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Il m’a fallu une bonne semaine de récupération après le meurtre de Reiko (celui dont on m’accuse, allez lire le post de la semaine dernière si vous avez raté le début) : j’ai expérimenté les joies du sevrage, bien que je n’ai eu droit qu’à une seule piqûre de came...Et encore, même à l’issue de cette semaine, j’étais modérément frais. Mon appartement ressemble à une nature morte, le courrier commence lentement à quitter son territoire pour descendre à l’assaut des carreaux, même Issô, mon mange-crasse, m’a soigneusement évité, me sentant d’humeur chagrine.
J'ai donc passé 7 jours en nage malgré mes douches froides, agité de tremblements et de spasmes, avec des yeux de biche défoncée (mais une humeur de chacal). Gekkô est venu me chercher avec quelques infos supplémentaires sur mon emploi du temps – du moins ce qu'il avait plus glaner sur mes quelques heures de blackout.

J’avais récupéré quelques parcelles de mémoire, au passage...

***

“Tu sais ce que j’ai pris ?”

“Le genre de cocktail qu’on ne trouve ni en pharmacie ni chez les dealers humains en tout cas.” Commente Gekkô avant d’ouvrir le minibar pour me sortir de l’eau. “Plutôt le style qu’on peut demander aux tengu...Au moins ça te donne une piste, je doute que toi ou Reiko ayez pu vous procurer ce genre de chose.”

“Moi j’aurais pu...”

Il grogne et me sert un verre, qu’il me colle d’autorité dans les mains.

“Bien sûr. Et cette piqûre, c’est toi aussi, je présume ?”

Il désigne la petite marque violacée au creux de mon bras gauche.

“Tu m’avais caché tes talents de médecin, dans ce cas, Satoru-chan...pas de raté, en plein dans la veine du premier coup...Et de la main droite en prime. Or, il me semble que tu es toujours gaucher, non ?”

On m’avait assez emmerdé là-dessus pendant des années, c’est sûr, ça n’avait pas changé en une nuit... (Au Japon, si vous êtes gaucher, on vous propose une alternative intéressante : devenir ambidextre ou faire toute activité impliquant les mains hors de la vue de tout le monde. Me croiriez-vous si je vous dis que peu de gens hésitent ?)

Nous sommes dans la voiture de Gekkô, en route vers l’hôtel et je repêche peu à peu les souvenirs qui surnagent, de cette nuit...L’appel de Reiko, le rendez-vous au bar...

Les seuls éléments dont je sois sûr c’est qu’elle avait apparemment surpris des trucs pas très propres et avait besoin d’une protection un peu plus “mystique” que la police. On peut dire que c’était réussi. D’après ce que Gekkô avait réussi à rassembler de son côté, on m’avait administré un shoot “spécial”, suffisant pour m’assommer mais pas pour provoquer une overdose et c’était un coup de dague dans le dos qui avait été fatal à Reiko. On l’avait saignée pour le rituel après sa mort...Nous étions arrivés tous les deux à l’hôtel vers vingt-et-une heure et je n’étais apparemment déjà plus très frais, elle devait pratiquement me soutenir dans l’escalier. Cette partie-là, je m’en souvenais déjà plus vaguement et après l’entrée dans la chambre, le trou noir, émaillé de quelques éclats de souvenirs, principalement la douleur dans mon bras quand on m’avait poignardé.

“En tout cas il est probable que tu étais déjà hors de service quand on t’a fait cette piqûre, à moins que tu n’aies tourné fétichiste et si c’est le cas, je t’en voudrais beaucoup de l’avoir gardé pour toi.” Conclut Gekkô, se fendant de son sourire spécial Ho-kami-sama-mon-âme-en-gage-pour-pouvoir-lui-foutre-mon-poing-dans-la-gueule.

“Arrête de raconter des conneries...J’ai commencé à me sentir mal au bar, je dirais...C’est à partir de là que ma mémoire répond aux abonnés absents.”

“On ne t’a jamais appris à surveiller ton verre ? Satoru-chan...Un jour tu vas te réveiller avec un organe en moins ou des douleurs embarrassantes, si tu vois ce que je veux dire...Imagine- je dis bien imagine - que ceux dont voulait se protéger Reiko l’ait suivie jusqu’au bar ? Et qu’ils l’aient vue te parler ? Imagine qu’ils n’aient aucun intérêt à ce que tu viennes te mêler de leurs affaires ? Et imagine que ce ne soit pas QUE de l’imagination ?”

Gekkô en comique, c’est marrant comme un croque-mort qui fait des pétards au méthane, surtout quand je suis en route pour exorciser l’âme d’une amie que j’ai potentiellement tuée sans être foutu de m’en souvenir.

“Alors je te répondrais que plutôt que de s’emmerder à me fringuer en moine et me faire faire trempette dans le sang de Reiko, ils m’auraient flingué aussi.”

“Tuer le premier onmyôji du Japon soulèverait trop d’interrogations de la part des autorités, plus que pour une prostituée en tout cas...”

Je me passe une main lasse sur le visage, essuyant la sueur qui me trempe le front.

“Parle pas d’elle comme ça.”

“C’était une constatation, pas un jugement, Satoru-chan. Mais tu vas peut-être me dire que chaque vie compte ? Et m’affirmer que tu aurais fait preuve d’autant de déférence envers elle si vous aviez été deux étrangers, sans être d’une confondante mauvaise foi ?”

Et le voilà qui passe de l’humour à la leçon de morale, je commence à sérieusement regretter de l’avoir emmené avec moi, ce tas de puce, mais vues les circonstances, il est préférable que je ne reste pas tout seul. Et à part Gekkô, je n’ai rien sous la main. Un kyûbi qui vous bave dans la figure, ça dissuade d’emmerder l’onmyôji qui l’accompagne.
La voiture s’arrête et la portière s’ouvre. Je descends le premier et lève les yeux vers la façade à l’hôtel.

“Est-ce que cela relance quelques neurones de ta petite cervelle dopée ?”

“Que dalle, j’étais déjà dans le coton quand Reiko m’a amené ici...Pourquoi, d’ailleurs, j’aimerais bien le savoir...”

“Là-dessus, je peux te répondre : cet hôtel m’appartient. Les filles qui travaillent pour moi s’en servent comme “refuge” quand ça sent le roussi pour elles...Elles préviennent le standard et je leur envoie de quoi les mettre en sécurité. C’est d’ailleurs le standard qui m’a prévenu que la police t’avait emmené.”

“Quel patron attentionné...”

“Expérimenté, je dirais. Tu sens quelque chose ?”

Je ferme les yeux et fais le vide...Avant de frémir violemment. Oh oui, je sens quelque chose...Il s’est écoulé plus d’une semaine depuis que Reiko est morte mais son retour n’a pas traîné.

“Un onryo...Un esprit vengeur…Vu le rituel pratiqué sur elle, ça ne m’étonne pas.”

“Tu penses pouvoir l’apaiser ?”

“Si je n’y arrive pas, notre principal témoin est foutu.”

Gekkô hausse les épaules alors qu’il se dirige vers l’entrée de l’hôtel.

“Témoin que tu aurais eu du mal à faire amener devant un tribunal de toute manière. Je passe devant, il va falloir que je distrais les policiers en fonction, ta bouille d'adolescent attardé est un peu trop reconnaissable.” Me lance-t-il avant d'entrer dans l'hôtel d'un pas tranquille.

***

Si j'avais été quelqu'un de raisonnable, doté d'un minimum d'instinct de survie, ce dernier m'aurait commandé de faire un demi-tour instantané devant la porte de la chambre. Objectivement, il l'a fait, mais lui et moi sommes quelques peu en froid et le jour était franchement mal choisi pour un cessez-le-feu.

Parler d'une aura dégueulasse est un doux euphémisme…CA suintait pratiquement par le chambranle.

"Je pense que les flics ont dû poser les scellées très vite. Ils n’ont même pas pris la peine de tout fouiller, si tu veux mon avis." Je constate en finissant de sonder les lieux. "La dernière fois que j'ai été appelé sur un exorcisme de ce niveau-là, j'ai regretté de pas avoir fait une longue carrière dans la comptabilité. Et mon assurance aussi."

"Si tu comptes nous faire tomber le toit sur la tête, Satoru-chan, je tiens à te signaler que tu me dois déjà près de cinq cent mille yens pour ta caution. Moins les intérêts, naturellement."

"Fumier."

"Avec les insultes, c'est plus cher…Tu crois que tu arriveras à en tirer quelque chose ?"

"Si c'est pas le cas, prends ma couleur préférée pour les briques qui emmureront l'entrée, tu veux ?"

Je fais le malin mais honnêtement, je n'en mène pas large en posant la main sur la poignée de la porte…On croit à tort que les exorcistes n'ont peur de rien, qu'on "s'habitue". On ne s'habitue jamais. Si “ring” ne vous a pas foutu les jetons, dites-vous qu'en vrai, vous la ramèneriez sans doute moins (et pas longtemps, surtout).

La chambre est plongée dans une semi-obscurité, laissant à peine filtrer un rai de lumière jusqu'à la porte, que je referme lentement, avant d'apposer un fuda pour la sceller. Si jamais je rate mon coup, on ne doit plus pouvoir l'ouvrir...C'est en frôlant le bois que je sens une marque fugace, mais encore bien présente, de magie. On a scellé cette porte avant moi…Ça expliquerait que je me sois retrouvé enfermé avec le cadavre de Reiko, de l'intérieur.
Ça pourrait aussi m'innocenter si ce genre de sceau était à la portée du premier venu, ce qui n'est pas le cas.

Le silence règne…Vue comme je la vois, la chambre semble presque normale, si on excepte les symboles sanglants qui ont imbibé la moquette. D'une main, je vérifie que j'ai bien mes fuda, l'eau et le hitaikakushi : quand je commence à checker mon matériel comme un débutant alors que j'ai l'habitude d'écrire mes talismans sacrés sur des post-it, ça donne un indicateur plutôt pessimiste de mon degré de concentration.

Reiko est là. Assise au sol, la tête baissée.

Pour moi qui aie toujours eu l'habitude la voir bien droite, pour elle qui regardait toujours les gens dans les yeux, c’est une position plus qu’anormale…J'avance en la regardant fixement avant de m'immobiliser à quelques mètres.

"Dis-moi…Que je ne t'ai pas fait ça."

Il y a un autre silence entre nous. Même le bruit de la rue ne parvient plus jusqu'ici. Parce que nous ne sommes plus tout à fait dans la réalité, plus tout à fait chez les vivants...

"Dis-moi qui t'a fait ça…Reiko ?"

Je n'ai ni fuda, ni armes à la main, je n'ai pas réellement l'impression d'avoir parlé non plus. Les morts n'ont pas besoin de notre voix, ils nous entendent bien assez comme ça. De toute façon, je ne suis pas doué pour exprimer mes sentiments, s'il lui reste une petite parcelle d'âme qui ne soit pas dévorée par le rituel, elle a dû les percevoir.

Elle dodeline de la tête et un instant, j'y crois.

Pas longtemps.

Elle relève brutalement la tête et dans cette masse de chair blanche, encadrée de cheveux noirs, je ne vois qu'un trou béant d'où coule une boue sanglante, deux têtes d'épingles en lieu et place des yeux, alors qu'elle tente de me saisir de ses mains aux doigts nécrosés. Je l'esquive de justesse et dégaine un fuda, que je lui colle sur le front en criant un mantra de purification.

Il se consume aussitôt, sans avoir le moindre effet.

Là, je suis mal. Mes sorts basiques sont inefficaces, mais putain, QUI a mené ce rituel ? C'est la première fois que je me fais coiffer au poteau aussi vite !  Reiko s'avance sur moi, si je n'improvise pas rapidement quelque chose de plus puissant, on ramènera mes restes à mon clan dans un porte-cigarette. Je dois l'immobiliser si je veux pouvoir l'exorciser sans faire de contorsions.

Tournant autour d'elle, j'étale une liasse de fuda pour l'encercler, l'évitant comme je peux, le moindre contact endommagerait sérieusement mes défenses…Lesquelles ont déjà bien morflé : je sens un liquide chaud qui s'écoule de mon nez et mes yeux et ça m'étonnerait que ce soit un rhume.

Alors que je boucle enfin mon cercle de fuda, elle me saisit aux épaules, émettant un sifflement continu. Je m'écroule aussitôt, frappé de spasmes violents, la vue brouillée par le sang, une douleur aiguë circulant dans tous mes os, sans temps mort. J'ai tellement mal que même ma gorge est paralysée, bloquée sur un hurlement muet.  Ce serait tentant de s'évanouir, mais si je fais ça c'est terminé pour moi. Je compte mentalement les pulsations de douleur et profite d'une brève accalmie pour joindre les mains et accoler mes index en incantant – enfin en gémissant plutôt.

"Om…"

Aussitôt, les fuda se mettent à briller, enfermant Reiko dans un cercle parfait, où elle hurle et se débat.

Se relever...Reprendre son souffle...

Maintenir la concentration intacte ou la barrière va se désagréger.

Me redressant lentement, des rigoles de sang me dégoulinant sur le visage, je suis forcé de me cramponner au mur pour tenir debout…La dernière demeure d'un yûrei pour un vivant, c'est aussi sain qu'un réacteur nucléaire en pleine fission : votre karma s'effrite comme du plâtre humide, suivi de près par votre organisme. Vous pourrissez sur place, mentalement et physiquement, votre âme s'empoisonne.

Et je suis déjà sur mes réserves, je dois vraiment me dépêcher.

La gorge nouée, je récite les incantations du repos des âmes…En temps normal, elles sont destinées aux morts qui ne se relèvent pas.  Reiko essaie encore de m'attraper mais ses doigts s'écrasent sur ma barrière, qui vacille. J'ai l'impression qu'on exerce une pression constante sur mon crâne mais ne me laisse pas déconcentrer, jusqu'à sentir, enfin, son aura s'amenuiser. Elle est tombée au sol, comme un pantin hideusement disloqué et je tends lentement le bras vers elle.

J'attrape l'eau dans ma sacoche de ma main libre, sans cesser de prier et me penche avant de toucher lentement le trou sanglant qui lui sert de bouche pour l'humidifier.

"Là…C'est presque fini…"

Elle ne peut plus m'entendre à priori mais qui sait. Ça me rassure de me dire quelque part que je vais la soulager, à défaut d'avoir pu la sauver. Finalement, je coiffe son front de l'hitaikakushi, la protection contre les mauvais esprits et elle s'apaise enfin, s'immobilisant avant de rouler lentement sur le flanc.

C'est là que je vois la plaie, bien nette, entre les omoplates…Et ma dague encore fichée dedans, dans une espèce de flash. J'ai une vague de nausée qui remonte alors que mon mal de crâne repart…

C'est moi…

Cette dague je la tenais quand elle s'est enfoncée.

Non ! Satoru-kun, couche-toi !

Reiko criait…J'ai sorti ma dague pour me défendre…Dans mon état, impossible de lancer le moindre sort.

En face ils avaient des flingues, j'aurais pris une balle avant d'avoir pu les approcher. Je me souviens du cri…Ma dague qui s'enfonce, le sang qui coule sur mes mains…Je tire pour récupérer mon arme et on me l'arrache des mains avant de me poignarder.

Sortir, vite. Si je reste ici une seconde de plus, je vais vraiment pas m'en relever. Reiko a disparu, ne laissant qu'une vague traînée noire. Je me précipite sur la porte.

J'ai essayé de la sceller cette nuit-là, mais dans mon état, je n'arrivais à rien. Je revois Reiko qui me pousse, la bloque avec une chaise, tandis qu'ils essaient de l'enfoncer…

Sortir. Tout de suite.

J'ouvre la porte à la volée et m'adosse au mur, le cœur au bord des lèvres, les yeux rougis par le sang, les mains incapables de simplement tenir ma sacoche tant elles tremblent.

"G…Gekkô…"

Pas de réponse, ça aurait dû me mettre la puce à l'oreille tout de suite : il m'attendait derrière la porte, il m'aurait attrapé au vol et traîné hors de l'hôtel séance tenante, le connaissant. Je m'essuie les yeux et comprends la raison de son silence. Nous ne sommes plus seuls.

Ils doivent être une dizaine, vêtus comme des yakuza et quatre d'entre eux entourent Gekkô, au sol. Bien sûr, que je suis bête…il y a un clan capable de mener à bien ce genre de rituel de magie noire et de mettre K.O un kitsune.

"Ha, Kondo. On a failli attendre."

Deux types me relèvent en me tenant par le col et me retournent contre le mur alors qu'un troisième me palpe.

"Fouille complète, jusqu'aux os, s'il le faut. Vous deux, allez vérifier la chambre…Maintenant qu'il a eu la gentillesse de nous la nettoyer, il n'y aura pas de problèmes, n'est-ce pas ?" Fait une voix juste à ma droite.

Il y a à Tokyo une liste des “Don’t touch”, les personnalités à qui il est interdit d’ouvrir les placards, même s’ils puent le macchabée à vingt lieues. A part moi, en bonne place, il y a Shiki Murakami, le yakuza : avec lui, il y a rarement de sommations et si c’est le cas, on peut s’estimer heureux. Son fils, Jun a de bonnes connections avec les sectes qui pratiquent la magie noire, lui-même, il est loin d'être nul dans ce domaine. Nous nous vouons une haine de circonstance, lui et moi...Un peu plus depuis que j’ai flingué ses projets de mariage il y a quelque temps.

Je le fixe et lui souris.

"Donc je suis la bonniche ? J'ai droit à un pourboire ?"

Je ramasse une claque aussi sec. Les yakuza ont modérément le sens de l'humour…Au sol, Gekkô bouge légèrement en grognant.

"On va faire vite avant que ton animal de compagnie ne se réveille – il nous a donné du mal et il m'a tué deux gars."

"Je le nourris au lait de soja, ça le rend agressif. On peut savoir pourquoi j'ai droit à une fouille corporelle intégrale ? Si tu veux un strip-tease, je peux toujours te faire une cassette, Murakami, prix d'ami !"

Il m'attrape la figure et approche sa cigarette, jusqu'à ce que je sente la chaleur de la braise près de mes cils.

"La dague que cette pute de Reiko t'a fourgué. Et magne."

"Quelle dague ?"

Après les claques, en général, on a droit aux coups de poings, ça ne rate d'ailleurs pas, je finis à quatre pattes après deux beaux uppercuts qui me font rendre le peu que j'ai dans l'estomac.

Murakami me colle une chaussure contre le menton et me fais relever la tête :
"Reiko m'a piqué ma dague de cérémonie et comptait la faire passer aux flics. Comme je n'ai rien trouvé ni sur elle, ni chez elle, j'ai supposé qu'elle te l'avait donné. Mais même chez toi, pas la moindre trace et on a pourtant eu les soixante-douze heures de ta garde à vue pour chercher."

Et je n'ai rien vu…En même temps, avec le bordel qui règne chez moi, ils auraient pu mettre à sac que je n'aurais pas fait la différence.

"Donc je te le redemande gentiment avant de passer au maquillage permanent dans le style “grand brûlé”, Kondo : ma dague."

"Et je vais te répéter gentiment : je n'en sais rien. Je peux ajouter un "va te faire foutre" pour faire bonne mesure."

Gagner du temps, laisser Gekkô revenir à lui : ils ont beau être efficaces, ça m'étonnerait qu'ils aient pu le sonner pour plus de cinq minutes.

"Bon, il n'y a rien dans la chambre ! On a tout retourné !"

"Merde…" Siffle Murakami avant de faire signe pour qu'on me relève.

"Alors tu vas chercher Kondo, et avec zèle : elle t'a forcément dit ce qu'elle en avait fait…Au bar, avant que vous ne vous réfugiez ici ? C'est toi qui lui as ordonné d'aller dans un endroit où tu pourrais vous enfermer, d'après mes gars. Heureusement pour toi que je me suis déplacé, d’ailleurs ou ils t'achevaient et tu ne t’en serais pas tiré avec ce petit bobo à l’épaule.”

Un des yakuza me fusille du regard et je note son poignet bandé...Ces types ne m’ont même pas reconnu ?

“Ils sont bien informés, tes sbires, Murakami.”

“Suffisamment en tout cas pour ne pas vous attaquer au front sans t’avoir glissé une pilule dans ton verre. Tu nous as foutu un beau bordel : quand je suis arrivé, tu étais dans le coltard et Reiko avait déjà passé l'arme à gauche…Même avec une dose dans le nez, je vois que tu vises toujours bien avec une arme blanche, n'est-ce pas ?"

"Je te fais une démonstration quand tu veux."

"Faudra y songer avant de passer le reste de ta vie en taule, Kondo. J'ai cru comprendre que les flics avaient pas aimé notre petite mise en scène. Fallait bien, en te faisant passer pour un dingue, ça m'évitait qu'ils t'écoutent un peu trop. Alors, cette dague ? Je m'impatient…"

Il n'a pas le temps de finir sa phrase. La spécificité d'un yôkai sonné, outre qu'il se remet en général très vite, c'est qu'il est particulièrement pas jouasse au réveil. Gekkô vient de sauter sur le groupe de yakuza, qui s'éparpillent et se replient vers les escaliers, me lâchant à une vitesse optimale, Jun en tête de cortège. Je m'ébroue et me redresse, avant de m'affaler sur le dos de Gekkô, qui grogne mais me laisse faire.

"Ramène-moi. On a plus rien à faire ici." Je souffle. J'aimerais fondre en larmes, de nerfs, de trouille, de rage, mais j'ai plus une goutte de fluide dans le corps et du mal à garder les yeux ouverts. Il change de forme pour reprendre son aspect humain et me soutient jusqu'à la voiture, avançant d'un pas rapide. Avec le bordel qu'on vient de mettre, je n'ai pas fini mes tête-à-tête avec l'inspectrice Mariko, elle va être contente. Une fois sur la banquette arrière, je tombe enfin dans les pommes, presque soulagé.

***
Si je poste relativement tard cette semaine, je ne vais pas vous mentir, c'est parce que je n'ai pas eu spécialement envie de me jeter sur mon clavier en me réveillant. Gekkô était resté à me veiller – en vidant tranquillement mon frigo. Je l'ai d'ailleurs surpris en train de bâfrer dans le coin cuisine quand je suis revenu à moi.

Pas eu la force de l'engueuler (TRES rare : quand il s'agit d'injurier Gekkô, je puise dans des réserves secrètes), j'avais juste envie de cachetons pour retourner dormir.

"Alors, cette dague, qu'est-ce que tu en as fait ?" S’enquiert-il en vidant d’une seule lampée un bol de ramen au poulet.

"Ho, tu vas pas t'y mettre aussi !" Je grogne "Je me rappelle même plus pourquoi Reiko voulait la donner à la police…Enfin elle m'avait vaguement parlé de sacrifices rituels, de traces de sang dessus."

"Connaissant Murakami et ses pratiques ésotériques, ça ne serait pas une première. J'ai quelques filles qui ont disparu quand elles ont travaillé dans ses clubs. Reiko aurait pu le surprendre ?"

"Qu'est-ce que ça peut foutre, la raison…Ça la ramènera pas." Je rétorque en vidant ce qu'il reste de café soluble dans ma tasse. "Et quand bien même j'aurais la moindre preuve de ce qui s'est passé pendant la nuit, je suis toujours celui qui lui a enfoncé la dague entre les omoplates. Maintenant vas-y, sors-moi ton argumentaire mielleux pour me dire que c'était "pas ma faute"."

Il me regarde et hausse les épaules :

"Tiens je pensais que tu aurais attendu d'avoir trouvé cette fameuse dague avant de commencer à te lamenter. Tu vieillis, Satoru-chan."

Ho, qu'il m'emmerde avec sa morale à deux yens…

"Et tu veux que je fasse QUOI ? Une véritable armée de yakuza n'a rien trouvé, je suis resté toute une semaine ici sans rien voir, la seule visite que j'ai eu à part toi, c'est le…"

Une minute…

Le facteur ?

Murakami et ses gorilles ont fouillé l'appartement pendant ma garde-à-vue et quand je suis rentré…

Plantant Gekkô sans terminer ma phrase, je retourne vers le bureau, où je démolis méthodiquement la pile de courrier, jetant les enveloppes tamponnées au rouge par terre, jusqu'à sentir le contact dur du carton. Je reçois assez souvent des petits colis, du matériel pour moi ou ce genre de choses…Et j'ai laissé le courrier moisir toute la semaine. Fébrile, j'éventre le carton, avant de tâtonner pour trouver un torchon et attraper la dague entre deux doigts, par l'extrémité.

Gekkô arrive derrière moi et se penche avant de me sourire largement :

"Décidément, elle te connaît bien. Parier sur ton côté bordélique pour éviter que la dague ne tombe entre les mains de Murakami, c'était tout de même osé."

J'examine l'arme rituelle, la lame est tachée de sang séché. Mourir pour ça…Je me passe une main sur la figure.

"Mais merde, elle aurait pas pu s'occuper de ses affaires…"

"Comme toi tu t'occupes toujours rigoureusement des tiennes ? Il y a un petit mot, tu as vu ?"

Je déplie la feuille avec soin. Reiko avait une écriture nerveuse, un peu maladroite. Elle y raconte qu'elle a vu Murakami et deux prêtres dans un club en train de planifier le prochain sacrifice, que je dois remettre cette preuve aux flics…Et qu'elle espère qu'elle ne va pas m'attirer "trop d'ennuis". J'inspire à fond.

Tu es toute pardonnée, Reiko. Je vais avouer ce que j'ai fait, mais tu peux me faire confiance, l'autre salopard n'a pas fini de déguster.

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/erebos_/4322832906/

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