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Bien que le post de cette semaine ne soit pas un “Comment ça marche”, il sera quand même légèrement pédagogique (légèrement, j’insiste. Un post sans vulgarité, sans mesquinerie facile et sans blagues foireuses n’en serait pas un, n’est-ce pas ?)

 

Apparemment, les clichés sur les yakuza veulent que leurs principales activités soient drogue, prostitution et racket des commerces. Désolé, mais la réalité est beaucoup plus fade : les premières sources de revenus des yakuza sont la bourse et l’immobilier, ils appartiennent davantage à la délinquance en col blanc qu’aux bad boys pour midinette dans les mangas. Ils sont marrants comme des portes de prison, excitants comme un cours d’économie en slovaque mais restent quand même plus dangereux que votre banquier, je vous l’accorde (à moins que vous n’ayez vraiment déconné, je ne vois pas un conseiller bancaire vous casser les doigts à coup de crosse en cas de découvert).

 

Mais il reste quelques petits trafics de crystal meth, maisons closes et de rares cas de racket, maintenus par les chiens fous des trois grands clans de Tokyo.  Ils font également régner l’ordre en mettant les gangs et les délinquants au pas - généralement les pieds devants. C’est une activité plus annexe, qui leur permet d’avoir une couverture lorsque les flics deviennent trop curieux et d’asseoir leur influence sur des territoires délimités au mètre carré près, ils ne badinent jamais avec cette fonction de “fond”.

 

Forcément, qu’ils m’appellent pour un problème de sécurité, ça m’a un peu surpris.

 

****

 

“Il s’appelle Bun. C’est un métis chinois.”

 

“Un rebut.” Ajoute Jun en fronçant le nez.

 

Il faut savoir que Murakami est un patriote indigné, très concerné par la préservation de l’identité nationale et la suprématie nippone.

 

C’est un raciste notoire, si vous préférez.

 

Je lui adresse un sourire narquois :

 

“Tu t’essuies toujours après avoir touché les chinois ?”

 

“C’est mes gars qui s’en occupent. J’ai pas de balle à gâcher, je préfère planter les locaux.”

 

C’est moi ou il est particulièrement pas joueur aujourd’hui ?

 

“Ouais. 100% japonais et consanguin si possible, je sais. Un peu comme toi, quoi ?”

 

Shiki frappe du plat de la main sur son bureau et nous la fermons, non sans nous adresser un sourire crispé. On réglera ça plus tard.

 

“Revenons à notre affaire.” Souffle l’oyabun en me fixant droit dans les yeux “Ce Bun tient un petit gang, une vingtaine d’hommes à Ueno. Ils sont remuants.”

 

“Et vos grands garçons sont pas foutus de s’en occuper parce que... ?”

 

“Matsuda.”

 

Shiki claque des doigts et le yakuza à sa gauche retire le chapeau qu’il portait jusque là. Je ne peux pas retenir une grimace.

 

“C’est moi ou votre gars a la carrosserie enfoncée ?”

 

Sans rire, son crâne a l’air d’avoir comme un creux, au-dessus de l’oreille, sa joue et son oeil sont bleus et son nez a la taille d’une balle de ping-pong.

 

“Matsuda est le moins abîmé de mes hommes. Je pourrais certes envoyer un groupe plus important mais la police m’a prévenu que le moindre règlement de compte me vaudrait une expédition punitive et l’incarcération de mes lieutenants.”

 

“Et vous vous imaginez que j’arriverai à quelque chose avec ma carrure de biscuit régime ?”

 

Jun rigole en s’allumant sa clope, ce qui me permet de remarquer que sa main droite tremble.

 

“A défaut d’être efficace, ce sera rigolo, non ?”

 

“Silence, Jun. Si je fais appel à toi, Satoru, c’est parce que ce Bun a des origines métissées autres que chinoises. Il est à demi oni, par sa mère. Il ne refusera pas un défi seul à seul avec un Kondo.”

 

Un sang-mêlé...

 

“Après tout, tu es un peu comme lui, non ?”

 

Je renifle.

 

“Cette histoire de sang de renard, ça tient presque de la légende urbaine, vous savez...”

 

“C’est ça, ouais.”, me coupe Jun “Les yeux bleux, c’est naturel, aussi. C’est ta darone qui s’est donné du bon temps avec l’autre crevure de kitsune ou ton arrière-darone ?”

 

Je me lève pour attraper Jun par le col et Shiki frappe une nouvelle fois sur le bureau.

 

“Assez.”

 

“C’est pas moi le dégénéré, ici, Jun.”

 

“J’ai dis assez !”

 

Deux yakuza nous séparent.

 

“Quoi qu’il en soit, Satoru, je souhaite que tu te charges de ce Bun, tu as largement les moyens de le calmer. Une fois qu’il sera au tapis, son gang se désagrégera. C’est une mission simple et cela ramènera la paix à Ueno. Les petits commerces ont peur et ne nous font plus confiance pour les protéger.”

 

“Manque à gagner ?”

 

“Uniquement des relations de bon voisinage que nous tenons à préserver. Nous ne demandons aucune compensation financière aux commerçants.”

 

“Je vais vous causer un très gros chagrin, Shiki, mais je crois bien que je me fous un peu de votre “bon voisinage”, voire carrément. Vous lui avez pas donné ses céréales ce matin, à l’autre ?” Jun me fixe sans rien dire mais sa main s’est remise à trembler.

 

“Tu es un garant de l’équilibre. Or, l’équilibre est perturbé à Ueno et il ne nous appartient pas de le ramener, bien que cela nous ne convienne pas en l’état.”

 

“Quel coeur d’or. En revanche, étant un enfoiré de renard vénal, je ne compte pas aller me faire casser la gueule gratuitement pour l’équilibre, Shiki-san, si vous voyez ce que je veux dire.”

 

Matsuda ouvre le premier tiroir du meuble derrière Shiki et en sort une enveloppe qu’il pose devant moi.

 

“Deux cent mille. Jun t’accompagnera pour assurer ta sécurité.”

 

Je laisse échapper un rire nerveux.

 

“Ma “sécurité” ? C’est une blague ?”

 

“J’ai aucun intérêt à ce que tu te fasses défoncer, Kondo.” Intervient Jun d’une voix doucereuse qui me crispe instantanément.  Ça sent la mission imposée par papa.

 

Sécurité, mon cul. Les yakuza veulent surtout être sûrs que je fasse le boulot jusqu’au bout.

 

“Alors, ce sera trois cent mille. Mais si vous le renvoyez dans sa cage, je peux envisager une ristourne.”

 

***

 

Vous avez déjà essayé de manger à côté de quelqu’un qui veut vous tuer ? C’est une sensation étrange...Quand je regarde Jun plonger ses baguettes dans son bol, absorbé par l’odeur et le goût, j’ai cette impression de décalage, comme si on était en coulisses, en train de reprendre notre souffle avant de remonter sur scène. Vu de là, Murakami a juste l’air d’un type normal, il a le regard apaisé, le geste légèrement ralenti par la satiété, les griffes rentrées.

 

A une époque, ce n’était pas qu’une apparence. C’était avant qu’il parte vraiment en couille...On venait de se rencontrer et puis, il y a eu ce chef de gang chinois qui l’a récupéré et formé...et il est devenu de pire en pire. C’a jamais été une crème mais il a commencé à jouer du couteau, à frapper gratuitement, comme si on avait ouvert la porte à sa psychose et coupé la laisse. De “chien fou”, il était devenu un molosse enragé. Il a même fini par tuer son “professeur” et de ce que j’ai entendu, je suis plutôt content de pas avoir été à la place du légiste. Même si ce type était un enfoiré que pas mal de monde - moi le premier - préférait voir mort, il y a l’art et la manière. Chez Jun, les deux laissent des traces.

 

“Quoi ?”

 

Il a posé ses baguettes pour me fixer.

 

“Rien.”

 

“Tu me matais.”

 

“Rien, j’ai dit. Laisse tomber, ok ? Parle-moi plutôt de ce Bun.”

 

“L’oyabun t’a dit tout ce que tu devais savoir.”

 

“Pas à moi, Jun. Toi t’es sur le terrain. T’en penses quoi ?”

 

Il rigole et me fixe avec un sourire indéchiffrable.

 

“Que tu vas te faire casser en deux.”

 

Je replonge mon regard dans mon bol. Rien à gratter, il est furieux qu’on m’ait collé dans ses pattes, il va m’en faire baver si j’insiste. Me voyant fuir la conversation, il saisit ses baguettes et entreprend de mes les enfoncer par petits coups dans la main pendant que j’essaie de manger.

 

“Arrête.”

 

“Si c’était une lame, je t’aurais sans doute sectionné un tendon. Ou deux. C’est dingue, hein ? Ça rentre comme dans du beurre...Sauf si on tombe sur l’os.”

 

Il a gagné, j’ai le bide noué. Visiblement, c’est pas le bon jour, il est complètement borderline, pas question d’aller affronter un oni avec un Jun dont les plombs sont sur le point de sauter. Jetant mes baguettes sur la table, je sors mon portefeuille et lui balance l’enveloppe pliée.

 

“Là. Démerde-toi. Tu m’as saoulé, Jun. Je me tire.”

 

“Reste assis.”

 

Sans l’écouter, je passe ma sacoche et il se lève brusquement avant de me saisir par les cheveux et de me jeter contre le comptoir, tête la première. J’ai juste le temps de balancer mon bras en avant pour éviter de me casser le nez sous la violence du coup, qui me laisse quand même groggy, des élans de douleur brûlante palpitant dans mes sinus et ma mâchoire. Jun n’a pas lâché ma tête et me la relève brusquement.

 

“Je t’ai dit de GARDER ton cul sur ce siège ! Commence pas à me gonfler, je suis pas d’humeur, là ! FAIS ce que je te DIS, t’as compris ??”

 

Et il me laisse retomber, avachi contre le comptoir, sonné, des étoiles dansant devant les yeux alors que j’entends les clients du restaurant s’agiter. Vu le look de Murakami, ils se doutent qu’on est pas juste en train de se chamailler après un verre de trop. Je me redresse, chancelant et sens que Jun m’appuie dans le dos pour me redresser.

 

“Ho vos gueules, vous autres ! On cause affaires, ça se voit pas ? Hein, Kondo ? Ça tourne un peu, non ?” Me glisse-t-il à l’oreille. Juste assez près….Faisant volte-face, je lui décoche un direct en plein visage, un craquement sec m’apprenant que malheureusement pour lui, il avait la bouche ouverte et les dents à découvert. Je me replace aussitôt en défense, haletant sous la trouille et la montée d’adrénaline, cherchant la sortie des yeux.

 

Pas assez rapide.

 

Un déclic se produit alors que Jun se redresse, la bouche en sang, le regard brûlant, son cran d’arrêt dressé devant lui.

 

“Ha t’as envie de jouer...tu veux jouer, hein, Kondo ?”

 

A l’arme blanche, il vaut plus que moi et mes arts martiaux, qui me servent à peine à me défendre et il y a trop de civils pour que j’attaque magiquement. D’autant que là, à part un sort qui double ma peau de kevlar… J’essaie de reculer lentement vers la porte mais Jun est déjà debout. En moins d’une seconde il est sur moi.

 

Reste concentré sur le couteau…

 

Si la lame rentre, tu auras du mal à l’empêcher de te poignarder une seconde fois, la panique et la douleur vont te neutraliser…

 

Et tu vas chialer...comme la dernière fois…

 

Sauf que la dernière fois, j’avais seize ans et je ne m’y attendais pas.

 

Il me sourit et fait sauter son couteau dans la main droite. Ses dents sont rougies de sang, je crois que l’une d’elle est cassée et son regard est fiévreux, la pupille dilatée, sa mâchoire crispée au point de la faire saillir sous la peau.

 

Tu me fais peur quand t’es comme ça, Aniki…

 

Un jour, je vais te fermer ta petite gueule en te la cousant, Kondo, tu le sais, ça ?

 

Ma seule chance, ce sont ses mains qui tremblent, la fébrilité et l’excitation le rendent moins précis.

 

“Ouais...tu veux jouer...Attends un peu…” Me souffle-t-il avant de se fendre pour tenter de m’enfoncer la lame dans le plexus. Je me jette sur le côté et roule pour ne pas lui tourner le dos. Il a bloqué ma retraite.

 

Les gens paniquent, se retranchent derrière le comptoir, s’abritent sous les tables et j’entends un des employés crier, apparemment dans le téléphone.

 

Rester concentré…Je dois l’envoyer au tapis, inutile d’espérer le calmer. Je retiens Shiki, de m’avoir lâché le fauve aux fesses. Murakami incline légèrement la tête, m’examinant avec attention. Il observe mon mouvement, de quel côté je penche pour savoir dans quelle direction je vais plus probablement plonger. Le sang lui coule sur le menton mais il ne songe même pas à l’essuyer, la douleur doit l’étourdir mais ne le déconcentre absolument pas. Et moi, dire que j’ai la trouille est un doux euphémisme. Je ne songe même pas aux dégâts que va faire son cran d’arrêt s’il me le plante, je ressens seulement cette peur primitive, animale, celle qui vous incite à courir en vous compressant les tripes et en balançant votre coeur contre vos côtes, celle qui remplace la moindre de vos pensées par un immense vide où seul le mot “Cours, cours, cours !” se répète jusqu’à vous faire frôler l’hystérie.

 

Sans doute parce que j’ai déjà vu Jun dans cet état. Et que la dernière fois, j’ai pris le cran d’arrêt dans l’avant bras.

 

“Allez, amène-toi. T-T-T-T….”

 

Il fait claquer sa langue, comme on appelle un chien. Pas le choix, esquiver ne suffira pas. Saisissant ma sacoche, je la lui projette dans la figure pour le faire reculer avant de me précipiter sur lui. Je sens la lame froide qui traverse le tissu de mon tee-shirt, me laissant une traînée cuisante et douloureuse à hauteur des côtes et je colle un crochet dans la mâchoire de Jun. Une fois. Deux. Il chancelle et je cogne dans l’estomac, cette fois, sans réfléchir l’entendant éructer avant de me tomber pratiquement dessus. Je me crispe, dans l’attente du coup…

 

Pas de réaction.

 

Je me dégage précipitamment, encore agité de frissons et recule, encore à terre, le souffle court. Jun est recroquevillé, immobile. Je l’ai envoyé au tapis et j’y récolte un tee-shirt flingué. Si j’étais en couple, je romprais dans la minute.

 

Respire.

 

Respire...

 

Profondément.

 

Je tremble encore en me relevant, sans pouvoir me contrôler et réalise enfin, alors que je reviens à la réalité, le silence lourd qui pèse dans le restaurant…

 

Et l’imposante silhouette à l’entrée, qui me toise.

 

Finalement, je sens que je vais avoir ma chambre en réanimation.

 

“C’est toi qui fous le bordel ?” Me gronde l’oni chinois sans bouger, son regard passant de Jun à moi.

 

“Non, je comptais les points. Ça fait trois pour moi…” Ma main descend jusqu’à l’estafilade qui redessine presque une de mes côtes “Et un pour lui. Bun, je suppose ?”

 

“Lui-même. Suis-moi. Et laisse pas ça par terre, ça fait dégueulasse.” Grogne-t-il “Les autres yakuza s’en occuperont.”

 

“Et s’ils s’en occupent pas ?”

 

Bun pousse une espèce de ronflement qui doit s’apparenter chez lui à un soupir et tend le bras avant de prendre la lanière de ma sacoche et de me tirer comme un sac.

 

“Je m’en fous. Avance. On va être en retard.”

 

“En retard ? J’ai déjà mon lit d’hôpital réservé ?”

 

“Grouille.”

 

Je saisis avec prudence Jun sous les aisselles et le relève, non sans shooter dans son cran d’arrêt, des fois qu’il ait un sursaut malheureux, avant de sortir, Bun sur les talons.

 

Asseyant Jun sur le trottoir, je m’assure qu’il ne va pas tomber en le calant contre une cabine téléphonique. Je lui ai cassé une dent. Autrement dit, vaudrait mieux que je sois loin quand il va se réveiller si je ne veux pas qu’il me retourne la politesse avec un outil normalement prévu pour arracher les clous.

 

“Bon, on y va ou faut appeler les yakuza ?”

 

“Sans façon. Et tu m’as pas répondu, on va où ?”

 

“Dans mon quartier général. Faut qu’on cause, toi et moi, Kondo.”

 

J’avoue, j’ai eu un instant d’hésitation avant de lui emboîter le pas, en me demandant s’il ne serait pas préférable d’affronter un Jun s’improvisant dentiste.

 

Pas longtemps, ceci dit.

 

Je crois pas que Jun ait jamais vu “Old Boy” mais je parierais pas ma capacité à mâcher là-dessus.

 

***

 

Quartier Général.


Derrière ce terme pompeux, on trouve généralement ce que vous et moi appelons “la maison”, “l’appart” voire “le cagibi”. Certains groupuscules à Tokyo ne sont pas très loin du club des cinq en fait : quand ils vous convoquent dans leur lieu de réunion, il faut se disputer la place avec une paire de brosses et un aspirateur.

 

Ce que Bun appellait son “QG” était une sorte d’épicerie-bazar-restaurant-sex shop grand comme mon appartement où s’entassaient des cartons étiquetés en chinois, une caisse enregistreuse qui signalait sa proche agonie par des “bips” à répétition, une tenace odeur d’épice et de poussière mélangées et une espèce de décoration à lunettes très laide à l’entrée. Un examen plus poussé me révèle qu’il s’agit du caissier, lorsqu’il me jette un regard torve avant de retourner à la contemplation de son magazine érotique. Bun lui adresse quelques mots en chinois et la chose grommelle.

 

“Il a le sens du commerce,dis-moi. Je grogne aussi, pour lui répondre ? Ou “Bonjour” suffit ?”

 

“Liao ne comprend pas le japonais, tu peux bien dire ce que tu veux.”

 

Le second degré et les oni...tout un poème. Bun s’enfonce entre les rayons étroits et s’installe tout au fond du magasin où trois chaises patinées ont été disposées autour d’une table probablement plus vieille que mes parents. Au simple contact de la main, je la sens osciller...peut-être plus vieille que mes grands-parents, finalement. Mais il s’en dégage une aura puissante, qui couvre ma peau de chair de poule, elle a en dû en voir...

 

“Là. Assieds-toi. Je vais dire à Liao de nous servir.”

 

“Je voudrais pas que le pauvre homme nous fasse une rupture d’anévrisme non plus. On attend quelqu’un ?”

 

“Ouais. Elle va pas tarder. C’est elle qui m’a dit de pas te défoncer.”

 

“Trop aimable. Puisque tu n’aimes pas les préliminaires, je vais passer tout de suite aux festivités. Tu occupes le territoire des Murakami. Et ça les énerve.”

 

On pose devant moi un grand verre rempli d’un liquide translucide dégageant une odeur de fruit trop mûr et quelques clopes roulées sur un plateau. Derrière moi, en arrière-boutique, ça s’engueule en chinois, ça traîne des cartons au sol et ça passe de temps en temps la tête par les rideaux - bleu et rouge électrique, shinkin adorerait - pour m’examiner avant de repartir sur les discussions en mandarin. Pourtant…

 

Je ne me sens pas spécialement malvenu. Ils ont juste pris note de ma présence. Bun s’allume une cigarette. Il est court sur pattes, musculeux, le front plat, le nez très épaté et les lèvres renflées par ses crocs d’oni. En fait de cornes, il a deux excroissances qui pointent sous ses mèches de cheveux poivre et sel et les yeux très noirs, à peine bridés. Ses mains, malgré leur volume, manipulent la cigarette et le zippo avec une dextérité qui n’a rien à envier à la mienne, bien que mes doigts et mes paumes fassent la moitié des siennes.

 

Et je ne lis ni colère, ni aversion dans son regard...Juste une quiétude teintée d’un rien de méfiance. Il me connaît. Ou il connaît quelqu’un qui me connaît.

 

“Bois, Kondo. T’es trop nerveux. Je t’ai dit, on te fera rien. ‘Man veut pas.”

 

‘Man ?

 

“Et puis elle m’a dit que t’étais plutôt raisonnable, que tu causes beaucoup et que t’agis pas souvent. Bon, causer, c’pas mon truc si tu veux. Mais là, faut que je fasse un effort.”

 

Il tousse et recrache une fumée grise qui sent le tabac, l’herbe et le cancer en poudre, un pur bonheur. Pour le coup, j’hésite un peu à boire mais contrairement à l’acide glycérique servi dans les bouiboui yôkai, c’est loin d’être dégueulasse, c’est même plutôt doux.

 

“J’ai rien pris aux yakuza, Kondo. Ici, c’est chez moi.”

 

“Ha ? Marrant, j’ai pourtant pas l’impression qu’on ait traversé la mer de chine, je deviens distrait.”

 

Ses sourcils se rejoignent et il pose son immense main à plat sur la table.

 

“Je suis né ici, comme toi, Kondo. Et ma mère aussi. Alors surveille tes mots.”

 

“En parlant de mots, c’est curieux mais ici ça sonne plus mandarin que nippon, si je ne m’abuse.”

 

“Les associés de mon père. Y’a des japonais dans le lot, ils s’adaptent, on fait affaire avec Honk-kong et Séoul. Le gars à la compta est coréen, on a même un laotien, pour la logistique...D’habitude, ils bossent plutôt avec les yakuza mais…”

 

“Mais le clan Murakami aime pas les produits d’importation, oui, oui…”

 

Je me balance légèrement sur ma chaise en fixant Bun, essayant d’évaluer son potentiel de nuisance.Ce qui me chiffonne, c’est qu’il me paraît plutôt dans le négatif, je ne considère pas que trafiquer des clopes coupées ou de l’alcool soit franchement répréhensible. Et ça m’emmerde de le trouver presque sympathique.

 

“Et donc ils se sont pointés ici en décrétant que c’était leur territoire, si je comprends bien.”

 

Bun écrase sa cigarette avec un grondement bas.

 

“Ces sacs à merde...Je les ai jetés de ma boutique avec ‘Man en leur disant que le prochain que je voyais traîner à Ueno, je l’étalais sur ma devanture pour faire un exemple.”

 

“Je peux donc m’estimer heureux d’être encore solide ?”

 

“T’es pas un yakuza, toi. ‘Man m’a dit que t’avais du renard, c’est vrai, ça ? T’es un velu ?”

 

“Disons qu’on a une grande tradition dans ma famille : enfoiré de père en fils. Et quand ça se dilue trop, on demande à une renarde pas trop farouche comment elle trouve le maître du clan.” Je ricane. “Bien sûr, tu m’as jamais entendu dire ça.”

 

“Déjà en train de picoler ? La petite m’a pas raconté de salade, z’avez toujours une boutanche à la main, Kondo ! Et toi, Bun, tu te fais pas prier pour l’arroser !”

 

Je connais cette voix douce et mélodieuse, mélange harmonieux entre le son d’une voie ferrée et la tonalité d’un fumeur en phase terminale de son cancer de la trachée. Aussi, je ne suis pas tellement surpris en tournant la tête de voir une robe à fleur et un sac vert amande, ces touches de bon goût qui font le charme de la baby-sitter qui s’occupe de ma cousine.

 

“Kuma-san...Quel plaisir de vous voir en-dehors du travail.”

 

La oni grogne et pousse sans ménagement la chaise sur laquelle je suis assis pour s’installer à son tour. C’est moi où elle s’est fait une mise en pli ? Elle note que je la dévisage et me jette un sale oeil.

 

“Quoi ? Faites gaffe, Kondo, je ne laisserai passer aucun comportement déplacé, je tolère pas le harcèlement sexuel !”

 

“Mais je ne me permettrais pas, Kuma-san. Je me disais juste que les cheveux bouclés se mariaient à merveille avec vos cornes” (Ne rigole pas. Tu as échappé au couteau de Murakami, ce serait con de se faire édenter par une oni, surtout une oni que tu emploies)

 

“Salut ‘Man. Tu veux quelque chose ?” Lui demande Bun “Je l’ai amené comme tu m’as dit et je lui ai expliqué. Je sais pas s’il a compris.”

 

“T’as essayé de taper, dans le doute ?”

 

“J’ai compris.” Je la coupe avec précipitation “Les yakuza m’ont pris pour une bille et ont espéré que je me rangerais de leur côté.”

 

Terminant mon verre, je le repose sur la table et lève les yeux sur les deux oni.

 

“Je suppose qu’au restaurant, c’est le patron qui vous a appelés pour nous empêcher de nous étriper ?”

 

“Il m’a dit que les yakuza faisaient du grabuge. C’est pas les premiers que je dois expulser, ils essaient de s’imposer mais j’ai des arguments.”

 

Sûr que prendre un argument avec des phalanges aussi larges sur la gueule convaincrait n’importe quel sceptique.

 

“Et quand ça suffit pas, je demande à ‘man de m’aider. Elle fait ça bien.”

 

Je l’ai embauchée pour ça, oui.”

 

Si je remets les choses dans le bon ordre...Shiki Murakami m’envoie - flanqué de Jun - sur le territoire des oni...Ces derniers sont alertés qu’un yakuza est dans un des restaurants du coin, Bun débarque, tombe sur le râble de Jun...et je l’avoine sans poser de question puisque j’ai affaire à un yôkai agressif. Un leurre et un pigeon, en quelque sorte, pas mal de la part de ce vieux salaud. Je m’autorise un sourire narquois alors que Bun me ressert.

 

“On peut savoir ce qui t’amuse, Kondo ?”

 

“De me dire que vous pouvez remercier Jun Murakami, tous autant que vous êtes. Sans son pétage de plombs, je t’aurais démonté, Bun. Et avec un peu de malchance, on se serait peut-être même entretués...mais puisque maintenant on est à deux doigts de se rouler des pelles et de s’inviter pour nos mariages respectifs, est-ce que tu pourrais jouer cartes sur table ? Je suis un peu fatigué de me faire balader. La croisière me plaît pas, je t’avoue.”

 

Kuma a attrapé une cigarette pour se l’allumer à son tour - avec un briquet à strass qu’elle sort de son sac - et évite mon regard. Bun rebouche la bouteille en me fixant en silence. Visiblement, la promenade n’est pas terminée…

 

“Il va falloir que je retourne chaque mètre carré d’Ueno, si je comprends bien ?”

 

“Il pige vite, ‘man.”

 

“Normal, il traîne toujours avec l’autre grand con de renard. Il lui a appris deux trois trucs. Les kitsune ils font plus marcher leur langue et leurs cervelles que le reste.”

 

Bon pas grand-chose à tirer de maman et fiston, plus occupés à débattre de l’influence de l’espèce vulpine sur l’état de mon cortex que soucieux de me répondre, même pour me dire d’aller faire de la lévitation au-dessus d’un précipice. Voilà encore une réponse que je vais pouvoir me mettre derrière l’oreille.

 

“Parfait. Mais venez pas pleurer quand les yakuza viendront arroser votre vitrine à balles réelles. Quand je ne pige pas tout, je m’abstiens d’intervenir, sinon, voilà comment ça se termine.” Je leur indique la déchirure infligée par Murakami. “Kuma-san, on se voit à l'appartement. Merci pour le verre, vous avez bien renseigné votre fils, je suis un alcoolo comblé.”

 

C’est au moment où je m’apprête à sortir, adressant un “oui, oui, grunt à vous aussi” au caissier que la vitre de l’épicerie explose et que j’ai juste le temps de plonger entre les rayons, mains sur la tête. Je grimace lorsque deux cartons font le saut de l’ange pour m’atterrir directement sur les omoplates et que les bocaux, traversés par les balles répandent sur moi un cocktail de saumure, d’alcool et de conservateurs divers. C’est Bun qui me relève, par le bras, alors que j’essaie de me dégager.

 

“Ils ont dû trouver leur collègue.”

 

“Non, tu crois ? Et d’ici à ce que le “collègue” se radine ici, je te raconte même pas ce que je risque après la gueule que je lui ai mis ! Vous allez me dire, à la fin, ce qu’ils vous veulent, que je me fasse pas buter pour RIEN ?”

 

Parle à mon cul...Bun constate les dégâts dans son échoppe, ses immenses épaules se levant et s’abaissant de manière impuissante et sa mère lui tapote - enfin frappe à coup de poings sur ses épaules pour le consoler (ou l’achever, je ne suis pas sûr). Essuyant  mon front qui ruisselle d’une sorte de jus sirupeux puant le poisson, je shoote dans un carton.

 

“Ho !! Vous m’avez attiré dans cette merde, alors maintenant vous allez la cracher, votre pilule ?”

 

“C’est bon, pas la peine de s’énerver. Vous vous arrangez pas avec l’âge, hein, la gamine a raison.”

 

“Je me FOUS de ce que ma cousine a pu vous baver sur moi, dites-moi pourquoi les yakuza sont prêts à faire quatre morts pour une épicerie chinoise ou c’est moi qui casse ce qui tient encore debout ! En moins d’une heure j’ai failli me faire éventrer, tabasser et trouer la peau alors ne croyez pas que je vais vous ménager plus longtemps !”

 

Bun se retourne. Il a l’air découragé.


“Ils veulent...le cuir d’Uriko.”

 

A SUIVRE....

 

 

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