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J’étais à Saitama, dans ma maison de famille la semaine dernière. Entre deux dépeçages de yôkai, il peut en effet m’arriver d’avoir une vie sociale et il se trouve que c’était l’anniversaire de ma mère. Je crois n’avoir que très peu parlé d’elle et pour cause : elle m’appelle rarement et presque toujours pour des motifs professionnels. En gros, si je ne prends pas les devants, elle ne quitte jamais la maison et pourrait bien mourir dans son futon sans que je le sache (ceux qui ont pensé “famille de boulets” ont raison mais je défonce la gueule du premier rigolo qui me balance cette lapalissade.).

Bref, ma mère a tout du meuble, l’esthétique en prime. Elle a été - si j’en crois Saori, la domestique - la plus jolie fille du clan et a été courtisée par bon nombre de politiques avant d’épouser mon père. Elle n’a jamais été de nature franchement bavarde surtout mais depuis que je suis devenu le maître du clan, lui décocher une phrase de plus de quatre mots relève de l’exploit sportif. Et marrante comme une rubrique nécrologique avec ça.

Bref, je l’ai sortie pour son anniversaire, dans un petit restaurant non loin de la maison. C’était une surprise.

Elle m’aurait dit non si je l’avais prévenue.

***
Nous marchons vers le restaurant et elle tient mon bras en progressant aussi vite que lui permet son kimono.
“Okâ-san, est-ce qu’il y a un jour une petite chance que vous acceptiez de porter un pantalon ou une jupe ? Même avec votre rang, c’est un peu désuet, vous savez...”

Tentative diplomatique de lui faire piger qu’on est quand même hyper décalés tous les deux, moi avec mon jean et mes baskets crasseuses, la faisant avancer, elle, coiffée, engoncée dans son kimono et ses geta qui claquent sur le sable.

“Je suis navrée de vous faire honte.”

De suite.

“C’est ça, vous me faites honte...Je disais ça pour votre confort.”

On nous assoit à l’extérieur, sous les glycines...ses fleurs préférées. Elle lève la tête et sourit, dévoilant sa petite fossette au creux de la joue. L’odeur est pourtant subtile, mourante...

“Désolé, Okâ-san...c’est la fin de la floraison. Mais elles sont encore belles.” Je commente en faisant signe au serveur, qui vient nous déposer de quoi nous nettoyer les mains. Ma mère semble pensive quelques secondes, les yeux rivés sur les grappes de fleurs mauves avant de revenir à moi.

“Et maintenant ?”

“Maintenant, Okâ-san, appréciez juste de respirer autre chose que les odeurs de naphtaline de votre chambre. Je voulais que vous sortiez un peu. On m’a dit que vous étiez souffrante la semaine dernière.”

Elle me sourit.

Je les appréhende, ces sourires.

“C’est gentil à vous de vous inquiéter, Satoru-sama.”

Oui, oui vous avez bien lu. Ma mère m’appelle “Maître”. J’ai essayé de lui dire sur tous les tons d’arrêter, autant vouloir enfoncer un mur en acier avec un coupe-papier.

“Ben heureusement que j’ai mes sources, surtout. Sinon je m’inquiéterais pas souvent vu le nombre de vos coups de fil, okâ-san.”

“Vous avez mieux à faire.”

Gros soupir. Incorrigible.

“Quoi, vous n’avez pas mieux à faire ?”

“Ho y’a toujours mieux à faire que d’aller glander au soleil je vous l’accorde, Okâ-san. Mais j’avais peut-être juste ENVIE d’être un peu au calme. J’ai aussi pensé que ça vous ferait du BIEN. Et puis pour votre anniversaire...”

“Vous ne devriez pas gaspiller votre temps pour de telles choses, Satoru-sama. Beaucoup de vies dépendent de ce temps.”

Elle me fixe, très droite et ses mains se resserrent sur la table. Kami-sama...Je ferme les yeux et me pince l’arête du nez en secouant la tête. Un mur en acier...et moi avec mon coupe-papier j’ai l’air d’un con.

“Vous n’êtes pas n’importe qui. C’est aussi mon rôle de m’assurer que vous ne soyez pas troublé dans l’exercice de vos fonctions. Tout ça pour...”

Ça y est, elle y est arrivée. Point de rupture atteint en moins de dix minutes, un nouveau record.

“Pour souhaiter à ma mère un bon anniversaire ! Être le maître de l’onmyôjitsu ou je ne sais quelle autre connerie traditionnelle de mes deux ne m’interdit pas encore d’être attentionné, que je sache ?”

“Ne vous emportez pas. Votre équilibre intérieur...” Me prévient-elle.

“Il va BIEN mon putain d’équilibre ! Vous êtes chiante, Okâ-san, arrêtez deux secondes de me cirer les pompes !”

Son expression change...Je sais pourquoi elle me pousse à bout.

“Syndrome de la femme battue” m’a dit le médecin qui lui a prescrit des calmants pendant des mois. Calmants qu’elle balançait dans le lavabo en me faisant croire qu’elle suivait son traitement. J’ai littéralement explosé en l’apprenant mais elle s’est contentée de me rappeler que je ne devais pas “me troubler pour ce genre de broutilles”, que “j’étais important”.

“Votre mère cherchera à vous faire vous emporter contre elle et s’imputera la responsabilité de vos sautes d’humeur, Satoru-kun. Vous ne devez en aucun cas lui céder. Restez calme. Soyez gentil. Ne la laissez pas transférer.”

Plus facile à dire qu’à faire.

“Écoutez...Aujourd’hui c’est une journée pour vous, uniquement. Je ne vous en accorde qu’une par an, on ne peut pas dire que vous me fassiez perdre mon temps.” Je tente de me rattraper en détendant les muscles de mes épaules et de mon cou.

Souris lui, Satoru. Mais je vois bien comment elle me regarde. Comment elle LE voit au travers de moi parce qu’on a les mêmes yeux lui et moi, parce que je me suis emporté et que je l’ai prise de haut...Moi qui manque d’autorité, le peu dont j’arrive à faire preuve me fait juste ressembler à mon père.

“Nous devrions manger rapidement, Satoru-sama.” Finit-elle par me glisser d’une voix calme ”Je ne voudrais pas vous mettre en retard.”

“Je n’ai pas de rendez-vous cet après-midi.” (Je les ai annulés, pour être exact mais je ne risque pas de lui dire)

“Mais vous vous devez d’être toujours disponible.”

Elle me touche la main.

“Vous n’avez pas à vous en vouloir. C’est vraiment tout à votre honneur de vous être déplacé.”

Et elle regarde à nouveau les glycines, qui nous protègent du soleil à cette heure-ci. Elle les adore...quand on était petits, on se bagarrait avec mon frère et ma sœur pour lui en rapporter.

Je perdais toujours à ce jeu-là.

Et ça n’a pas changé.

Lorsqu’on nous apporte les plats, nous sommes redevenus silencieux...l’odeur de nourriture couvre définitivement celle de la glycine.

A bien la regarder, elle commence déjà à se flétrir

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/chikache/5704911943/

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