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Mon métier implique souvent de jouer les roi Salomon, de permettre les compromis, d’apaiser les tensions entre humains et non humains, de proposer de couper des mioches en deux, ce genre de chose…C’est supposé être le pan pacifique de mon rôle de premier onmyôji du Japon, conciliation, écoute, compréhension.

 

Ouais, ben Salomon est peut-être un modèle en la matière...

 

Mais j’aurais voulu l’y voir si ses sujets avaient eu des flingues.

 

Reprenons.

 

***

 

“Ca allait la douche ? On vous a entendu geindre, Kondo.”

 

Après m’être fait à demi ensevelir sous les produits douteux de l’épicerie oni, je n’ai pas eu le courage de me remettre au boulot sans me débarbouiller un minimum et j’ai commis l’erreur de demander à Bun s’il avait “quelque chose qui ressemblait à une douche.”.

 

“Si par “geindre”, vous voulez dire “hurler”, oui, c’était bien moi. Entre la température volcanique et la pression de pompe à incendie, j’avoue, je regrette un peu mes deux premières couches d’épiderme. Bref, reprenons, maintenant que les yakuza sont repartis chercher des munitions.”

 

Me laissant tomber sur une des chaises, je fais légèrement jouer les muscles de mon cou. Je suis encore endolori par ma bagarre avec Jun et le supplice de la douche oni n’a pas fait du bien à mes courbatures.

 

Les hommes de Murakami étaient repartis - non sans avoir lâché une dernière salve d’automatique sur la devanture de l’épicerie, touchant Kuma à la jambe et le caissier dans la foulée.

 

“Ils ont utilisé des balles perforantes” Observe Bun, l’air sombre (davantage “constipé”, je dirais mais mettons que le visage d’un oni, coincé entre les crocs, les cornes et les poils, n’a pas une palette d’expression très variée) “Ils voulaient nous tuer.”

 

“C’est le but quand on ouvre le feu sur quelqu’un, oui. Pour envoyer des invitations à boire un pot, il y a d’autres méthodes. Je sais pas exactement ce que c’est que ce “cuir d’Uriko” mais ça justifie apparemment de prendre le risque de me transformer moi aussi en statistique de la criminalité.”

 

J’entends alors un grondement à gauche et tourne la tête pour voir Kuma extraire...la balle de son mollet. A mains nues. Sifflant comme une chaudière, elle balance le projectile ensanglanté sur la table. Elle gronde à nouveau en constatant qu’elle est en train de tacher le sol de sang et fait signe à son fils, qui se précipite vers l’étagère, dont il tire une bouteille à l’étiquette indéchiffrable. Je reste figé mais mon dégradé de couleurs a dû changer car la baby-sitter me dévisage.

 

“Vous allez pas gerber, j’espère ? Je vous préviens, Kondo, je vous fais nettoyer.”

 

“Non mais...vous faites toujours...comme ça pour retirer une balle ?”

 

“Et comment je devrais faire ? Faut bien la sortir.”

 

Bun incline la bouteille au-dessus de la blessure de sa mère, laquelle émet un rugissement à faire trembler les murs lorsque le liquide se met à grésiller sur la plaie. Par réflexe, je recule sur ma chaise au point de me fondre dans une des étagères (Oui je suis impressionnable et merde. Un oni qui gueule c’est le volume d’un réacteur d’avion et la même probabilité de vous hacher en sashimi si vous restez trop près). Kuma attrape finalement la bouteille et s’en envoie une gorgée avec un grondement satisfait.

 

“Ha ! Ca, ca vous remet la tête à l’endroit ! Bon, on parlait du cuir, je crois. Bun, va lui chercher.”

 

“Mais ‘man, t’as dit que les humains…”

 

“Bah,C’est Kondo. Vous avez fini de me reluquer, les jambes, oui ? Ces hommes…” M’engueule-t-elle alors que j’inspire posément pour calmer ma galopante nausée. Heureusement que je n’ai pas pris de balle…

 

“Hem...Et donc, ce cuir, quelle est sa fonction exacte ?”

 

“Sa fonction ?”

 

“Les yakuza n’auraient rien à foutre d’un item purement décoratif ou symbolique. Il y a quelques années, ils ont tenté de récupérer le fragment de la jonque de Makibi des mains des kitsune, ça a fait six morts chez les renards. Autant dire que je ne prends pas ça à la légère.”

 

Bun hausse les épaules.

 

“Ben y’en a pas. C’est un morceau de peau.”

 

 

Silence.

 

Bon.

 

Oni.

 

Phrases simples. Mots simples. Ou on ne va pas en sortir.

 

“Est-ce que ce “cuir” émet une aura magique ?”

 

“Ben on sait pas, c’est pas notre domaine, à nous.”

 

“Qui vous l’a donné ce cuir, alors ?”

 

“Tu t’en souviens, ‘man ?”

 

“Holà, non. Peut-être ton grand-père mais je suis pas sûre qu’il s’en souvienne non plus.”

 

“Est-ce que je peux le voir, alors ? Le cuir, hein, pas l’aïeul !”

 

Bun se lève et se dirige vers le fond de la pièce, repoussant d’épais sacs de toiles qui s’écrasent au sol dans un bruit mou, ouvrant une des portes coulissantes d’une sorte de placard avant d’enfoncer la main à l’intérieur. J’entends quelques couinements , puis un grognement victorieux.

 

“Je l’ai !”

 

Et il me balance sur les genoux une sorte de paquet marron et frippé, tenu par une ficelle jaunâtre, exhalant une odeur de poussière et de moisi.

 

“Vous gardez ça ici ?”

 

“Ben on va pas se le trimballer.”

 

“De toute façon, ça sert à rien, on vous l’a dit.”

 

“Alors pourquoi vous ne le filez pas aux yakuza ? Vous attendez qu’ils vous aient collé une balle entre les mirettes pour y réfléchir ?”

 

Kuma abat son poing sur la table et en fait sauter la bouteille de gnôle, qui s’éclate à quelques centimètres de mes pieds avec un sifflement d’acide rongeant une plaque d’acier. D’ailleurs, le tapis ne semble pas apprécier le contact du liquide vu l’odeur de brûlé qui s’en dégage.

 

“Parce qu’on ne demande pas comme ça !”

 

“ ‘Maaaaaan, après c’est moi qui lave. Papa t’a demandé de plus faire ça…”

 

“Ho, ton père, lui, il leur aurait donné ! L’est comme vous, Kondo. Un sensible.”

 

“Quand je vois sa petite famille, je n’en doute pas. En tout état de cause, je vous conseille de pas garder ce truc ici…”

 

Je le déplie avec prudence et tousse au nuage de poussière qui se soulève. Il y a bien quelque chose, une aura magique qui se dégage mais c’est extrêmement ténu, un peu comme la relique des kitsune. Le cuir est vieux, friable, il a à peine été tanné…

 

Mais en passant ma main dessus, un violent frisson me paralyse l’échine.

 

Ce truc bouge.

 

Il ondule au rythme d’une respiration inexistante, je ne peux pas me tromper, il gonfle et dégonfle sous mes doigts. Prenant sur moi pour ne pas le balancer sur la table, je le replie.

 

“Et donc vous n’êtes foutus ni l’un ni l’autre de vous souvenir où vous avez récupéré ce truc ?”

 

“C’est vieux, c’est tout ce qu’on sait.”

 

“Je serais d’avis de le donner aux yakuza, moi aussi...Il n’a manifestement aucun pouvoir, son aura est presque morte, à par si sa capacité est de...bouger.”

 

M’essuyant machinalement la main au jean, je me fais aussitôt charger par Kuma, qui me colle son énorme index sur le front, entre les yeux, comme le barillet d’un flingue.

 

“Capituler ?? C’est quoi, ça ? Vous avez de la chance que je sois de bonne composition, Kondo, je vous mettrais bien une claque, tiens ! Ressers-moi, Bun. Il me déprime.”

 

Clignant des yeux pour me remettre de la soudaine émotion d’avoir un groin d’oni maquillé et tartiné de fond de teint à moins d’un centimètre du visage, je me lève.

 

“J’ai dit que j’étais “d’avis” mais cette histoire pue un peu trop à mon goût : on a jamais vu un objet ancien totalement inoffensif et si les Murakami le veulent il y a des chances qu’il ne le soit pas. Est-ce que vous avez par hasard en tête un nom de quelqu’un qui pourrait m’en apprendre un peu plus que “On sait pas et on en a rien à cirer ?”. L’air de rien, c’est important...enfin, si vous voulez pas reprendre une salve d’automatique dans l’autre jambe, quoi…”

 

Kuma finit la seconde bouteille que vient de sortir son fils et la repose dans un claquement sec sur la table avant de se lécher les babines et d’attraper son sac vert amande.

 

“On va aller voir mon père, il a peut-être une idée.”

 

“Rien qu’une moitié, ça irait, avec vous je suis pas exigent.”

 

“Il veut dire quoi, là ?”

 

Je m’efface et m’incline pour laisser passer Kuma avant moi, tout sourire.

 

“Que votre compagnie en soi est un tel ravissement que je n’en demande pas trop.” (Et qu’on a les yakuza aux miches, ce qui rend la recherche d’information légèrement urgente).

 

Elle me toise et me devance, arrangeant d’une main sa mise en pli. Au passage, elle me largue le paquet de cuir qui ondule et je le tiens du bout de sa ficelle avec une grimace. Sans effet ou pas, ce machin m’écoeure.

 

“Z’avez enfin appris à parler aux femmes, vous. Vous êtes pas un cas désespéré.”

 

“Venant de vous, ça me transporte de joie, Kuma-san.”

 

****

 

Vous observerez que c’est toujours lorsque vous êtes pressés que l’improbable se met sur votre route, sort son sudoku et son tapis de sol et vous adresse un superbe bras d’honneur.

 

Coup de bol, nous étions en heure creuse et coup de bol à nouveau, le train qui s’arrêtait à Urayasu - l’ancien port de pêche de la baie de Tokyo où pas mal de dockers oni se sont établis et coup de bol bis, nous avions eu l’express du premier coup. Je m’étais assuré dans la gare et sur le quai que personne ne nous suivait. Apparemment, les yakuza considéraient leur arrosage à balles réelles comme une “incitation à réfléchir” et ne se donnaient pas la peine de nous courir derrière. Du moins, j’en étais relativement sûr mais je n’oubliais pas que l’équipe Murakami était capable de me court-circuiter...J’avais le cuir d’uriko bouclé au fond de ma sacoche.

 

“Uriko...Uriko...Ce nom me dit quelque chose mais je n’arrive pas à le resituer…” Je grommelle en pianotant sur mon téléphone. Rien sur google ou wikipedia, pourtant, je sais que je connais.

 

“Vous avez pas votre doc avec vous ?”

 

“Bien sûr,  “l’onmyôjitsu pour les nuls”, vingts volumes, c’est trop con, je l’ai oublié chez moi.”

 

“Ha ça….je vais pas y penser pour vous, Kondo.”

 

Et dire que je me plains de Shinkin qui n’apprécie pas mon second degré…

 

En attendant, j’ai des “Uriko” à la pelle sur google, mais pas celle que je cherche (Du moins je pense pas que celle qui m’intéresse soit une catcheuse capable de se transformer en chat). Je referme mon téléphone en soupirant et sens alors mon voisin immédiat se lever brutalement. Il se plante au milieu de la rame et...se met à hurler ?

 

“J’en ai ASSEZ !!! ASSEZ !!! DE VOUS TOUS!!!!! JE VEUX ÊTRE SEUL !!! SEUL, VOUS entenDEZ ???”

 

Sans crier gare, il saisit sa serviette à pleines mains et la balance contre la vitre du train, ratant d’un cheveux les deux étudiants face à lui. Génial, un cinglé...Et vu la population du wagon - une mère de famille et ses deux gosses, un vieux courbé sur son journal et deux salary men tanqués comme des pousses de bambou OGM, ça va encore être pour moi.

 

Le dingue s’est jeté contre la vitre, qu’il frappe à coups de poing. Bon. C’est pas que ça me dérange de le voir bousiller le matériel - je suis pas chiant avec la concurrence - mais je ne m’entends même plus penser et il faudrait pas qu’il tente de faire pareil sur un des passagers. Me levant, je le saisis par le col et le tire en arrière.

 

“Faut pas vous énerver comme ça, cette vitre est pas intéressée, c’est la vie, mon vieux. Respirez à fond et faites-vous un petit mario sur votre téléphone, plutôt, hmmm ?”

 

Faisant volte-face, il me crache à la figure, me faisant tressaillir. Gardien de l’équilibre ou pas, j’ai bien envie d’un peu de violence gratuite, tout à coup...

 

“Me touche pas, connard ! J’en ai plein le cul, t’entends ? Qu’on me dise quoi faire, j’en ai plein le cul !!”

 

Sans crier gare, il me balance une mandale, me faisant basculer en arrière, sous la surprise. Alors que je me réceptionne sur le postérieur, la tête contre la banquette, je perçois du coin de l’oeil Kuma, qui s’est levée à son tour. L’enragé, pas impressionné, lui balance sa serviette à la gueule.

 

“Toi, la truie, dégage ! Je t’ai dit que je voulais être s…”

 

Insulter une femme, c’est déjà suicidaire en soi mais ça peut encore flatter notre ego de macho. Insulter une femme d’un mètre quatre vingt dix de haut sur son poids, ça ne flattera l’ego que de votre kiné : c’est pas tous les jours qu’il a un vrai puzzle mille pièces à assembler. Kuma a simplement levé la main et l’a abattue sur la demie portion vociférante, émettant une onomatopée entre “Bonk” et “Crunch” (“Cronk”, en quelque sorte).

 

“Espèce de malotru.” Grogne la oni “Il m’a gâché ma journée.”

 

“Je trouve que vous lui avez plutôt pas mal rendu la politesse. On va laisser ce qui en reste aux agents de la station d’Urayasu, nous arrivons. Pas le temps pour la déposition, on avait bien besoin de ça, tiens... Un dingue sur la ligne et faut que ça tombe sur nous.”

 

Essuyant comme je peux la salive qui me dégouline sur la joue, je tire le signal d’alarme.

 

“Va falloir continuer à pieds. Vous pouvez ouvrir les portes, Kuma-san ?”

 

“Faut tout vous faire, ma parole !”

 

“J’ai peur de me casser un ongle. Grouillez, j’ai pas envie d’être encore dans le périmètre quand le contrôleur va se pointer.”

 

Soufflant avec agacement, elle saisit les doubles portes entre ses paumes immenses et poussant un grognement sonore et bestial, les écartes dans un bruit d’agonie de ferraille.

 

“Je crois que j’ai endommagé quelque chose. C’est embêtant.”

 

Sûr, avoir étalé la tronche d’un type sur le sol du wagon l’est moins. Je vérifie quand même le pouls du taré avant de descendre, histoire de m’assurer qu’il y ait encore quelque chose à sauver mais il respire toujours. Parfait.

 

Nous descendons directement sur les voies et j’envoie un shiki en éclaireur, afin de juger si nous sommes encore loin d’Urayasu.

 

“On peut aller à la gare d’ici. Votre père habite loin ?”

 

“Dix minutes à pied.”

 

“Vos pieds ou les miens ?”

 

Alors que Kuma souffle entre ses crocs en signe d’agacement, je me retourne brusquement, mon shiki s’ébrouant sur mon épaule.

 

Il y a quelque chose...mais c’est trop ténu pour que je puisse dire quoi. Ça pourrait être l’aura naturelle des lieux, un tanuki qui “moissonne” les objets tombés du train...ou quelqu’un qui nous suit. En tout cas, c’est sombre, vaguement menaçant...la chair de poule me hérisse les deux bras. C’est définitivement pas un tanuki.

 

“On accélère. Ici, on est à découvert, je n’aime pas ça.”

 

“Vous avez peur de quoi, Kondo ?”

 

“Justement…”

 

Derrière nous, des voix s’élevaient du wagon. Je pressais le pas en songeant qu’il y avait intérêt à ce que ce foutu cuir soit autre chose qu’un carré de tissu puant la moisissure et la magie primitive. Au moins, je pourrais y foutre le feu en toute bonne conscience.

 

”Je ne sais pas.”

 

 

A SUIVRE...

 

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