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Les gens ont de drôles d’idées...notamment une, très fixe, de vouloir que j’ai une vie sociale. Et que je fasse des phrases de plus de trois mots, voire que je tienne une conversation. Je n’ai jamais réussi à savoir d’où leur venait cette obsession, que j’ai renoncé à comprendre. Faut dire, je m’en branle un peu.


J’ai dans mon entourage une spécialiste de ce genre de choses, une actrice étrangère que j’ai aidée alors qu’elle recevait des malédictions sous enveloppe et qui passe de temps à autre au Japon. Je l’ai surnommée miss X, elle aime, elle trouve ça “sexxxyyyy, Satoru-san” avec son accent qui roule le r de mon prénom. C’est une fille frivole, bouffée par les médias et son obsession de l’image...

Et d’une franchise qui m’a proprement laissé sur le cul. On croit toujours à tort que les gens qui vivent à 100 à l’heure n’ont rien à foutre de mourir, mais l’instinct de survie concerne tout le monde. Elle a admis avoir peur quand elle m’a appelé au secours. Et j’ai admis que ça m’avait touché.

La demoiselle est venue à Tokyo pour un “shooting”, comme elle dit. Elle m’a retrouvé alors que j’expliquais à un bakeneko qu’il était plutôt malvenu de se faire passer pour un maître d’école histoire d’embarquer deux ou trois marmots. Je le ficelais à une poubelle quand elle est arrivée, secondée de deux gorilles, d’une maquilleuse et d’un manager qui me détaille des pieds à la tête avec une moue dédaigneuse.

“Miss X...Deux secondes, je suis à toi. Comment tu as su que...”

“J’ai demandé à Karl de se renseigner.”

Elle désigne le manager. Je sens que lui et moi on est sur la même longueur d’ondes : il suffit de voir sa montre, laquelle doit avoir de l’or jusque dans les aiguilles. Je lui donne une vigoureuse poignée de mains, pleine de poils de bakeneko et de sang, avec un grand sourire.

“Karl, je te présente Satoru Kondo, un type formidable.”

“Je vois ça...” Réplique-t-il sans oser s’essuyer tandis que je m’assure que le bakeneko est parfaitement immobilisé. “Vous allez...le laisser là ?”

“Non, je repasserai vérifier qu’il a intégré la leçon dans un jour ou deux. Enfin si j’oublie pas. Au pire ses petits copains s’en chargeront.”

Miss X - un peu moins dégoûtée que son clébard, s’avance et me plante une bise sur chaque joue. Ça me choque à chaque fois et ça la fait rire alors qu’elle m’attrape le bras.

“Ho allez, depuis qu’on se connaît, tu fais encore le prude juste pour ça ? Et tes amours alors ?”

“Je m’aime un peu plus chaque jour. Je songe sérieusement à me demander en mariage.”

“Imbécile. Allez, viens.”

“Viens où ? J’ai du boulot, Miss !” Je grogne alors qu’elle me traîne hors de la ruelle par le bras, jusqu’à sa voiture, flanquée de sa petite équipe.

“Mais j’ai beaucoup plus intéressant pour toi, Satoru. Et puis j’ai besoin de quelqu’un de compétent.”

“Hum, si ce n’est que ça, je peux demander un...” Intervient Karl, à qui la perspective de se retrouver enfermé avec moi à l’arrière de la limousine semble coller des sueurs froides.

“J’ai dit un compétent Karl, ce n’est pas à l’hygiène que je mesure les capacités. Satoru est très capable, quoique très...hem...collant. C’est la température ou tu as fait un plongeon dans la rivière Sumida ?”

Fallait pas me prendre le bras, aussi. Elle se décolle avec une petite grimace et je lève les yeux au ciel.

“J’ai couru toute la matinée par presque trente degrés, tu voulais quoi ? Que je me colle des désodorisants sous les aisselles ?”

“C’est bon, c’est bon...J’ai un cadeau pour toi. Et besoin de ton avis, aussi. Enfin, si tu as le temps ?”

“Ch’est toujours un plaisir de te rendre servich...service.” Je marmonne alors que Karl - qui a sorti la trousse de secours - me tamponne la lèvre avec un coton. Le bakeneko ne m’a pas raté, demain je vais avoir la bouche d’Angelina Jolie. “Tu vas encore me payer en fringues ?”

Je ne SAIS PAS comment elle a réussi à évaluer mes mensurations - ou les faire évaluer - mais apparemment, je ne suis pas trop difficile à habiller. Même si j’ai horreur de porter l’équivalent d’un mois de salaire sur le cul. Et pour ça aussi elle est spécialiste, ça doit être épidermique chez elle de ne pas supporter qu’on porte des trucs informes parce qu’on a rien à foutre de l’image dans le miroir. J’ai renoncé à lui expliquer, miss X a la tronche encore plus dure que la mienne.

Elle secoue la tête avec un petit sourire énigmatique.

“Non, non. Pas de vêtements. Je t’ai ramené autre chose. ”

Attrapant son immense sac à main - ce truc doit contenir une espèce de vortex dans lequel elle pioche à loisir - elle me sort un petit paquet.

“J’ai pensé à un disque ou quelque chose du genre seulement à part le piano, tu n’aimes pas grand-chose en musique. J’ai des cinéastes et des chanteurs dans mon carnet d’adresses mais pas de pianiste, donc je me suis rabattue sur autre chose, vu que j’ai fait un petit crochet par la Suisse récemment.”

Elan de panique de ma part. La Suisse...putain c’est où déjà ? Europe, je crois, avec une histoire de lac et de bestiole dedans...ou alors c’est plutôt côté Angleterre ? Je me contente de sourire et de ne pas broncher en défaisant le papier. Il y a deux tablettes, correctement emballées dans un papier argenté.

“Chocolat suisse. Tu as déjà goûté ?”

A mon œil franchement perplexe, elle se remet à rigoler :

“C’est mieux que le Nutella, tu sais.”

“Je suis obligé de te croire sur parole tant que j’ai pas goûté, hein ? Et pour ton histoire de conseil ?”

Elle croise les jambes et défait négligemment ses talons hauts avant de les faire tomber d’un petit mouvement de cheville avec un soupir. Cette nana est masochiste, elle se foutrait des écrous sur les orteils si c’était la mode.

“Ma sœur a eu une baisse de forme récemment...Elle s’est tournée vers la méditation et l’ésotérisme.”

“Et elle a besoin d’un prof ?” Je m’enquiers en défaisant le papier qui entoure le chocolat avant d’en casser un petit morceau.

“Elle en a trouvé un. Et c’est un peu le problème...je pense que son “maître”, comme elle dit...”

“...Lui joue de la flûte.”

“A ce stade, c’est un spectacle son et lumière, tu veux dire. Il est allé lui raconter qu’elle était possédée.”

“Tu sais pourtant que les possessions c’est un peu plus que de la superstition...” Je réponds avec un léger sourire avant de glisser le carré de chocolat sur ma langue. Au contact, je sens une légère amertume, puis le sucre et le goût du chocolat qui se répand sur ma langue et mon palais au fur et à mesure que le carré fond, envahissant toute ma bouche. J’ai presque l’impression d’avaler une gorgée de crème au cacao. Instinctivement, j’ai envie de me passer la langue sur les lèvres, pour prolonger encore un peu le goût.

Baissant les yeux, je contemple la tablette avec une vénération nouvelle et miss X me sourit :

“Alors ? C’est autre chose que la saloperie que tu t’enfiles à longueur de semaine, non ?”

“Faut coucher avec qui pour se faire approvisionner régulièrement ?”

“Désolée, Satoru, pas intéressée. Je préfère les grands blonds, je ne fais pas trop dans le petit brun plein de nerfs. Et gluant en prime. D’ailleurs, tu n’as jamais pensé à la décoloration ? Ça t’éclairerait le visage...”

“Moi vivant, aucune des pétasses qui te maquillent ne m’approchera avec un flacon d’eau oxygénée !” Je rétorque en attrapant un autre carré de chocolat entre les dents tandis que Karl se plaque contre la portière en soupirant de manière sonore.

***
“Alors ?”

La sœur de miss X a à peu près le même gabarit qu’elle : petite et chétive, sauf qu’elle a la vivacité d’une anguille passée dans l’eau bouillante et me fixe comme si j’allais la gifler alors que je sonde son esprit, mon front posé contre le sien. Sans être totalement atone, ses réflexes sont de l’ordre de la seconde de réaction, si ce n’est de la minute. Un début de cernes entoure ses yeux et surprise, elle n’est même pas maquillée ! Je comprends que Miss X s’angoisse...

Son “maître”, un occidental à la peau mate et aux cheveux blond oxygéné, vêtu d’une chemise ample et d’une croix argenté qu’il tient fermement dans les doigts me laisse faire en silence. Il m’a reçu avec un large sourire, il parle fort et fait des mouvements amples : il m’a expliqué que la “malheureuse” ici présente souffrait d’une “présence étrangère” que tous ses efforts n’avaient su faire fuir. Apparemment, faire dans le dramatique améliore l’état de la possédée. Super pour son moral, en effet. Mais j’ai jugé opportun - une fois n’est pas coutume - de fermer ma gueule et d’examiner la demoiselle d’abord.

Je relève la tête.

“Je ne sens rien.”

“Ha !” Fait Miss X, triomphante. Je la tempère avant qu’elle ne soit tentée d’éclater le crâne du maître de sa frangine à coups de sac à main.

“J’ai dit que je ne sentais rien, pas nécessairement qu’il n’y avait rien. Elle est souvent dans le coltard comme ça ?”

“Depuis deux mois. Le médecin n’a rien trouvé. Elle a des spasmes par moment, elle perd la mémoire...”

“Typique d’une possession, vous êtes d’accord avec moi, maître Kondo ?” Intervient l’autre empaffé et son bronzage de série télé en s’avançant vers moi. “Personnellement je pensais à un pacte mais un deuxième avis me semble être une excellente idée.”

Une excellente idée, tu m’étonnes. Avec la gueule que tu as fait quand miss X m’a présenté, pas à dire, tu approuves. Je fouille dans ma sacoche et en tire ma dague de cérémonie.

“Je m’y connais en pacte et il y a un moyen très simple de vérifier. Vous pouvez lui demander de se déshabiller ?”
Le maître frémit et regarde miss X :

“Il est fou ? La déshabiller, pour quelle raison ? Je m’oppose à de telles procédés, fussent-ils tolérés dans votre...”

“Arrêtez de hurler, vous me déconcentrez.” Je grogne “ Je ne vais pas la mater mais vérifier qu’elle n’a pas de marques. Mais si ça VOUS gêne, la porte est à deux mètres.”

“Cherry, fais ce qu’il te dit.” Nous coupe miss X en s’approchant de sa sœur, tout en me lançant un regard en biais. J’y lis un doute fugace...pourtant elle me connaît, j’ai davantage le gabarit du puceau coincé que du voyeur en manque. Et puis les squelettes m’excitent modérément, je dois dire.

“Mais enfin, vous n’allez pas laisser n’importe quel individu...”

“L’individu vous emmerde et aimerait bosser dans le SILENCE. Au plus j’irais vite, au plus elle pourra repasser sa culotte. Si elle est possédée, le nudisme va être le dernier de ses soucis.”

En attendant, je suis catalogué en pouilleux, vulgaire, goinfre et maintenant pervers. La réputation de mon pays va en prendre un coup. Miss X aide sa sœur à se déshabiller, elle est à peine capable de lever les bras.

“Une possession peut faire des marques ?” Me demande-t-elle.

“Quand il y a un pacte à tous les coups et c’est un expert qui te parle.” Je réplique. Le “maître” à côté de moi a enfin arrêté de protester. Une fois Cherry nue, je l’examine rapidement et me redresse finalement avant de m’entailler la paume, recueillant mon sang du bout des doigts.

“Rien de visible...on va donc utiliser les lunettes 3D”

“Les ?”

“Ça aide à voir en profondeur. Tiens-la. Si elle est pas seule là-dedans, ça va faire mal.”

“Charmante analogie, maître Kondo. Vous avez le sens de la formule, vous feriez de très bons one-man-show.” Persifle l’autre. Si je n’étais pas occupé, je lui enverrais volontiers un shiki crever ses quatre pneus...Au moins ça l’occuperait à quelque chose d’utile.

“Venant de quelqu’un qui a une touche d’animateur de maison de retraite, je vais le prendre comme un compliment.”

Je trace un “Om” sanglant sur le front de Cherry et souffle un simple mantra...Elle est prise d’un spasme violent et se met à hurler alors que je recule vivement pour éviter de prendre un coup.

“C’est du show ça aussi je suppose ?” J’ironise.

“Bon, au moins le diagnostic se confirme.” Tranche le maître en fronçant les sourcils “Vous n’étiez pas forcé de la souiller pour ça.”

“Souiller, de suite les grands mots. J’y ai pas mis les mains, moi. Vous c’est moins sûr.”

“Pardon ?”

“Vous êtes un comique, ça se voit tout de suite. La croix que vous tripotez depuis tout à l’heure brille comme un sou neuf, ça n’est certainement pas un objet de culte, qui font rarement aussi toc. Quand je suis arrivé avec miss X, vous m’avez touché les épaules pour m’accueillir, sans vous soucier de savoir si j’avais pris le soin de me purifier avant de procéder, ce qui inclut aucun contact autre qu’avec la possédée pour moi. Enfin vous supposez un pacte sans avoir aucune cicatrice ou stigmate apparent...de deux choses l’une : ou vous ne savez même pas que c’est un prérequis en cas de lien fort avec une entité démoniaque, ou bien...”

Je souris en pointant du doigt le ventre de Cherry ou apparaît, très nette une sorte de tatouage rouge qui descends jusqu’au mont de vénus.

“...vous n’êtes pas capable de le voir. Ta sœur a bien quelque chose “en plus” mais ce n’est pas le fait d’un démon ni d’un fantôme. Enfin pas tout à fait. J’ai déjà eu un cas comme ça.”

Miss X paraît inquiète en maintenant Cherry, qui gémit contre elle, affolée.

“Et tu peux faire quelque chose ?”
“Absolument rien.” Je réponds en me redressant, avant de reprendre ma tablette de chocolat, précieusement glissée dans ma sacoche “Je suis onmyôji, pas gynéco.”

Gros silence, si on excepte les bruits que fait Cherry alors qu’elle crispe les mains sur son ventre.

“Elle est enceinte. Et pas d’un truc humain...ça fait longtemps qu’elle est installée au Japon ?”

“En...environ six mois.”

“Ben félicitations. Elle va être maman d’un petit kitsune. Enfin, sauf si elle préfère pas le garder, ce que je lui conseille vu comment ça évolue...Parce que l’accouchement risque fort de la tuer. Mais peut-être que si elle accepte que sa sage-femme ait des oreilles pointues, des pieds griffus et que le papa ne se fout pas trop du devenir de sa progéniture, c’est jouable. Cherry-san...”

J’attrape son visage et lui ordonne de me regarder. Son regard est trouble mais elle me sourit :

“Il...va bien, docteur ?”

“Super. Il fera de grandes études et il épousera une belle blonde - s’il ne la bouffe pas le jour du mariage. Vous, en revanche, je ne vous vois pas aller très loin. Vous avez le nom de l’heureux papa ? J’aimerais lui dire deux mots.”

“Il...travaille dans l’immobilier...je...j’ai son numéro de téléphone.”

“On va se faire une chouette réunion de famille, alors. Tu peux la rhabiller, j’ai fini.”

Alors que je m’apprête à faire un sort à un autre carré de chocolat, le clown-exorciste me chope par le bras :

“Que vous m’insultiez passe encore, je n’accorderai aucun crédit à un homme capable d’humilier une pauvre fille en détresse pour son propre plaisir mais vous la laisseriez enfanter un monstre ? Vous êtes encore plus méprisable que la créature qui l’a violentée !”

“Si tu ne lâches pas mon bras de suite, Bozo, de la violence il va y en avoir.”

Je croque dans ma tablette.

“Primo : elle n’a pas été “violentée” ou je ne sais quelle connerie, elle a couché avec son agent immobilier, qui s’avère être un kitsune. Secundo : je suis onmyôji, pas garant des mœurs. Si elle veut le garder c’est pas mes affaires, je l’aurais prévenue des risques, c’est tout. Je suis pas son père. Ha et tertio, un kitsune est un esprit de la nature et il n’est pas exclus que j’en ai un ou deux dans ma lointaine généalogie. Merci pour le monstre. Venant d’un imposteur, c’est un peu l’hôpital qui crache sur la charité...”

Il relâche mon bras en me fixant, le regard sombre et je lui fais un grand sourire, teinté de chocolat :

“Je ne suis pas plus metteur en scène que gynéco mais là, c’est pas le moment où vous m’insultez avant de partir en claquant la porte ?”

“Pour ce qui est de claquer quelque chose, c’est moi qui vais m’en occuper.” Fait miss X avant de s’approcher à son tour pour empoigner le maître au col et lui déverser tout un blabla teigneux ponctué de “avocats”, “plainte”, “tribunal” auquel je ne comprends rien. Je retourne vers Cherry, rhabillée, qui touche son ventre sans parler et m’accroupis. Elle me fait un grand sourire :

“Ca fait juste deux mois...j’ai hâte qu’il commence à bouger.”

“Ouais...vu votre état, soyez pas trop pressée.”

Elle déglutit et m’attrape la main.

“Vous...pensez vraiment que ça va être douloureux ?”

Je soupire et lève les yeux au ciel.

“J’imagine que ce sera rien à côté de sa crise d’adolescence...”

***

Bon j’en parlais la semaine dernière, je pars un bon mois à Saitama pour mon entraînement annuel et pour m’engueuler discuter avec ma tante de l’avenir de Shinkin. Je ne rentrerai pas avant le 6 Septembre, donc faudra aller lire autre chose pour occuper vos journées au bureau. M’enfin vous trouverez, je m’inquiète pas pour vous.

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/ziubinski/5702247844/

 

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