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Pas perdu ma semaine, moi : une affaire pliée, pas de blessé grave à déplorer et une dédicace, que je vous ferai partager en fin d'article.

 

Petit rappel des derniers événements : un amnésique dépourvu d'empreintes digitales, capable de m'aider à maîtriser un yôkai et me certifiant ne pas lire le japonais alors qu'il le parle sans problème est venu me demander un coup de main pour retrouver son identité. Et ma seule piste était l'auteur Narihiro Takeda.

 

***

 

Le centre commercial – enfin "les" devrais-je dire – Marui sont les temples du sacro-saint dieu textile, celui avec lequel je suis personnellement en froid depuis…ma naissance en fait. Il m'arrive d'y aller pour sortir quelques yôkai qui y font des emplettes ou pour accompagner ma cousine mais j'avoue ne jamais avoir réellement fait le rapprochement entre "Timberland" ou "Michel Klen Homme" et ma garde-robe. Après trois quarts d'heure de bagarre verbale avec l'agent de Takeda, à lui répéter en japonais, en patois et en lèche-cul que non je n'étais pas un fan et qu'il s'agissait d'un problème lié à la commission de sécurité, j'ai réussi à arracher un rendez-vous avant une séance de dédicace à Marui One, l'enseigne de Shinjuku.

 

Et j'ai profité de mon passage dans les étages inférieurs – suprême effort – pour m'acheter des fringues neuves, histoire de ne pas débouler devant Takeda habillé en odorama, le type que j'ai eu au téléphone ayant lourdement insisté pour que je soigne la présentation devant l'auteur.

 

"Je ne me sape déjà pas devant le premier ministre japonais alors devant un scribouillard…" Je grommelle tandis que mon client amnésique noue ma cravate, ce qu'il fait visiblement mieux que moi. Nous attendons dans une des allées que l'attaché de presse vienne nous chercher.

 

"Vous n'aimez pas les écrivains ?"

 

"Ce sont des mégalo et des rêveurs inactifs, qui préfèrent fantasmer une existence que de la vivre et existent par simple procuration. Par lâcheté ou par flemme, ça j'ai pas encore tranché par contre."

 

Du coin de l'œil, je note du mouvement sur un tourniquet de bracelets et de cravates placé devant une boutique et le saisis brusquement pour le faire tournoyer. Le tanuki qui y est accroché tombe au sol, vaguement nauséeux.

"Alors, on fauche ? Fous-moi le camp tout de suite !"

 

Le yôkai pépie, tente de ramasser la cravate qu'il était occupé à détacher quand je l'ai interrompu, récoltant une dédicace taille 41 dans le fondement.

 

"Je t'ai dit de dégager ! Ces foutus ratons laveurs, c'est plus fort qu'eux…Et après ils revendent cette camelote deux fois le prix dans leurs arrière-boutique. Et c'est moi qui me fade le tour des supermarchés pour jouer les vigiles."

Mon client suit des yeux le tanuki qui trottine, penaud, vers la sortie, caché sous un bob rose fuchsia qu'il a sans doute piqué auparavant.

 

"C'est épicé les sorties avec vous…Dites, il existe quelqu'un ou quelque chose que vous ne détestez pas ? Parce que depuis que je vous suis, j'ai fait la liste : vous n'aimez pas voir les gens sourire, vous n'aimez pas les filles qui gloussent, vous n'aimez pas les politiciens, vous n'aimez pas les secrétaires, vous n'aimez pas les attachés de presse, vous n'aimez pas les vendeurs et les vendeuses, vous n'aimez pas les yôkai et vous n'aimez pas non plus les auteurs. Ca vous arrive de dire "j'aime" ?"

 

"Oui. J'aime qu'on me foute la paix. Satisfait ? Vous me le finissez ce nœud de cravate ou j'y vais avec la chemise déboutonnée ?"

 

"Kondo-san ?"

 

"Ouais. Enfin, je veux dire "lui-même"."

 

L'attaché de presse est une grande carcasse en costume trois pièces, souriant, obséquieux, dont l'aspect m'évoque aussitôt un mannequin – pas les top model mais les répliques en plastique pour les vitrines. Je désigne mon client.

"C'est pour lui que je suis venu. Ce jeune homme souffre d'amnésie mais semble connaître Takeda-san, je viens donc vérifier si c'est réciproque."

 

L'attaché de presse détaille pendant quelques instants la crinière rousse et ce qu'il y a en dessous avant de sourire à nouveau.

 

"Quoi qu'il en soit, je vois que votre ami aime le travail de Takeda-san."

 

"Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?"

 

"Hé bien la teinture et le costume…C'est très réussi, félicitations !"

 

Mais de quoi me parle ce grand con ?

 

"Vous vous adressez à un amnésique et à quelqu'un qui ne lit pas, serait-ce exagéré de vous demander d'arrêter de vous parler à vous-même et d'essayer d'être plus clair ?"

 

Il ouvre la sacoche qu'il transporte et en sort un livre de poche avant de me le tendre.

 

"Vous ne lisez même pas "Syndrom", Kondo-san ? C'est l'œuvre la plus connue de Takeda-san, un remarquable travail de fiction sur un espion, Ian Degle, que votre ami semble apprécier."

 

Sur la couverture, une espèce de resucée façon affiche de cinéma américain montre une silhouette surmontée de cheveux roux et habillée d'un costume fripé. Mon client, derrière moi, s'est figé et je commence à entrevoir à quoi…enfin à qui j'ai affaire. Et si c'est ce que je pense…

 

"Ce Ian Degle…enfin cette série, là…Takeda-san n'aurait pas des problèmes avec en ce moment ?"

 

"Ceci est le dernier ouvrage de la série, Takeda-san va arrêter les "Syndrom" pour se concentrer sur ses partenariats avec certaines éditions moins spécialisées, nous avons organisé ces séances de dédicaces pour faire cette annonce." Poursuit l'attaché de presse. Mon client le fixe, anormalement silencieux et mon sixième sens commence à se manifester, comme un léger sifflement en fond sonore m'avertissant que quelque chose sent le roussi.

 

"Il…Il m'a jeté dehors…"

 

Ses mains tremblent alors qu'il me prend le livre, enfin qu'il me l'arrache pratiquement pour fixer la couverture.

 

"Il…m'a mis à la porte."

 

J'ai juste le temps d'empoigner l'attaché de presse et de le tirer plus loin dans l'allée alors qu'une puissante vague d'énergie déferle, manquant me projeter contre une vitrine. Je dérape et pare juste à temps la seconde vague.

 

"Allez chercher Takeda. Et grouillez-vous, si c'est moi qui y vais, cette allée va ressembler à un lendemain de soldes, les taches en plus."

 

Immobile au milieu des vitrines, mon client a les yeux perdus au loin, et des vagues pures d'énergie semblent émaner de lui ainsi qu'une aura de rage et de frustration qui exhale presque de la chaleur.

 

"Qu…Que se passe-t-il ?"

 

"Il se passe que votre auteur prodige ferait bien de faire du yoga, ça éviterait qu'une partie de son esprit aille balader n'importe où. Allez me le chercher, bordel ! Vous voulez que je vous donne de l'élan, ou quoi ?"

 

Une troisième vague fendille la vitrine au pied de laquelle nous nous trouvons. L'attaché de presse se redresse et part en courant alors que je m'approche lentement de cette âme paumée, en train de foutre à sac un des plus grands magasins de Shinjuku.

 

Et c'est de ma faute.

 

Ça m'apprendra à aller coller mon nez dans les névroses des autres, tiens.

 

"Ian…Hé ! Ian !"

 

Il me sourit, naturel, comme si de rien n'était…Il ne s'en rend pas compte, ni lui, ni probablement Takeda qui doit souffrir de rêves bizarres et de sacrés coups de pompe depuis ces dernières vingt-quatre heures.

 

"Je crois que je me souviens…"

 

"Je crois aussi. C'est ma sortie sur les auteurs qui t'a énervé ?" Je me réfugie à temps derrière un présentoir pour éviter de me faire balayer. Ian, hagard, me fixe.

 

"Qu'est…ce qui m'arrive, Satoru ?"

 

"Un petit problème existentiel, rien de grave…On va s'en occuper, ok ?"

 

Il ne se calme pas, bien au contraire, son aura et l'énergie spirituelle pure qui s'en dégage s'amplifient, Takeda a dû être prévenu que les couloirs sont en train d'être dévastés par…son personnage. Je suis balayé et m'éclate contre la vitrine la plus proche, me recevant péniblement au sol, endolori et sonné. Ian s'affole et veut m'aider à me relever.

 

"Ne t'approche pas !"

 

Prends sur toi…Relève-toi et souris.

 

"Ca va…Ca va, je n'ai rien. Je gère mais ne bouge pas, ok ? Surtout, ne bouge pas…"

 

J'entends un pas précipité derrière moi : l'attaché de presse revient avec un Takeda complètement au radar, les yeux cernés et l'air frais du type qui a dormi plusieurs jours dans un placard. Gardant un œil sur Ian, je m'approche de l'auteur, qui, frappé de stupeur contemple la scène.

 

"Vous pouvez arrêter ça. Et vous allez le faire parce que si ça continue, nous allons prendre le plafond sur la figure…"

 

"Mais…vous…Vous n'êtes pas un membre de la commission de sécurité, vous ne pouvez rien faire ? "

 

Je lui souris et l'empoigne par le col.

 

"Je peux vous mettre un pain et vous envoyer dormir quelques heures, ça le neutralisera mais de manière très temporaire. Notez que si tout s'effondre sur nous, votre mort résoudra également le problème."

 

Takeda, complètement dépassé, le front luisant de sueur me dévisage.

 

"Ce…Je n'y suis pour rien…Je ne comprends pas ce qui se passe…"

 

"C'est votre création, vous êtes le seul à pouvoir l'arrêter. Ce n'est rien d'autre qu'un bout de votre âme qui s'est révoltée… Ce que vous voyez là c'est votre frustration, vos regrets, tous les désirs à qui vous avez imposé le silence et qui aujourd'hui se retournent contre vous. L'arrêt de votre série, c'est une initiative personnelle ?"

 

"Heu…oui mais quel rapport ?"

 

Et il se fout de moi en plus. Je lui désigne Ian, assis, prostré au sol, qui commence à se fendiller.

 

"Ben allez le lui expliquer et on va vraiment prendre le toit sur la gueule, nous, les clients, les vendeurs et tous vos lecteurs qui sont venus pour avoir une signature."

 

Takeda échange un regard rapide avec son agent et soupire avant de me fixer.

 

"C'était une idée de l'éditeur…Pour pérenniser une autre série."

 

On y arrive, petit à petit mais j'ai l'impression que les lieux ne vont pas tenir le temps qu'il fasse son introspection…Je déploie donc un kekkaï, le sol sous nos pieds se recouvrant d'une étrange enveloppe légèrement trouble, comme du verre. Je sens aussitôt le "poids" du building, la pression que subit tout l'étage alors que les vagues d'énergie se succèdent. Takeda me jette des regards affolés et finit par s'approcher de Ian. A mes côtés l'attaché de presse semble tétanisé avant de m'apostropher :

 

"Vous ne pouvez pas le laisser y aller seul !"

 

"Il ne se fera pas amocher par sa propre conscience, à moins qu'elle ait vraiment un max de choses à lui reprocher." Je grimace. J'ai ouvert le kekkaï trop tard, le plafond commence déjà à se fendiller, je vais déguster pour maintenir cette protection autour de nous. Tous mes muscles se crispent et je suis forcé d'inspirer à plusieurs reprises pour ne pas lâcher prise. A quelques mètres de nous, Takeda est resté immobile, hébété, regardant Ian, lequel ne bouge plus.

 

Puis l'auteur s'agenouille…Avec le bourdonnement continu à mes oreilles, je vois sans entendre qu'ils se disent quelques mots, avant que la douleur me secoue des chevilles à la nuque, m'arrachant un hurlement bref et que la pression ne retombe brusquement. Je m'écroule à genoux, hors d'haleine, laissant mon kekkaï se dissoudre et reste au sol, sonné. Malgré tout, je me sens basculer dans l'inconscience, progressivement et c'est dans cet état second que j'entends le bruit de pas sur le sol, qui résonne dans tout le couloir et dans ma tête…

 

Le silence…

 

Et ce bruit de pas continu, qui se rapproche de moi. Je me sens éreinté mais apaisé, comme si le murmure de ces âmes que j'entends continuellement autour de moi, où que j'aille, s'était brusquement tu.

 

"Ca va aller ?"

 

La voix est étrange, elle résonne, comme si deux personnes parlaient en même temps. On me touche l'épaule et je m'oblige à sourire.

 

"Impeccable. J'ai un coup de barre, c'est tout."

 

"Je vous ai fait mal ?"

 

"Objectivement, non : j'ai rien de cassé. Enfin je crois."

 

Je perçois son sourire, bien que je ne puisse qu'entrevoir son visage, noyé de lumière.

 

"Je sais ce que c'est."

 

" Tu le vis sur le papier…" Je marmonne alors que ma tête retombe sur le carrelage et que la main posée sur mon épaule se retire.

 

"Je trouve les mots pour le décrire, c'est déjà bien. Merci quand même."

 

"Mais ce fut un plaisir."

 

J'ai un rire bas, qui me fait vite regretter d'avoir des côtes et je grogne.

 

"J'ai été un peu optimiste de dire que je n'avais rien de cassé…"

 

"Takeda-san vous appelle une ambulance. Il est désolé pour le désordre. Vous avez compris vite, en tout cas…"

 

"Dans mon job, c'est plutôt nécessaire."

 

Finalement, je me redresse lentement et m'adosse à une des vitrines. Nous sommes toujours dans le centre commercial, du moins une version étrangement vide et figée, où une lumière froide envahit chaque recoin. Debout face à moi, Ian semble bizarrement flou, comme si je le regardais au travers d'un rideau d'eau.

 

"C'est la première fois que ça se produit ?"

 

" Y'a eu des précédents un peu similaires, on va dire…Quelques fantasmes qui prennent corps, des imaginations débridées et frustrées qui s'enracinent dans la réalité, ce genre de chose. J'ai même entendu dire qu'une collègue a séparé un couple comme ça. La fille n'était pas réelle…Un esprit vivant est ce qu'il y a de plus puissant, loin devant les morts."

 

Ian enfonce les mains dans les poches.

 

"Quel mal c'aurait été de laisser faire ?"

 

Ma tête roule lentement sur le côté et je fixe le fond de l'allée, au loin…J'entends les sons de la réalité qui me parviennent, déformés, on m'appelle, je crois.

 

"Ca aurait tué Takeda à plus ou moins court terme. Tu existes grâce à son énergie, à son psychisme…il se serait anémié peu à peu et son âme aurait fini par se briser. Pas de réincarnation, pas de salut possible. Et tu serais devenu incontrôlable durant son agonie."

 

"Les empreintes digitales ? Le japonais ?"

 

"Les empreintes, c'est le genre de détail qu'on précise rarement quand on écrit…La couleur des yeux, des cheveux, la taille, un détail physique, ça oui…Tu es un occidental mais sur le papier tu parles japonais. Des choses qui vont de soi pour un humain réel, pas pour un être fantasmé. Ta réalité est connectée à celle de Takeda, pas à la nôtre. Vingt-quatre heures à errer dans le monde des humains et tu n'as aucune odeur, pas de cernes, pas de signes de fatigue apparents. C'est pour cette raison que ton esprit m'évoquait les objets ayant acquis une âme."

 

S'accroupissant, il me fixe en silence quelques secondes et je crois distinguer une crispation sur son visage. Il me pose à nouveau une main sur l'épaule et descend sur mes côtes douloureuses.

 

"Merde. Je crois que je vous ai esquinté."

 

"Après m'avoir évité de me faire flamber par la nue, on va dire que c'est un match nul. Je peux te demander quelque chose moi aussi ?"

 

"Allez-y toujours ?"

 

"Que t'a promis Takeda pour te calmer aussi brusquement ?"

 

Il se redresse et jette un œil lui aussi au fond de l'allée, où la lumière devient plus chaude. Le murmure revient, progressivement, envahit mes sens : les vivants, les morts, l'agitation…

 

"Je crois que vous revenez à vous."

 

Mes tempes bourdonnent et je me bouche les oreilles.

 

"J'étais mieux dans le coltard. Tu n'as pas répondu…"

 

La lumière me frappe au visage, m'arrachant un "putain" sonore et je repousse violemment l'abruti en train de me braquer une lampe dans l'œil, abruti qui s'avère être un ambulancier.

 

"Hem…les réflexes sont bons."

 

"Pas top, non. J'aurais dû vous coller un pain." Je grogne en me relevant lentement. Mes côtes et mon dos me font mal mais rien d'intolérable, je serai mûr pour quelques courbatures et éventuellement une bande. Takeda me regarde, l'air angoissé.

 

"Kondo-san…Vous vous sentez bien ?"

 

"Après cette petite sieste, je pourrais faire des claquettes sur une pente savonneuse sans problème. J'ai droit à une aspirine ? Soyez sympa, je vous ai pas cogné !" Je geins auprès de l'ambulancier, qui tente vainement de me palper pour s'assurer de ma ressemblance avec un puzzle mille pièces "Takeda-san, je vais vous demander un petit tête-à-tête."

 

"Heu…oui, je comprends…"

 

"Non, vous ne comprenez pas."

 

Priant l'ambulancier d'aller plutôt ausculter les plantes vertes de l'allée au lieu de m'emmerder, je m'approche de l'auteur et lui pose un doigt sur la poitrine.

 

"L'agent de la commission de sécurité n'aime pas du tout l'idée que vous vous baladiez avec possibilité de réapparition "inopportune". La réalité est assez bordélique comme ça, les fantasmes à qui il pousse des jambes, j'aimerais qu'on s'en passe. Vous allez donc me suivre, je dois m'assurer que vous n'allez pas recommencer. Votre agent est toujours de ce monde ?"

 

Un coup d'œil rapide m'apprend que oui, bien qu'il tire un peu sur le vert. Je vais m'assurer qu'il n'est pas catatonique par une technique médicalement approuvée – une pichenette entre les deux yeux.

 

"Pour la séance de dédicace, il faudra attendre un peu…Ho et pendant que j'y suis : loin de moi l'idée de vouloir vous apprendre votre boulot mais je serais vous, l'arrêt de la série de Takeda-san...J'y réfléchirais à tête reposée."

 

Je désigne le bordel dans l'allée, les vitrines fendillées, les clients rassemblés par les urgentistes, les fissures bien nettes au sol.

 

"Vous admettrez qu'il y a quelques petits détails qui pourraient poser problème. En route, vous." Je lance à Takeda, l'entraînant par l'épaule vers la sortie de Marui one.

 

"Où…Où m'emmenez-vous ?"

 

Je lui souris.

 

"Dans un café, c'est là que je mène mes interrogatoires…Mais cette fois, vous payez l'addition. Votre âme m'a quand même coûté un café qu'elle n'a même pas eu la décence de boire. C'est un crevard, votre espion."

 

***

 

J'avais déjà parlé de ce dont est capable un esprit humain, de sa puissance insoupçonnée...Il y a quantité d'esprits frustrés dans une mégapole comme Tokyo et ces incidents se produisent de plus en plus souvent, j'en trouve des traces dans les récits de mes prédécesseurs mais cela restait marginal. Les esprits vivants restent beaucoup plus difficiles à apaiser que les morts, celui de Takeda était un véritable réacteur tournant à plein régime, mis sous une pression qui avait fini par en fendiller les parois, jusqu'à l'explosion. "Ian" était un symptôme, une soupape de sécurité supplémentaire, un bout d'âme qui avait pris le large.

 

Takeda m'a écouté en silence, je l'ai même vu prendre quelques notes à l'issue de mon récit. Il m'a assuré qu'il "ferait le nécessaire" et je l'ai prévenu que j'y veillerais.  Il s'est contenté de me saluer et de me remercier pour mon "investissement personnel", ne laissant paraître ni inquiétude, ni sérénité, un véritable mur. Pas étonnant qu'à la première fissure, tout s'en échappe…

 

Néanmoins, j'ai reçu quelques jours plus tard, soigneusement emballé le premier tome de "Syndrom" où une écriture franchement chaotique m'avait laissé le mot suivant.

 

"Voici les premières lignes du prochain volume prévu, qu'en dites-vous ?

 

Plongé dans la pénombre, Ian jeta un œil à sa montre. Plus que quelques minutes et la porte s'ouvrirait, si tout se passait comme prévu…Derrière lui, son contact se contentait de pousser des soupirs exaspérés. Lorsque finalement la montre émit un tintement, il se leva et passa devant Ian.

 

"Vous devriez rester à couvert." Lui souffla l'agent.

 

L'homme se retourna, les mains profondément enfoncées dans les poches de son jean et répondit, laconique :

 

"Mais j'y suis. A chaque instant."

 

Et il ponctua sa phrase d'un de ses habituels sourires en coin.

"

 

Je ne sais pas trop comment je dois le prendre, à vrai dire.

 

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Source de l'image : http://www.flickr.com/photos/paolotonon/3094070078/

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