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Partie 1   Partie 2

*****

J’ai vu pas mal de choses incroyables dans mon boulot, je ne m’amuserai pas à les lister, ce serait un poil long.


Mais me voir en train de mourir, ça c’est du spectacle je dois dire.


Je parle au sens littéral : j’ai vu mon corps tomber dans la cabine, être projeté contre les parois, s'affaisser sous la pluie de verre brisé comme si j’étais un simple spectateur. Et ma seule pensée a été :


Si je m’en sors vivant, je vais pas rigoler pour me tirer de là.


L’agonie rend certaines personnes pragmatiques, dont moi, il semblerait.


Puis, c’a été le blackout. Ma tête avait dû être heurtée par la structure métallique de la grande roue lorsqu’elle avait traversé la cabine en chute libre. J’étais revenu à moi à l’extérieur de cette même cabine, à moins d’un mètre, sur le bitume et les mauvaises herbes.


Enfin, pas vraiment “revenu à moi”, en fait : lorsque vous vous réveillez, il y a au moins quelques secondes pour que votre cerveau redémarre et le mien est loin d’être une machine de guerre. Mais j’ai repris conscience instantanément, comme si mon black-out n’avait été qu’un clignement de paupière. Je tombe, je ferme les yeux, je les rouvre, je suis dehors.


Et je remarque aussitôt deux choses : je n’ai mal nulle part - ce qui est paradoxalement très mauvais signe - et surtout le brouhaha des esprits, qui me suit et m’entoure habituellement s’est complètement tu. TRES TRES mauvais signe.


Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ?


Il y a pourtant une explication simple même si je refuse d’y penser.


Je n’ai pas survécu.


En même temps, à part Superman, je ne connais pas grand monde encore opérationnel avec une barre de métal qui lui traverse le bide. Je m’approche de la cabine et note les traces de sang. Bon, ben, je ne suis pas Superman. Plus inquiétant, je suis encore là.


Je suis mort et encore là.


Merde...


Ho merde, non.


Non, non, non.


Pas ça.


Me penchant, j’examine l’intérieur de la cabine, écrasée au sol...Bizarre, il n’y a pas de barre de métal, les vitres semblent brisées par la chute uniquement...Est-ce que j’ai rêvé ?


Pas de trace de Gekkô.


Ni de moi ?


Où est mon corps ?


Les flaques de sang, plus nombreuses du côté où j’étais assis, se poursuivent à l’extérieur, jusque sur la route. Gekkô m’a sorti ?


Pourquoi, si je suis froid ? Pour me dévorer ? Pas logique, il ne se serait pas emmerdé à aller se mettre à table, il l’aurait fait sur place et la cabine serait repeinte en rouge. Là, le sang est encore frais, il m’a traîné à l’extérieur. J’étais encore vivant après la chute ?


Pas moyen que je reste ici, j’irai hanter des chiottes publics plutôt que ce putain de parc. Autour de moi, le monde est blanc et lumineux, je n’entends plus un bruit...Je vois des ombres...dans les files d’attente...Sur les bancs cassées...


Des rires diffus...


Ou des pleurs...?


Combien de temps s’est écoulé depuis l’accident, quelle heure, quel jour ? Dans mon état je ne peux plus lire ni chiffres, ni lettres, les détails du décor sont plongés dans un flou cotonneux.


“Viens jouer...Viens jouer...”


Je sens quelque chose me frôler et ressens à nouveau cette sensation de chute, la douleur, le métal qui pénètre la chair, brise et traverse les côtes, compresse le coeur jusqu’à ce qu’il éclate. Je lève les yeux - que je n’ai plus - vers la grande roue.


“Il y a eu une vingtaine de morts. La première année.”


Elle est là...La fille de la photo, bien tangible, se tient face à moi et me fixe en souriant.


“Ils ont réussi à étouffer l’affaire en fermant précipitamment le parc. La roue était mal conçue, l’attache des cabines trop fragile pour en supporter le poids...En quelques mois, la faiblesse s’est transformée en faille. La suite, vous l’avez vue.”


D’un geste, elle désigne les silhouettes qui s’entassent au pied de l’attraction, en file indienne.


“Ils ont fait venir un exorciste. Il a scellé ces âmes et après quelques années de remise en état et de désinformation, le parc a rouvert. Mais les morts étaient toujours là...Seulement prisonniers.”


Du boulot d’amateur, on n’emprisonne pas des âmes, autant bourrer un micro-ondes d’alu et espérer que personne ne l’allume jamais.


“Il fallait un exorciste qui ferme les yeux sur les raisons de la mort...”


“Vous avez compris. Ils ont géré cet accident comme ils l’avaient toujours fait : de manière imprudente. Et comme les attaches des cabines, celles qui les maintenaient prisonniers ont fini par céder...Les morts ont envahi le parc, qui a été précipitamment évacué pour un “exercice de sécurité”.”


“Un bobard audacieux. Fallait pouvoir y aller au culot.”


“En effet. Mais à partir de cet instant, les morts, les oubliés, ceux qu’on a privés de justice ont pris possession des lieux. Ils ont tenté de démolir mais on ne se débarasse pas si facilement d’une telle somme de rancoeur et d’émotions...Et puis, il y a eu ces photographes.”


Mon regard parcourt à nouveau la foule morte et éthérée et je remarque alors une silhouette légèrement à l’écart qui lève une sorte d’objet long vers la grande roue, puis pivote sur elle-même et recommence son manège.


Sawada avait un discours incohérent et son safari photo n’avait jamais passé l’attraction, un problème de batterie, soi-disant.


Mais à présent, je comprends ce qui se passe ici...


“Les morts...prennent possession des vivants qui franchissent l’entrée du parc.” Je souffle.


“C’est juste. A tout point de vue.”, approuve-t-elle “Il y a échange d’âme. Mais les visites sont rares, il leur faut patienter pour avoir leur ticket de sortie. Seuls ceux qui cherchent le parc en trouvent l’entrée. Pour les autres, ce n’est plus qu’un terrain vide.”


Elle sourit.


“La justice peut être lente.”


“Justice ? MON CUL ! Ces types qui sont venus faire des photos n’y sont pour rien !! Vous les condamnez à une errance éternelle !! Ceux qui ont provoqué ces morts ont les fesses bien au chaud dans leur tour à Tokyo et se foutent pas mal de vos souffrances !”


Elle s’est mise à marcher le long d’une barrière à demi cassée, à pas lents, me fixant du coin de l’oeil.


“Ils paieront aussi, maintenant que leurs victimes sont de retour chez les vivants.”


“ A quel prix ? En sacrifiant au moins autant qu’eux ? Vous êtes des salopards au même titre ! Et vous la reine des connes, je suis exorciste, je pouvais libérer ces âmes, ce parc !!!”


Elle cesse de marcher et me dévisage, interloquée.


“Exorciste ?”


“Je me TUE à vous le répéter ! Depuis le début, vous me faites vos effets d’apparition au lieu de m’écouter !!!”


S’il y a vraiment eu échange d’âme...


Alors je ne suis pas mort. Mais mon corps a été pris par quelqu’un d’autre. Je me dirige, comme je peux, vers les autos tamponneuses, un bruit sourd, comme un battement de coeur résonne à mes oreilles. Je ne marche pas vraiment mais le monde semble défiler lentement autour de moi, se dévoilant progressivement.


Et je les vois.


Devant la barrière éventrée, je suis assis à même le sol et Gekkô éponge mon front avec un mouchoir en me parlant. Je ne réponds pas, sonné...Et puis je relève les yeux et je “me” vois.


Fixant mon propre visage, figé, je le vois se fendre d’un sourire qui me glace.


“Tu as vu quelque chose, Satoru-chan ?”


Les oreilles de Gekkô s’agitent légèrement et il finit de nettoyer le sang qui coule le long de ma tempe.


“Rentrons. Je doute que tu puisses faire grand-chose de plus et maintenant que le passage est de nouveau ouvert, il est plus prudent de ne pas s’attarder.”


“Je” hoche la tête et me lève lentement alors qu’il me soutient.


“GEKKÔ !!!!!”


Il ne m’entend pas. Comment pourrait-il ? Il est kitsune, pas onmyôji. Je m’avance encore, jusqu’à le toucher.


“GEKKÔ !!!!! Ne m’emmène pas !!!”


Inutile. Il n’a même pas bronché et se dirige déjà vers la route en m’aidant à marcher. Je regarde partout autour de moi...trouver quelque chose...faire un signe...Gekkô ne peut pas me voir mais il n’est pas stupide. S’il a le moindre doute - et le connaissant, il doit en avoir un, mon aura a changé - je dois le transformer en certitude.


J’avise une balle, abandonnée en bordure des auto-tamponneuses...Elle est sale et à moitié dégonflée mais ça fera l’affaire.


Mais sans mains...


Lorsque je tente de la pousser pour qu’elle roule, j’ai l’impression de faire un bras de fer avec un vent violent en sens contraire. Mon esprit s’arc-boute, projetant sa volonté vers ce foutu bout de caoutchouc qui refuse de bouger. C’est comme si une fourmi tentait de le faire rouler.


Je n’ai plus le temps.


C’est un miracle que ma conscience ne se soit pas déjà noyée, engloutie par le parc, me condamnant à un état d’esprit prisonnier, inconscient de sa situation, errant pour toujours, refaisant inlassablement le même parcours, encore, encore et encore...


Et enfin, la balle glisse, très légèrement. Prenant la pente douce, elle la dévale paresseusement et s’arrête contre le pied de Gekkô, qui se retourne et fixe l’exact emplacement où je me trouve. L’air dubitatif, il penche les oreilles en arrière et parait hésiter. Il va comprendre. Il doit comprendre. Je ne peux rien faire d’autre.


“Gekkô-san ?”


L’autre moi l’appelle.


Et je sens le lien ténu se rompre. Il tourne les talons et se dirige vers la sortie.


“Allons-nous en. Je dois avouer que moi-même, cet endroit me donne des frissons.”


Et ils disparaissent dans la brume, laissant retomber le pesant silence sur le parc.


Non.


“GEKKÔ !!!!!!”


Je m’époumonne, mon âme hurle, angoissée, embrasée par ses dernières forces avant que je ne sente, lentement, l’aura du parc gagner sur ma volonté.


Abandonner...


A quoi bon ?


Maintenant, ma vie c’est ici...


Non, non , non !!!

Reprends-toi, Satoru, tu n’es pas une âme comme toutes les autres, tu dois pouvoir sortir d’ici, t’arracher à ce bitume sale et ses souvenirs qui croupissent dans le métal rouillé et les radiations, bordel, réfléchis, réfléchis, REFLECHIS !!!


Pourtant, le parc se referme sur moi, le monde blanc, comme une nasse de coton qui m’envelopperait, suffocante. Sans que je le veuille vraiment, je me rapproche des autos-tamponneuses...puis de la guérite...le gobelet de café est encore intact, fumant.


L’employé me sourit.


“Vous voulez faire un tour ?”


Je m’entends répondre que non...Je suis venu pour la grande roue...


NON !!! Reprends-toi !! Arrête ça, tout de suite !


Mais je ne contrôle plus rien et sens une lente somnolence me gagner. Juste faire le tour du parc...on verra le reste après...Quel reste, d’ailleurs ? Pourquoi je suis venu, au départ ?


Les hauts-parleurs diffusent de la musique, une espèce de son d’ascenseur...merdique et répétitif. Je déambule, mal assuré.


Pourquoi je suis venu ici ?


Il me semble que je n’étais pas venu seul...


“Besoin d’aide, monsieur ?”


Une fille en uniforme du parc s’est approchée, me tendant un plan avec le sourire.


“Je...je cherche...un ami...Je suis venu avec un ami.”


“Je ne crois pas monsieur. Je vous ai vu entrer seul. Peut-être vous attend-t-il à la grande roue ? C’est le point de rendez-vous pour les amis ! Amusez-vous bien !!!”


“Oui...sûrement...”


Elle me fourre le plan dans la main. Mais je ne parviens pas à lire, on le croirait passé sous l’eau, même les illustrations sont délavées et baveuses.


A ma gauche, le bateau à bascule fouette l’air avec lenteur, presque paresseusement.


“Veuillez descendre de l’attraction. La traversée va reprendre. Veuillez descendre...”


Je ne suis pas seul...


Jamais seul...


Alors que je relève, hagard, la tête pour chercher ma route, trois silhouettes sombres m’encadrent soudainement et me traversent, trois ombres massives. Autour d’elles, le monde clair et silencieux semble se distordre, comme une bulle sur laquelle on presserait, au point de la crever.


Puis, je vois les flammes, la chaleur violente qui embrase l’univers et m’encercle, âcre et insupportable, venant lécher mon visage. Je prends feu et hurle de panique et de douleur alors qu’un rire familier me parvient. J’ai mal...Que se passe-t-il ? Un incendie ?


Les silhouettes ont disparu, le parc semble s’être transformé en un champ de ruines dévoré par les flammes et je ne peux plus bouger, tétanisé, alors que je me consume. J’entends alors, plus nettement, les hurlements et vois une torche vivante s’approcher de moi en titubant : une jeune fille brune en train de brûler vive, se contorsionnant pour échapper à son calvaire.


“A...ARRETEZ-LES !”


Encerclé de flammes, je lève les mains, impuissant. Arrêtez qui ?


Son visage est en train de fondre comme du sucre, révélant un crâne métallique et grimaçant, dont les orbites emplis d’écrous se fixent sur moi.


“Vous aviez promis...de nous aider...Vous aviez promis !”


J’entends un bruit de déchirure et sens la lumière m’inonder le visage : derrière moi, le monde s’est ouvert, laissant un trou béant par où sort un rai blanc et lumineux et une voix qui m’appelle. Comme un somnambule, j’obéis, ignorant les hurlements de la mourante derrière moi. A travers la déchirure, je ne vois qu’un monde brumeux, dont émerge soudain une main griffue. Je la saisis.


Et la douleur devient insoutenable.


***


En me réveillant, je me rends compte que je hurle, à m’en faire exploser les poumons. Tout mon corps est agité de frissons violents et j’ai mal jusque dans les organes internes, comme si on s’amusait à me les triturer. Je suis couché sur le capot d’une voiture et on me maintient les jambes.


“Oh, par pitié, Faites-moi taire ce gosse.”


Deux solides paires de mains me bâillonne et on se penche sur moi. Je ne distingue qu’une multitude d’yeux rouges.


“Bien dormi ?”


“Va...te faire foutre !” J’éructe alors que Shinzu me relâche pour que je puisse parler.


“C’est le bon. Lâchez-le, messieurs.” Ordonne Gekkô à ses deux gorilles avant de m’ouvrir la bouche pour me glisser un comprimé analgésique sur la langue. “Comment était-ce, chez les morts ?”


Hébété, j’avale sans discuter. J’ai des morceaux de verre encore fichées dans les bras et le cou, on m’a visiblement tapé dessus - et pas qu’à moitié, mes côtes me font mal et j’ai les mains encore garrottées par un câble en acier qui me scie les poignets.


“Co...Comment tu as...”


“Allons, Satoru-chan, tu penses que moi je ne saurais pas faire la différence entre un original et une copie ? Surtout avec ton petit signe d’alerte - très mignon, au passage. Détachez-le.”


Maro me tape sur l’épaule pour me tourner et attrape une pince coupante avant de me libérer avec un grognement pendant que son comparse range la clé à molette - encore pleine de traces de sang - dans la boîte à outil de la voiture.


“Tu m’as torturé ???”


“Interrogé, Satoru-chan. Et puis ce n’était pas vraiment toi.”


“Et c’a suffit à le faire fuir ?”


Gekkô me sourit et attrape un de mes poignets, pratiquement bleus avant d’appuyer dessus, me faisant violemment tressaillir.


“Je suis persuasif. Tu ne veux pas savoir, crois-moi.”


Les deux oni se poussent du coude avec un air entendu.


“Ouais. Je crois que t’as raison.” Je grogne en massant mes poignets douloureux. J’ai un goût de sang dans la bouche.


“Comme souvent. Néanmoins, je ne me suis pas borné à ce déplaisant SDF spirituel...”


J’entendais bien des crépitements depuis que je me suis réveillé mais, concentré sur les messages douloureux de mon corps, je n’y ai pas prêté attention. De longues flammes s’élèvent entre les arbres.


“Tu...as foutu le feu au parc ???”


“A la grande roue, seulement. La jeune fille brune n’était pas très coopérative mais l’est brusquement devenue lorsque je lui ai montré les deux jerricans et le briquet. Elle m’a fort obligeamment tout expliqué...L’accident, le premier exorciste...la libération des esprits et leur petits “échanges” pour sortir d’ici. Ça ne m’a - malheureusement pour elle -  pas dissuadé d’allumer le feu.”


“Malheureusement pour elle ?”


“Tu ne t’es pas demandé qui elle pouvait être ? Ou...quoi ?”


Je revois cette silhouette embrasée en train de me hurler que j’étais venu pour les aider. La fille des photos...L’esprit de la grande roue ?


“Une fois réduits en tas de cendre, ces fantômes n’auront plus nulle part où aller...Pourquoi tu as fait ça !? Tu te rends compte qu’avec ça, ils sont perdus ? Les morts et les photographes ? Putain, Gekkô t’es vraiment un...”


Il m’attrape brusquement le menton et referme la main comme une pince autour de mon visage.

“Un quoi ? Tu as failli y rester, ça ne t’a pas suffit ? Le parc devait être détruit avec ça, tout le monde sera content. Moi le premier. Monte dans la voiture.”


Il me pousse sans douceur et Maro me balance pratiquement sur la banquette arrière. Gekkô reste adossé à la portière à contempler les flammes, bras croisés.


“Ça va ravager les alentours !”


“Tu penses bien que j’ai prévenu les kami. Ils vont faire le nécessaire...mais pas tant que le parc ne sera pas en ruines. Et je veux m’assurer en personne que ce soit le cas Au pire, il y a toujours les pompiers.”


“Laisse-moi au moins...”


“Tais-toi.” Me grogne-t-il. Je déglutis et sors brusquement de la voiture, le heurtant avec la portière, avant d’attraper ma sacoche, restée par terre, esquivant Maro qui tente de m’immobiliser et je pique un sprint. J’entends un rugissement de colère dans mon dos et accélère. S’il me rattrape, ça va faire mal, je dois rentrer dans le parc avant ça.. Je me baisse pour m'engouffrer dans la barrière béante.. L’air est irrespirable, une odeur de bois brûlé, de fumée, de métal chaud a envahi les lieux et le ciel semble devenu orange. Lorsque la brume du parc s’abat de nouveau sur moi, je la trouve au sol, recroquevillée sur le bitume. Elle n’est plus qu’une carcasse noire et fumante et hoquette des sanglots d’agonie.


Je sens alors qu’on me happe le bras.


“Gekkô ! Laisse-moi m’en occuper ! Elle est inoffensive maintenant !”


Il affermit sa prise et je tire, lui laissant la manche de mon blouson dans la gueule avant de m’avancer dans les buissons, à quatre pattes, me traînant jusqu’à elle.


“Vous aviez dit...que vous pouviez nous aider...”


“J’aurais pu. Mais franchement, vous, vous ne m’aidez pas.”


Je sors mon mala et ma petite bouteille d’eau avant de lui prendre doucement la main.


“Pour vos esprits, je peux plus faire grand chose. Mais pour vous, je vais essayer.”


Elle se tourne légèrement sur le flanc et je vois, à la place de ses bras, de fines structures métalliques que la rouille a rongé.


“Quand ils sont morts...sur moi...leurs cris...faisaient mal...même à moi.”


Je place doucement un fuda sur son front.


“Alors vous avez tenté de les libérer, de détruire le scellé de l’exorciste ?”


Sa tête ballote légèrement en signe d’approbation.


“Pensais pas...qu’ils s’attaqueraient...aux vivants...Voulais pas ça...”


Elle sourit, dévoilant ses dents multicolores, dont les couleurs se délavent pour ne laisser qu’une surface lisse et métallique.


“Moi...j’ai été faite pour le rire.”


“Je sais.”


Je récite le sutra de repos des esprits, yeux clos, les deux mains posées sur elle. Je sens la peau factice se dissoudre sous mes doigts, ne laissant plus que le métal nu, tordu et noirci par les flammes. Lorsque j’ai terminé, il ne reste au sol que des débris...


Une goutte de pluie s’écrase alors sur ma main, puis une seconde.


“Pile dans les temps.” Constate Gekkô derrière moi alors que les gouttes se multiplient. Il me tend ma manche de blouson arrachée. “Que dois-je faire pour que tu te tiennes tranquille ?”


“Pas me sauver la vie.”


“Je note.”


Au-dessus de nous la pluie se mue lentement en averse. Le décor a changé : plus d’allée, plus d’autos tamponneuses, plus rien que des champs que le feu ravage et le bruit de l’autoroute au loin. J’en rigole presque de soulagement, trempé mais heureux.


“Ne bougez plus !”


Un jeune flic s’est avancé et pointe un pistolet vers nous.


“C’est vous qui avez allumé l’incendie ? Je vous demanderai de bien vouloir me suivre.”


Voyant que Gekkô se tourne vers lui, je l’arrête en posant une main préventive sur son épaule avant de sortir de ma poche mon autorisation gouvernementale.


“Quand tu auras ce genre de papelard, tu pourras frimer. Range cette arme, on est pas là pour un paintball.”


***


Je pense que je pourrais m’arrêter là, tout a été dit, il me semble. Les demi-échecs me laissent toujours la désagréable impression d’avoir géré les choses comme une tanche lorsque je me pose pour réfléchir. On se répète “Je n’aurais pas dû” au lieu de “Je n’ai pas pu”.


Et puis il y a les rêves...


Depuis mon retour de Greenland, je ne passe pas une nuit sans me promener dans une de ses allées. Dans mon métier, on appelle ça une “réminiscence spirituelle”. Visiter un lieu puissant ne vous laisse jamais indemne, même si vous repartez apparemment intact. Vous lui laissez un peu de vous...et il vous laisse un peu de lui.


Mon âme est là, bien là.


Mais j’ai laissé mon empreinte là-bas et le parc m’a laissé sa marque également, comme si avions échangé une goutte de sang. C’est là. Silencieux, infime mais c’est là. Je sais que le parc n’est pas mort.


Je viens d’ouvrir mon courrier, où j’ai trouvé une enveloppe détrempée, sans nom, sans expéditeur, juste un cachet effacé par l’eau. A l’intérieur, il y avait une photo.


On m’y voit en train de monter dans l’une des cabines de la grande roue. Au dos de la photo, juste un petit mot.


See you soon !


Moi qui hésitais encore sur la conduite à tenir vis-à-vis de Nahiri, je crois que je vais maintenir la version du parc détruit...et leur conseiller de faire condamner l’accès à la zone.


Comme je le disais au début de cette affaire, certains lieux sont doués d’une vie propre...et d’une telle force qu’aucune main humaine - ou kitsune - ne peut vraiment y mettre un terme.


 

Je sais quitter le ring quand je ne suis pas à la hauteur.

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Paternité Certains droits réservés par Joelk75

 


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