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Quand je parle de cons ou d'enquiquineurs potentiels, j'aborde surtout le cas de gens qui me prennent de haut et se permettent de me demander si je suis majeur ou si je n'ai pas fait de la taule. Un client m'a même demandé de lui...montrer mes bras en me toisant du haut de son millimètre supplémentaire. Ceci dit, j'adorerais pouvoir me piquer au café.

Hé bien pendant trois jours j'ai eu le déplaisir de côtoyer une espèce très différente : le con traditionaliste. Le genre réactionnaire, le type qui a oublié de passer le cap du 21ème siècle, qui juge que notre défaite durant la seconde guerre mondiale doit réclamer vengeance (et avec quoi, Bozo ? Tu veux me lancer sur Pearl Harbor ?). Complètement hallucinant.

Ha pour le coup il ne m'a pas manqué de respect celui-là, au contraire. J'aurais transpiré de l'or et craché de la nacre que j'aurais été à peine plus intéressant. Le fait est qu'à défaut d'or, j'aurais préféré sécrété de l'acide avec lui...

Quand on m'a demandé d'assurer sa protection le temps de sa visite de courtoisie à Tokyo, on me l'a présenté comme un "original".

"Il vous plaira." M'a assuré un des membres du cabinet ministériel. Si je le retrouve celui-là, je lui promets des nuits pénibles.

J'ai été élevé dans les préceptes traditionnels, le shintoïsme, le taoïsme, la tradition japonaise, soit.

Mais j'ai 22 ans. Alors pour moi l'occupation américaine-sortie du Mcdo-reste un concept assez flou.

L'"original" dont il était question était apparemment issu d'une famille japonaise de Kyoto, un lignage relativement ancien. Et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il tenait à ce que ça se sache. Il m'a assommé avec ses histoires de famille (on a fait toute la lignée) avant d'exiger que je lui rende la politesse.

J'ai éludé, parce que mes histoires de famille sont plus proches des magazines people que des manuels d'histoire.

" Pour moi, Kondo-san, vous me faites le plus grand des honneurs, de toute manière. Même si on vous oblige à agir de manière aussi...dégradante."

Je n'ai pourtant pas souvenir qu'on m'ait demandé de torcher le ministre ou de me foutre au pieu...

"Je suis désolé de vous recevoir ici" (dans un hôtel) " mais il n'y a aucun lieu décent ici à moins de se rendre en banlieue".

Donc une suite d'hôtel dans le centre de Tokyo, c'est indécent. C'est là qu'il a paru remarquer ma tenue (pull, écharpe, jean et basket). Il s'est littéralement décomposé.

"C'est eux qui vous ont obligé à vous habiller de cette façon ?"

J'aurais pu lui demander qui était ce "eux" qui dans sa bouche laissait supposer qu'il s'agissait de tortionnaires. Ou bien comment il voulait que je sois habillé. Ou encore s'il s'imaginait que je donnais souvent rendez-vous aux milliardaires dans ma maison de famille. Mais j'ai jugé opportun de la fermer en songeant que les trois jours allaient être longs.

Et indubitablement ils l'ont été.

Il m'a demandé de porter un kimono. Ce que j'ai refusé toutes griffes dehors, en arguant que j'étais un onmyôji, pas une Barbie. Il m'a fait un cirque sans nom quand je lui ai dit que moi, aller prier au temple, ça me faisait légèrement chier, surtout quand je suis en train de boire un café-crème à se rouler par terre. Et il a littéralement poussé des cris de pré-orgasme en me voyant sortir une pognée de fuda de ma poche (je cherchais ma monnaie pour prendre une cannette dans un distributeur).

Quand je l'ai enfin largué dans les pattes du ministre, je suis sorti du bureau pratiquement en courant.

Et à ce furoncle de conseiller qui m'a demandé, tout sourire :

"Tout s'est bien passé ?"

J'ai répliqué d'un ton on ne peut plus neutre :

"Nickel. On a pas couché dès le premier soir."

Protection, mon œil. De quoi l'aurais-je protégé ? D'une manifestation pro-américaine ? De brodeuses d'écussons de famille en colère ? Du conservateur du musée qui voulait le faire empailler ?

J'étais là comme pièce "de maître", comme on prête un sabre ancien ou qu'on propose une représentation exclusive de nô. Et j'avoue que là je trouve ça effectivement dégradant, de la même manière que si on avait utilisé le sabre ancien pour peler un légume. Parce que je ne suis pas vraiment un objet, aussi, et que pour le coup, j'ai vraiment l'impression que le gouvernement japonais s'est servi de moi pour amadouer un milliardaire réac'.

Et il paraît que ce type a suffisamment de fric pour pouvoir étaler partout son discours puant , y compris auprès des dirigeants du Japon. Ou se payer une prostituée onmyôji, donc. Me voilà rassuré.

Ha oui, il a tenu à me remercier personnellement pour avoir accordé un peu de mon temps à sa misérable personne (tiens, un éclair de lucidité) en me faisant faire...un kimono sur mesure. Le fumier.

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/cogloglab/3776235765/

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