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Je suis rentré de Saitama mercredi, mais suis resté à Tokyo.

"On" souhaitait me parler.

Konpon - en apparence - est simplement un vieillard silencieux qu'on voit régulièrement au parc Ueno...les enfants lui ont donné ce nom, à force de le voir immobile. Et aucun d'eux ne s'est jamais demandé pourquoi il était toujours là, des années et des années après, sans montrer ni fatigue, ni signe de "fin".

Personne ne le voit entrer ou ressortir du parc...parfois il se promène à l'extérieur, mais on l'entraperçoit à peine...

Il ne dérange personne, ne parle à personne. Il observe...en silence...

Pour moi, Konpon est quelqu'un que je vais voir quand nous avons un sérieux problème avec les kami. On m'a prié de foutre le camp avant même que je n'ai pu lui parler, suite au tremblement de terre. Pourtant, c'était la première chose que j'avais à faire, avant même que les répliques s'enchaînent. Mais le maître mot était "sécurité".

Je suis donc arrivé avec plus d'une semaine de retard.

Il était là, assis sur le même banc, et paraissait dormir, un chapeau lui recouvrant une partie du visage.

"Tu as mis le temps à venir, Satoru." Souffle-t-il alors que je m'assois à côté de lui "Ton absence a fait des vagues, tu sais. Ils disent que si celui qui parle aux démons se tait, c'est un mauvais présage."

"Je suis navré. Ils ont jugé que ma sécurité primait sur le reste."

Il relève sur moi deux yeux totalement noir. Il est furieux. Ca s'annonce mal...

"Pourquoi avez-vous fait ça ?"

"Fait quoi, Konpon ? Vous avez ravagé nos terre, supprimé nos familles...si c'est à quelqu'un de demander ça, ce serait plutôt à moi, tu ne crois pas ?" Je réplique en m'accoudant au banc.

"Vous reconstruirez ! Mais en réponse, vous empoisonnez nos terres...sans doute pour toujours."

Aïe. Je comprends mieux d'où vient le problème.

"C'était un accident, Konpon. Un accident, pas une riposte. Nous faisons au mieux pour empêcher ce poison de se répandre au-delà de Fukushima."

Il fait la moue et me fixe droit dans les yeux.

"Tu as la langue aussi empoisonnée, Satoru. Ce n'est pas toi qui parle, là, c'est ton monde."

Ha ça...je me fais l'effet d'un officier de propagande, mais je ne vois pas que dire de plus : je lui dis que le nucléaire est une notion totalement abstraite pour moi, que tout ce que je comprends c'est qu'on cache dans des caissons de métal de quoi empoisonner la planète. Et que ces caissons ont une fuite que nous tentons de colmater.

"Pourquoi ne pas l'avoir laissé tranquille ce poison, puisque vous ne le maitrisez pas ?" Fait-il, dédaigneux. "Vous n'apprenez, ni ne comprenez jamais rien."

"On maîtrisait jusqu'à ce que vous nous lâchiez des vagues de dix mètres de haut en pleine tronche !" Je rétorque, piqué au vif. Konpon a un sourire moqueur.

"Ha. Là, c'est enfin toi qui parles."

"Je te signale Konpon, que si vous n'aviez pas provoqué tout ce bordel, à l'heure qu'il est, tes petits copains de Fukushima ne seraient pas en train de mourir à petit feu...mais je t'en prie...va donc faire tes reproches aux habitants de Sendai et du reste de la côte nord, tu trouvera sûrement une oreille plus attentive ! C'est un peu facile de toujours nous donner le mauvais rôle !"

On avance à grand pas...ça tourne à l'engueulade, maintenant. Plusieurs passants me jettent un regard désapprobateur en me voyant pourrir un vieillard immobile.

"Donc, si je résume bien, Satoru, nous devrions tenir compte du fait que vous ne maîtrisez aucune des choses que vous plantez sur cette terre ? Rien de ce vous créez ?"

"Konpon, je pensais qu'à ton âge, tu l'aurais compris seul..." Je soupire "Tu va m'obliger à dire qu'on est juste cons ? Ou inconscients ? Et vous ? Ça vous amuse de tout démolir uniquement par ce que ça vous prend un beau matin ? Par ce que vous piquez une colère ? Hé bien une fois n'est pas coutume, le revers n'est pas de notre faute."

"Vous aimez vivre en équilibre...il faut parfois accepter de tomber. Elles vous apprennent, ces chutes, non ?"

Je me lève. La conversation m'énerve. Elle ne nous mène nulle part et pour cause : Konpon s'est déjà fait son idée, rien de ce que je pourrais dire ne le fera changer d'avis, j'en ai la certitude.

Je n'aurais jamais dû attendre une semaine pour aller lui parler...Konpon est une voix qui porte auprès des kami, qui n'ont écouté aucune de mes prières.

"Tout ce que tu veux, c'est me faire admettre qu'on mérite ce qui nous arrive." Je lâche, cassant. "Et désolé, mais tu peux aller te faire foutre."

Il pousse un immense soupir, qui semble le soulever tout entier avant de le faire retomber, les épaules affaissées.

"Pourquoi cette soudaine agressivité ? Tu n'as rien perdu, toi...ta famille est à l'abri, ton gouvernement s'assure de ta santé..."

"Ho, me joue pas ce couplet-là. D'ici un mois, deux, peut-être...je vais partir dans le nord. A la chaîne. Je vais accompagner leurs âmes à la chaîne, tu as une idée de ce que ça veux dire, Konpon ou c'est encore trop te demander ?"

J'ai pratiquement crié les derniers mots...C'est rare de m'entendre hausser le ton, même lui paraît troublé quelques secondes, avant de hausser les épaules. Son visage se ferme et il ne me regarde déjà plus.

"Si c'est ce que tu penses...je suppose que je n'ai rien à ajouter, Satoru."

"Parfait."

Je m'éloigne d'un pas rapide, inspirant à fond pour retrouver mon calme, avant de l'entendre m'apostropher :

"Quand tu passeras par Fukushima, n'oublie pas de passer saluer les miens."

"Et quand tu passeras par Sendai, n'oublie pas non plus." Je rétorque sur le même ton sans me retourner.

C'est encore trop tôt...pour nous entendre, on dirait bien. Il va falloir des mois au vieux Konpon pour se calmer, et plus longtemps encore pour moi. Je n'ai pas le sang-froid requis pour un onmyôji paraît-il...dommage pour eux que je sois le seul qui accepte de tendre l'oreille. Et si c'est pour me faire cracher dedans, autant que je me les bouche.

Le reste de la planète fait ça très bien, il paraît.

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/arjanrichter/3887323896/

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