Je hais Décembre. Je hais ce putain de froid, la neige, les rues mortes, leur silence...Et tout particulièrement, je hais le jardin de ma maison de famille en cette saison. Il est souvent recouvert de neige, j’y vois de temps en temps une des employées qui le traverse à petit pas, enroulée dans un épais manteau...Elle accélère parce qu’elle sait que je l’observe, sombre, depuis la maison.

“Vous leur faites peur quand vous faites ça, Satoru.” Me sermonne régulièrement ma tante.

Aussi peur que ton psychopathe de frère ? Elles étaient pétrifiées de terreur quand il les appelait. Il a cassé un doigt à Minako le jour où la bouilloire lui a échappé. Elle n’a rien dit, seulement pleuré. On ne se plaignait pas devant “Kaemon-sama”, sinon on était indigne d’être à sa place.

Ho, mais il s’est excusé, ce n’était qu’un mouvement d’humeur, ça arrive quand on a la responsabilité de la sécurité spirituelle et ésotérique du Japon, ce n’est qu’un homme après tout. Bien sûr, oui...

Je ne suis pas le seul qui regarde le jardin, ma mère s’installe à côté de moi et contemple également l’étendue blanche. Nous songeons à la même chose.

Quand il est parti, je l’ai insulté...C’était la première fois que j’osais lui parler comme ça. La première fois que j’étais vulgaire. Il avait neigé, une fine couche de neige sale et irrégulière, qui se transformait en flotte sous nos pas et imbibait nos vêtements.

Ça m’a fait du bien. Je chialais en l’injuriant mais putain j’en aurais ri tellement ça m’a fait du bien de lui déballer le pire de ce que je pouvais penser de lui. Je ne me rappelle plus exactement ce que j’ai dit, sauf une chose. J’étais en larmes et je tremblais, ma mère m'agrippait en me suppliant d’arrêter, de m’excuser auprès du “maître”. Derrière nous, les employées et ma tante, serrant Shinkin contre elle, regardaient la scène, muettes, tétanisées.

Je veux vous voir mort. Je me souviens très nettement l’avoir hurlé, ivre de rage, en repoussant ma mère.

Il s’en foutait. Si mes mots avaient pu l’atteindre, on n’en serait jamais arrivés là, de toute manière. Il a traversé le jardin en claudiquant, sans se retourner : mon père ne revenait jamais sur sa décision, c’était son principe de vie. Une voiture l’attendait derrière la porte du domaine. En quelques secondes, il était parti. Ma mère a traversé à son tour, s’empêtrant dans son kimono en l’appelant, en pleurant. Elle est tombée et a refusé que je l’aide à se lever.

J’ai agi comme un con.

Je suis allé m’enfermer...Comme un petit merdeux qu’on avait privé de télé. Pathétique. J’étais fou de rage, en larmes, le ventre rempli par un pain de glace et ma mère criait :

“Satoru-sama, votre père s’en va ! Satoru-sama, faites...quelque chose !!!!”

Même à Shinkin je faisais peur ce soir-là. Je suis resté assis sur mon futon à chialer comme un môme, tout le corps agité de frissons à renifler, morveux.

Dix-huit ans, Satoru Kondo est un minable attardé affectif qui chouine et se mouche dans sa manche alors que c’est le chaos complet dans la maison. La classe. Au bout d’une heure - ou deux, ou trois, je n’en sais rien - on toque à ma porte. C’est ma tante, qui m’annonce qu’on “m’attend” pour un “conseil du clan”.

Le lendemain matin, j’étais devenu le maître Satoru Kondo.

Une semaine plus tard, mon costume de cérémonie partait à la poubelle et moi pour Tokyo. Si à l’époque je me suis trouvé courageux pour enfin avoir claqué la porte de ma maison de famille, avec le recul, je songe que je l’ai fait pour fuir ma mère et ce qui restait de lui, que ça faisait juste de moi un lâche qui n’avait aucune poigne et que je lui avais donné raison.

Voilà comment des années plus tard on se retrouve à ressasser tout ça devant un jardin recouvert de neige, silencieux. Ma mère ne dit rien non plus, puis finit par me regarder.

“Vous semblez fatigué, Satoru-sama. Peut-être devriez-vous aller méditer.”

“Je le fais déjà, okâ-san. Ça va aller, Minako ?”

La bonne peine un peu à déposer le plateau de mochi près de nous, sa main semble avoir des difficultés à le tenir. Elle me sourit et s’incline :

“Ce n’est rien, Kondo-sama. Les rhumatismes dans mon doigt me lancent, avec le froid.”

Décembre ne réussit à personne chez moi.

****
J’en étais à songer à cette petite scène, récurrence de toutes mes fêtes passée dans ma maison de famille, quand on a sonné, alors que j’étais occupé à préparer mon sac. Soupirant lourdement - je n’aime pas qu’on m’interrompe quand je m’offre ma petite séance de dépression - je vais ouvrir pour ne trouver personne devant la porte...Mais quelques indices.

Il y a une boîte blanche, posée sur le sol, ornée d’un ruban et à côté - discrètes mais visibles - des marques façon “trèfle”, des traces de pattes de chat. Inutile que j’essaie de la rattraper, leste comme elle est, elle doit déjà remonter la rue. Je prends la boîte et rentre, refermant la porte en m’y adossant.

Shinkin est en classe, le mange-crasse dort au fond de la baignoire, je suis seul et au calme, quelque chose que je ne m’offre pas si souvent. Et pendant cette période, je le mets à profit. Inutile de laisser une carte sur la boîte de chocolats, je ne connais pas beaucoup de bakeneko qui viendraient jusqu’ici pour quelque chose d’aussi dérisoire : Kiyoi, la sœur de Kokuen... Je lui ai sauvé la vie il y a un an à peu près et chaque fois qu’elle croise ma route, je me demande si j’ai bien fait.  C’est une gamine, d’accord, mais plus tard elle deviendra sans doute une yôkai aussi redoutable que sa grande sœur, un danger de plus pour le genre humain, pour moi, pour Shinkin. Mon père l’aurait achevée pour notre sécurité à tous. On l’aurait félicité, c’est plus prestigieux qu’une boîte de chocolat. J’ai l’impression de l’entendre comme s’il était en face de moi :

“A te contenter du peu, tu ne seras toi-même que peu de chose.”

Mon regard tombe alors sur mon sac, dans laquelle repose ma dague de cérémonie et mon sceau familial, que je me dois d’emmener partout.

“Ça t’aurait défrisé, vieux salopard, de recevoir un cadeau des yôkai...” Je souffle avec un petit sourire, en mettant la boîte dans une des poches latérales. “La bakeneko, tu l’aurais taillée en pièce.”

Je suis sans doute trop peu de choses pour  être cité en exemple et faire honneur à mon nom, je ne sauverai ni le monde, ni le Japon, je n’apporterai sans doute que de minuscules retouches à l’histoire, invisibles et bien vite oubliées...Mais je suis  trop peu pour massacrer une gamine ou casser le doigt d’une vieille femme, également. La médiocrité vue comme ça me convient parfaitement, n’en déplaise au sens de l’honneur, grand oublié de la génétique dans ma conception. Je ferme mon sac et termine d’écrire ces quelques mots avant d’aller chercher Shinkin...Elle va m’attendre avec sa valise qui pèse un quintal.

Bref, je pars pour Saitama, noël et nouvel an oblige. Je vous donne rendez-vous au 7 Janvier, avec un an de plus au compteur. Bonnes fêtes à tous.

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/cocreatr/2265030196/

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