Me reprenant, je projette les doigts devant moi et déchire l’obscurité pour m’en extirper, m’arrachant de la néfaste étreinte de la bakeneko.

“Arrête !! Arrête ! Je vais appeler la police !”

Je suis dans un appartement, dont les murs  ondoient autour de moi, comme si je me trouvais sous l’eau...fréquent, lorsque ce sont des souvenirs, l’esprit comble comme il peut les failles de la mémoire, transformant les lieux passés en décor abstrait. “Kokuen” est devant moi, elle recule, les bras levés. Ce n’est pas moi qu’elle fuit. Brusquement, elle fait volte-face et se précipite dans ma direction, avant qu’une silhouette ne fonde sur elle et ne la frappe à la tête, la faisant s’effondrer à mes pieds. Elle tente de se redresser et pousse un cri étranglé lorsque son agresseur la frappe à nouveau, à la base de la nuque.

“A...Arrête ! Fr…anck !”

Elle crie encore et par réflexe, je tente de saisir la silhouette, que je traverse. Imbécile…

Ce sont des souvenirs.

Tout ce que je vais gagner à intervenir, c’est brouiller la mémoire de Kokuen et nous enfoncer tous les deux dans les méandres de son esprit sans que nous puissions en sortir.

L’agresseur tient ce qui ressemble à un cendrier, qu’il lève encore. De lui, je ne distingue que son dos, un costume rayé et des cheveux blonds, frisés.

Le crâne de “Kokuen” émet ces bruits sourds, ces craquements que j’ai entendus pendant ma chute. Elle ne crie plus. Ne bouge plus.

Il la frappe.

Encore.

Encore.

Lorsqu’il lève le bras, sa main laisse un arc de sang sur le mur face à lui, une longue ligne sombre. Le bruit me donne envie de vomir, il est d’une précision, d’un réalisme atroce. Les os qui cèdent...un son familier.

Je vois les longues jambes fuselées de Kokuen, prises de spasmes, qui s’immobilisent.

Et il l’insulte, à cheval au-dessus d’elle, la roue de coups.

“Salope !”

SALOPE !!!!!

SALOPE !!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Autour de moi, le décor se dilate, se tord, comme une hideuse  baudruche...Et ces hurlements de rage, de haine, ce mot, salope, salope, salope, qui résonne, déformé, monstrueux. Et elle qui ne crie plus, elle qui est déjà morte alors qu’il s’acharne sur son cadavre. Je m’effondre à genoux, asphyxié par l’atmosphère, l’angoisse, la puanteur de la mort et du sang. Je dois sortir de là…

L’agresseur a disparu. Il ne reste que le cadavre de Kokuen, étendue, le crâne en bouillie. Elle a pleuré sous la panique, son maquillage forme des stries noires qui se mêlent au sang qui s’écoule de son nez et de sa bouche, transformant son visage en masque mortuaire grotesque. La douleur lui tord les traits et ses yeux morts sont posés sur moi.

Je dois sortir.

J’en sais assez.

J’en ai assez, surtout.

Me relevant je remarque alors ce que le meurtrier a caché jusque là : sous le meuble face à moi, serrées l’une contre l’autre, je vois les deux silhouettes menues qui fixent le cadavre. Kokuen sort la première, le pelage encore hérissé par la peur et s’approche…

Elle lèche les doigts. Lape le sang sur le visage. Miaule.

Et enfonce brusquement ses crocs dans la joue encore tiède.

La nausée me secoue l’âme, brûlante, impossible à satisfaire. Ce n’est pas comme si un esprit pouvait gerber mais si c’était possible, putain, je me viderais volontiers.

“Elle était plutôt gentille pour une humaine.”

Kokuen - la seule que je connaisse- se tient devant moi. Le décor se dissout autour d’elle, à son contact et le monde redevient noir autour de nous.

“C’était votre maîtresse.”

“Ma colocataire, pour être plus exacte. Savez-vous Kondo…”

Elle promène ses griffes sur ma joue. Je suis trop ébranlé pour réagir, trop abruti par le déluge de sensations - douleur, peur, écœurement - dont je ne sais même plus lesquelles sont réellement les miennes.

“...que je l’ai vue mourir ? Je la fixais dans les yeux. J’ai partagé sa peur. Elle a compris que ça lui arrivait, comme lorsqu’on nous a balancées dans ce puits, moi et Kiyoi. Ce jour-là, j’ai compris que vous étiez de pathétiques créatures comme nous.”

“Vous en doutiez ?”

Elle siffle et sa pupille s’effile comme une lame alors qu’elle approche son visage du mien, ses moustaches me frôlant les joues.

“ Vous aviez le droit de vie et de mort sur nous. Je vous ai haï, tous. Puis, elle est arrivée. Elle était en voyage au Japon et nous a ramenées Kiyoi et moi, chez elle, en Allemagne. Jamais, jamais elle n’a seulement levé la main sur nous.”

“Vous l’avez dévorée.”

Un rire la secoue, glacial, grinçant, inhumain.

“C’est la seule façon pour un bakeneko d’obtenir une enveloppe humaine, je ne vous apprends rien, Kondo-kun. Je pouvais protéger Kiyoi, ME protéger sous cette forme. Et j’ai caressé l’idée de le retrouver. Pour lui faire payer. Une sorte de cadeau d’adieu…”

“Le cadeau vous a retrouvée, on dirait. Qui était-ce ?”

“Son petit ami. Ou il aurait bien aimé, je ne suis pas sûre, les interactions humaines m’indifféraient à l’époque. Je suis rentrée au Japon…”

“Et il n’a pas été condamné puisque sa victime n’a jamais été retrouvée.”

“J’aurais fait justice moi-même.”

Je repousse sa main.

“Justice...dans votre bouche, ce mot sonne comme quelque chose de dégueulasse, vous n’avez pas la moindre idée de ce qu’il veut dire, Kokuen. S’il pense que la femme qu’il a tuée est toujours vivante, pas étonnant qu’il veuille la supprimer ! Il vous a suivie et m’a impliqué là-dedans, a impliqué SHINKIN là-dedans !! Lorsque la même chose vous est arrivée, j’ai protégé votre petite sœur ! Elle est où, votre justice !?”

Je ne tiens plus. Je me suis trop attardé et m’écroule, sentant que je m’affaiblis progressivement. Au-dessus de moi, Kokuen me considère, sculpturale, en dame blanche indifférente.

“Shinkin...va payer…pour votre justice…”

Elle se penche sur moi et referme ses bras sur mon visage, l’enfouissant dans une fourrure qui pue le sang, le fauve. Et mon esprit s’y noie, ma conscience s’étiole jusqu’à disparaître.

Je tente de crier, de me débattre...et c’est le son de ma voix qui me ramène à la réalité, puis le contact du carrelage contre ma nuque.

Je suis sorti.

Le corps couvert de griffures, le cœur en pleine sécession du reste de mes organes, trempé d’une sueur glacée et le ventre compressé par le besoin de vidanger ce qu’il y a dedans de manière relativement urgente, mais je suis sorti.

Et si je suis conscient de tout ça, si je peux mettre des mots dessus, alors c’est que je n’ai pas laissé une partie de mon esprit bloqué dans celui de Kokuen.

Procédure de vérification.

Mon nom, ok.

Mon âge, aussi.

Mon métier, aussi.

Le jour que nous sommes, oui (sachant que d’habitude je suis pas foutu de retenir la date, ça améliore mes capacités cognitives, ces conneries).

Ma situation.

Hélas, elle aussi je m’en souviens.

Et Kokuen ?

Elle ne bouge plus. Je me redresse aussi vite que le permettent mes muscles engourdis et la palpe. Elle est vivante mais dans le gaz, avec le bordel que j’ai foutu, peut-être même qu’elle n’en émergera plus.

“Kokuen ? Ho ! Kokuen ?”

Finalement, je détache prudemment le fuda sur son dos, qui ne doit pas aider à ce qu’elle récupère. Et aussitôt, elle se met à grossir, dans un miaulement rageur. Mais quel con ! Je recule précipitamment, hors de sa portée alors que les liens autour de ses pattes se brisent sous la pression et qu’elle se relève, tentant de m’envoyer les griffes. Elle est tellement ivre de rage que mêmes ses cheveux paraissent hérissés et que sa voix siffle.

“Vous…”

Putain mais quelle santé, elle est increvable, cette saloperie de greffière ! Après ce que j’ai fait dans son crâne, n’importe quel humain serait sonné au bas mot pour une heure, moi-même j’ai du mal à garder la station verticale mais pas elle. En fait, elle a même l’air prête à me sculpter une seconde peau en m’en ôtant une bonne partie.

Je suis mal.

C’est le moment de devenir très bon au jeu des négociations.

Et vite.

“Il va venir ici ! Franck ! Je lui ai donné rendez-vous !”

Je brandis mon portable comme un bouclier dérisoire, entre elle et moi. Elle s’arrête et baisse les yeux sur l’écran. Mon cœur ne veut pas se calmer et ma nausée menace d’un désastre sanitaire imminent, mes mains tremblent, je veux que ce merdier s’arrête et vite. Finalement, Kokuen abaisse les griffes et me fixe avant de cracher.

“Pathétique.”

“Je sais, c’est un travail de tous les instants.”

Un coup d’œil au téléphone m’apprend qu’il me reste une heure avant que Franck ne se pointe. Et dans mon état, j’ai à peu près autant de chance de tuer Kokuen que d’être nommé employé du mois. Mais cette-fois, je sais qui est mon ennemi.

“Vous voulez votre justice, vous allez l’avoir. Mais faut me faire confiance. Juste un peu.”

“Je pourrais aussi le tuer sans votre aide.”

“Ou prendre le risque qu’il ait une arme et vous achève pour de bon. Il m’a grugé, il a grugé Shinkin, il vous a grugée, il est plutôt bon pour un simple humain...et prudent. Il ne vous a pas attaquée de front, contrairement à moi.”

“Que proposez-vous, alors ?”

“Ce que les lâches redoutent le plus. La confrontation.”

Je me tourne pour contempler le quai du métro.

“Et on a un super terrain de jeu pour lui préparer ça en version son et lumière.”

A SUIVRE...

 

 

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