"Vous êtes sûr que vous êtes un professionnel ?"

Ok, ok...un onmyôji qui déboule à votre porte en jean à trous et en sweat-shirt ça peut donner quelques soupçons, quand au téléphone une femme a employé un japonais parfait et ridiculement ampoulé pour vous annoncer que "le maître va se déplacer". Le maître en question - moi, mon jean troué, mes cernes et mon sweat qui a connu des jours meilleurs - ne connaissant pas encore la téléportation malgré ses immenses pouvoirs, il a deux heures de retard, forcément. En même temps, il était en train de pioncer après une journée de masochiste, le maître, et il a pas forcément apprécié qu'on le tire du lit.

Je me force à sourire à ma "cliente".

"Je suis le meilleur."

C'est fou comme j'ai l'air convaincu en disant ce que je sais pourtant être totalement exact sans vanité aucune. Mon ego d'onmyôji me sert uniquement à avoir l'air à peu près sérieux quand je travaille, sinon je me bats totalement les esgourdes de savoir que je suis le best-of plus en matière d'exorciste. surtout quand j'ai fait une nuit de trois heures et vingt-deux minutes.

"Votre fille est à l'étage ?"

Gros appel catastrophé d'ôka-san, donc, lorsqu'elle a découvert que sa petite Akane s'était mise à baver en laissant de profond sillons avec ses ongles dans les murs de sa chambre, qu'une espèce de substance noire visiblement pas très saine coulait de ses yeux. Elle n'a pas appellé le médecin car elle s'est doutée qu'à 8 ans, peu de chance que ce soit juste un bad trip consécutif à l'absorption de champignons hallucinogènes. J'avais très envie de rétorquer à ma tante au téléphone qu'elle avait peut-être une cataracte mais vu le ton glacial de la réponse, j'en ai déduit que mon humour pouvait aller se recoucher, le veinard.

"Oui, j'ai verrouillé sa porte...elle me fait peur, elle a essayé de m'attaquer..."

Ca je me doute, vu les symptômes.

"Vous avez bien fait. Restez en bas."

Je grimpe les marches et fronce le nez à peine arrivé à la moitié de l'escalier. Une odeur lourde, sucrée et écœurante règne à l'étage...totalement indétectable pour n'importe qui sauf un onmyôji. J'ai une échelle personnelle pour jauger de la difficulté d'un travail. Catégorie D - à torcher, Catégorie C - prévoir quelques pansements et un petit cachet, Catégorie B - je me demande si mon médecin de famille va encore me menacer de démissionner, Catégorie A - le conseiller du ministre va perdre quelques cheveux de plus quand il va constater les dégâts matériels et les frais d'hospitalisation.

Et à vue de nez, là c'est du catégorie C. Comment une môme aussi jeune a pu attirer une saloperie pareille dans sa chambre ? La réponse est fièrement scotchée sur la porte, gribouillée au crayon de cire gras, sous la forme d'un pentacle. Je m'immobilise et demande d'une voix forte.

"Vous pratiquez l'ésotérisme ?"

La maman me répond à l'affirmative, et que c'est même pour ça qu'elle a tout de suite pensé au clan Kondô en voyant l'état d'Akane-chan, qu'elle a lu quelque chose à propos du clan dans elle ne sait plus quel journal mais qu'elle avait gardé le numéro de téléphone sur le frigo. Je rétorque que ce serait quand même cool qu'elle ne laisse pas traîner les magazines susnommés entre les mains de "Akane-chan" qui a apparemment trouvé super joli de reproduire un pseudo pentacle d'invocation plutôt que de dessiner des poneys qui piquent les yeux. Autant planter une pancarte de pique-nique party pour yôkai.

"Pourquoi vous dites ça ? Akane ne lit pas mes livres ésotériques."

Je touche la porte du bout du pied et le bois explose purement et simplement, m'obligeant à lancer un petit tourbillon pour éviter de finir en marqueterie.

"Alors elle a beaucoup d'imagination."

Et à en juger par la façon qu'elle a de se diriger vers moi, la mignonne petite akane, dont la tête forme un angle droit par rapport à son buste, je dirais que le yôkai qui la possède est fort aise de me voir. Je souris et dégaine un ofuda.

"Tu sais qu'on m'a réveillé pour toi ?"

Il en prend trois en pleine figure et se met à hurler alors que le plancher émet un roulis sous mes pieds, me forçant à reculer.

"Et que j'ai même pas eu le temps de prendre un café ?"

Et merde, il me fonce dessus...j'aimerais bien ne pas devoir mettre des coups à une gamine de même pas dix ans. Je saute en arrière, deuxième ofuda, sur le dos cette fois, et j'y enfonce les doigts, passant la main au travers, passant entre les omoplates de la petite. Un autre hurlement.

Et bien sûr, la mère qui monte, complètement aux abois en demandant ce que je fais à sa fille. Bon la gamine aura des bleus et la mère aussi, tant pis. Je tire violemment et le yôkai à l'intérieur du corps de la gosse vient avec, me tailladant les doigts, traversant mon ofuda, tandis que de ma main libre, je fais s'écrouler la bibliothèque devant les escaliers pour empêcher la mère d'intervenir.

Allez, allez...j'y suis presque. Les murs tremblent autour de nous et les hurlements confèrent à l'hystérie. Serrant les dents, j'imprime un coup sec, sortant totalement le démon, que je chope par le cou. Il tente de me happer une partie du visage et récolte un pain, alors que j'incante. A terre, Akane pleure en tremblant et en appelant sa mère.

Finalement, le yôkai s'embrase, disparaît entre mes doigts et j'inspire un grand coup avant de ressortir mon sourire "tout-va-bien" et d'aller redresser la bibliothèque avec mes doigts qui pissent le sang et la gamine qui hurle. La mère commence à me pourrir avant de réaliser que sa fille ne répand plus sa bave sur le plancher et change direct de ton avec moi. Elle se répand en merci visqueux - de ceux qui m'exaspèrent plus que tout comme si la reconnaissance avait besoin qu'on répète les choses dix fois avec des trémolos quand la sincérité peut simplement passer dans le ton de la voix - avant d'aller prendre sa fille dans ses bras.


Akane, toute morveuse et en larmes darde sur moi ses yeux noirs, hésitant apparemment encore un peu sur la catégorie dans laquelle elle doit me classer. Je ne lui en laisse pas le temps et demande poliment si je peux avoir du sparadrap vu que je suis en train de laisser des traînées sanglantes sur le parquet (qui n'est plus à ça près, soit). La mère se précipite dans la salle de bains et m'aide à me désinfecter, tandis qu'Akane s'approche, en me dévisageant toujours. Je m'accroupis et ramasse le pentacle déchiré avant de le coller dans les mains de "Maman Akane".

"La prochaine fois, lisez plutôt playboy."

Ca, ça sera sûrement répété à ma mère, qui va encore me faire sonner les oreilles, comme quoi je suis le garant de la stabilité spirituelle du japon et le gardien de ses valeurs.

Le gardien va se taper un café en attendant et deux aspirines. les hurlements m'ont collé la migraine.

Retour à l'accueil