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Ce post arrive avec du retard, nos services (moi et Subaru-D, quoi) s'en excusent platement mais pour cause de convention, de pénurie de trucs gras et sucrés, de déprivation de café, de pleine lune et autres excuses douteuses, il n'a pas été possible de le sortir la semaine dernière.

 

Subaru-D n'a que ces excuses, personnellement je suis rentré d'Urayasu lessivé. Je suis champion des mauvais choix et la conclusion de l'affaire oni en est un parfait exemple...

 

Si vous avez raté le début, c'est , puis , et pour ceux qui suivent, on reprend.

 

****

 

Le père de Kuma travaillait dans  un des petits hangars du vieil Urayasu, autour des canaux, du moins la partie encore debout. La traversée avait été rude, les voies étaient encore boueuses ou en travaux. Je n’étais plus revenu ici depuis au moins quatre ou cinq ans et en 2011, lorsque tout le port avait commencé à être bu - bu c’est le mot - par la mer, je m’occupais du Nord, j’étais donc resté comme la majeure partie de mes concitoyens au courant de la situation par les informations et ça s’arrêtait là. Le paysage était encore gondolé par endroit, une tenace odeur de terre humide masquait à peine une très légère note douceâtre de moisissure. Même si une bonne partie des bâtiments avait été restaurée, il y avait encore des relents de désolation. Du vieil Urayasu, le village de pêcheurs, petite tache surannée flanquant le parc de Tokyo Disneyland, il restait de moins en moins quelque chose de conforme à mes souvenirs.

 

“Y’a eu des morts chez les oni quand le sol s’est mis à foutre le camp, y’a deux ans.” Me signale Kuma alors que nous avançons le long des canaux.

 

“Juste à cause de la liquéfaction du sol ?”

 

“Les oni ont été payés pour consolider les berges et les bâtiments en train de s’effondrer, autour de Disneyland.”

 

Évidemment…

 

Les services gouvernementaux sont aussi prompts à faire appel aux oni pour les travaux de manutention qu’à m’envoyer leur taper dessus...On appelle ça fonctionner à deux vitesses. Et le levier de vitesse, en l'occurrence, c’est moi. Je hais l’idée d’être un simple exécutant mais il ne m’a pas fallu beaucoup de temps les mains dans la merde pour comprendre que c’était finalement le cas de tout le monde.

 

“Z’êtes déjà allé à Disneyland, Kondo ?”

 

“Avec la petite. Mais j’ai un peu de mal avec les parcs d’attractions depuis cet été...la prochaine visite sera pour vous, sans doute.”

 

“J’vais plutôt l’emmener dans une matsuri. Y’a mon cousin qui en organise une, il a le sens de la fête, ça lui plaira à la gosse….ça vous intéresse pas, ce que je raconte ?”

 

Je me suis encore retourné...Cette déplaisante sensation ne fait que s’amplifier depuis notre arrivée au port, elle me colle à la peau comme une chape glacée sans que je parvienne à défaire l’écheveau complexe des auras qui nous entourent pour identifier celle qui me dérange.

 

“Vous flippez encore sur des trucs qui existent pas ?”

 

“C’est mon principal problème, la plupart du temps ils n’existent que pour moi. J’espère qu’on ne va pas subir une attaque arrière, à vrai dire. “

 

Je m’assure que j’ai une bonne réserve de fuda dans ma sacoche, j’ai bien fait d'en prendre un stock avant d’aller trouver Bun. A vrai dire, je les avais davantage préparés pour me défendre contre Murakami si le besoin devait s’en faire sentir. Quelque chose me dit qu’il vont avoir une autre utilité…

 

Alors que nous avançons - et que je continue à regarder en arrière plutôt qu’en avant, je manque buter dans un  moutard, en plein sur notre chemin et retiens in extremis un juron (j’essaie de châtrer un peu mon langage devant les mômes, “conseil” de Kuma pour que Shinkin garde un verbe élégant. Oui, oui , j'ai bien dit châtrer, pas châtier.). Le morveux bronche à peine, il faut dire qu’il est très occupé à empoigner son collègue par le col en piaillant des menaces.

 

“Tu me le prêtes, je te dis ! Sinon, j’te…”

 

Source du conflit, un vélo, couché au sol, autour duquel les deux gamins tournent comme des vautours pré-pubères. Kuma remonte ses manches.

 

“Je m’en occupe.”

 

“Laissez tomber, on a pas le temps.”

 

Alors que je tente de contourner les deux gremlins, le plus hargneux des deux se jette sur le second pour lui coller un marron, me heurtant dans la foulée. Je sens mon pied déraper sur le bord du canal, tente de reprendre mon équilibre avec la grâce d’un unijambiste en roller...et à peu près le même succès. De toute manière, depuis le début de cette affaire, le sort s’obstine à m’enduire de liquides douteux - encore plus que d’habitude - mais comme le dit Gekkô, tant que ce n’est pas mon propre sang, j’ai aucune raison de me plaindre. Et croyez-moi, l’eau des canaux d’Urayasu est PLUS que douteuse.

 

Alors que je remonte à la surface, j’entends la marmaille qui se met à appeler au secours et grimace. Kuma doit “s’en occuper” et je pense que je préfère ma place à la leur, en définitive.

 

“Ça va, Kondo ?”

 

“Oui, je profite de mon bain mensuel. Le temps de finir derrière les oreilles et je suis à vous.”

 

Me hissant péniblement sur le rebord et repêchant ma sacoche pleine de flotte, je constate que les gamins ont cessé de se battre et ne s’intéressent même plus au vélo : Kuma leur a collé à chacun la tête dans une flaque de boue et ils tentent, entre deux sanglots, de gargouiller des excuses, la bouche à moitié pleine d’eau croupie.

 

“Qu’est-ce qu’on dit, alors ?”

 

“Su...su...mi...ma...sen…” Hoquette finalement l’un des deux tas de boue.

 

“C’est bien. Fichez-moi le camp.”

 

Inutile de le leur répéter, ils courent encore plus vite que moi, c’est dire, abandonnant le vélo à nos pieds.

 

“C’est quand même un monde, ça. On se demande comment vous éduquez vos portées, vous les humains.”

 

“ C’est à dire qu’on pratique les bains de boue plutôt à l’âge adulte...Et merde.”

 

Mon portable est désormais muni d’un fond d’écran “monde marin saumâtre” permanent. Même sort pour mes fuda, réduits à une bouillie blanchâtre. Je bazarde le tout dans une benne avec les trois quarts du contenu de ma sacoche, sortant le cuir d’Uriko pour lui éviter de mariner. Je réalise alors qu’il est chaud sous mes doigts et ses palpitations ont augmenté. Ça pue. Et pas l’eau sale.

 

“Kuma, dépêchons-nous.”

 

“L’entrepôt est juste là.”

 

En fait d'entrepôt, ce n’est qu’un préfabriqué au bord du canal, sur lequel une main hésitante a tracé à la peinture rouge “Logistiq”, faute comprise. Kuma frappe à la porte et un grondement sonore retentit aussitôt. Elle recule nonchalamment.

 

“Il ne veut pas nous recevoir ?”

 

“C’est pas ça. Là, c’est l’apprenti.”

 

“Hein ?”

 

“Faut pas être au milieu quand il sort.”

 

Alors que je m’apprête à demander quel foutu rapport ça peut avoir, la porte explose et un projectile cornu nous frôle avant de s’écraser dans les palettes empilées à quelques mètres.

 

“ET LA PROCHAINE FOIS QUE TU TAPERAS UNE SIESTE DANS LES CARTONS, TU PRENDRAS UNE CLAQUE !”

 

Je me tourne vers Kuma.

 

“Je vais vous laisser poser les questions, je pense.”

 

“Z’avez les foies ?”

 

“Juste un et j’aimerais pas qu’on me le sorte.”

 

Un second oni vient de surgir par la porte défoncée du préfabriqué : massif et musculeux, il arbore une peau rouge couturée de cicatrices, un bleu de travail recousu et une épaisse crinière blanche dissimulant à peine ses cornes massives. Il pourrait être impressionnant...s’il ne m’arrivait pas approximativement à l’épaule.

 

“Kondo, voilà mon père.”

 

“‘chanté.”

 

“Kuma-chan ! Ben c’est maintenant que tu t’amènes ? Ha ben si je devais attendre tes visites, je serais déjà crevé au fond du port, comme support à moules !” Vocifère-t-il en remettant d’aplomb son bleu de travail informe “T’es venue pour quoi ?”

 

“Pour l’humain, là. Il veut savoir quelque chose sur le cuir d’Uriko. C’était quoi, déjà, Kondo ?”

 

Restant prudemment derrière ma baby-sitter - sait-on jamais que papa oni trouve ma gueule trop symétrique - je risque un :

 

“Son utilité. Sa fonction. Son pouvoir. Si ça fait les fesses roses, ce genre de chose...Ou éventuellement quelqu’un qui saurait, je suis pas difficile.”

 

“Le cuir de quoi ?”

 

J’agite la pièce ficelée du bout des doigts, comme on le ferait d’un drapeau parlementaire et papa Kuma s’avance sur nous pour l’examiner.

 

“Haaaa, ce vieux truc ! Bah, j’ai jamais su. Puis c’est mal vu de porter de la peau d’humain aujourd’hui alors j’ai pensé que ce serait mieux pour ton intérieur, Kuma-chan.”

 

De la…?

 

Je commence à comprendre pourquoi toucher ce truc me répugne. C’est bien du cuir...mais pas du cuir de vache ou de boeuf.

 

Et c’est là que le déclic se produit.

 

Un humain écorché, dont on a conservé la peau...et le nom d’Uriko.

 

Papa kuma est en train de récupérer son apprenti évanoui en lui gueulant qu’il va pas dormir là et le traîne dans l’entrepôt, je leur emboîte aussitôt le pas, suivi par Kuma.

 

“Vous avez dit de la peau humaine ? Ça fait combien de temps que vous avez ce truc ?”

 

“J’en sais rien. Mais ça a quelques siècles, au moins. C’est du bon cuir, une fille de la haute.”

 

“Une princesse ?”

 

“Ouais. Quelque chose comme ça.”

 

“La princesse Uriko ?”

 

“Une connaissance ?” Me demande Kuma, qui soulève d’une main un carton d'un mètre pour le poser au sol et s’asseoir dessus.

 

“A moins d’être plusieurs fois centenaire, ça me semble difficile..Mais j’ai appris l’histoire du Japon : Uriko est une figure de conte, le genre qu’on raconte plus à aucun môme aujourd’hui. Mais comme pas mal de contes, il y a une solide part de vérité et celui de la princesse Uriko est un classique. Un oni l’a écorchée pour porter sa peau et se faire passer pour elle...et…”

 

Je récite au fur et à mesure que mon cours me revient. Lorsque ma mémoire tangue et que je perds le fil, je tâche de revisualiser la scène. Et celle-ci est encore très nette : mon père m’avait annoncé le matin qu’il allait me parler de contes. Si dans sa bouche, même un récit épique prenait des allures de cours magistral chiant et monocorde, j’avais bu ses paroles avec la dérisoire impression d’avoir une sorte de “récréation”. Uriko...la princesse écorchée...par un oni...Un petit oni, rentré dans la maison sans que personne ne l’en empêche et pour cause…

 

Concentre-toi...Comment mon père en parlait, déjà ? Nous étions face à face dans le dojo, j’étais assis dans une flaque de lumière...Il y avait le bruit étouffé de ma mère dans le jardin, l’odeur de ce thé noir immonde qu'affectionnait Kaemon et que je n’ai jamais pu cesser de lui associer...et cette voix monocorde qui me faisait le récit de cette fille dépecée et dévorée. Il avait fait une pause au meilleur moment, puis m’avait annoncé que ça n’avait pas tant d’importance puisque ce “type d’oni” n’existait plus. Je ferme les yeux et me revois, cramponné à mon carnet, trépignant de savoir la suite.

 

Pourquoi ses parents ne l’ont pas sauvée, Kaemon-sama ?

 

Ils étaient occupés à se disputer. Cet oni avait un pouvoir, un pouvoir terrifiant...

 

“Un amanojaku ! C’est un cuir arraché par un amanojaku, c’est bien ça ?? Un mauvais esprit céleste ?”

 

Kuma père et fille me regardent avec perplexité, faut dire, ils viennent de me voir fermer les yeux et marmonner le temps de retrouver ce foutu détail déplaisant qui manquait au tableau. Et c’est tout sauf un détail.

 

“Heu...C’est bien possible, y’a plus d’amanojaku depuis…”

 

“Depuis la purge menée par les onmyôji suite à l’incident d’Uriko, je sais. Vous avez une idée de la raison ?”

 

“Ben c’est plutôt à vous de nous le dire, ça, Kondo.” Grogne Kuma “Votre plongeon dans la flotte vous imbibe plus le cerveau que la gnôle qu’on vous a servi, visiblement.”

 

Je déplie le cuir pour l’examiner alors que je poursuis :

 

“Les amanojaku déclenchent les pires pulsions chez les humains : les désirs les plus enfouis, les plus inavouables, les pires actes et envies, tout remonte à la surface à leur contact...Ils ont causé des guerres civiles et des explosions de violence, le cas d’Uriko a été la goutte d’eau.”

 

Je passe un doigt le long du cuir et frémis violemment.

 

Le type dans le train...puis les deux mômes : des crises d’agressivité inexpliqueés et brutales alors que j’étais à proximité d’eux. C’est ça !

 

“Cette peau a gardé le pouvoir du oni qui l’a portée. Elle déclenche les pulsions de ceux qui la touchent...ou l’approchent.”

 

“Ben vous arrêtez pas de la tripoter depuis que Bun vous l’a donné et ça n’a rien changé.” Me fait observer Kuma “Vous êtes immunisé ?”

 

Bonne question...Je ne ressens aucun effet, hormis l’aura dégueulasse que ce truc dégage, je n’éprouve ni colère, ni désir incontrôlable.

 

Réfléchis et vite...

 

Cette saloperie ne doit pas sortir d’ici et surtout pas tomber aux mains des yakuza, je comprends mieux pourquoi les Murakami la veulent absolument. Mais je ne peux pas détruire ça devant les oni, je doute qu’ils me laissent faire. Je sens alors le cuir sous mes doigts devenir encore plus chaud, me contraignant à le tenir du bout des ongles.


Cette chose a senti que j’allais la détruire.

 

J’ai pas intérêt à traîner, oni ou pas.

 

Et visiblement, je ne suis pas le seul à être parvenu à cette conclusion : un coup de feu éclate près de ma tête, puis un second, un troisième et le père de Kuma titube. Cette dernière se relève brutalement, sifflant de colère et la quatrième balle est pour elle, la faisant reculer.

 

A l’entrée du hangar, Jun laisse tomber un chargeur et en enclenche un second avant de lever à nouveau son flingue. Je plonge, mains sur la tête : précaution bien inutile, ce n’est pas moi qu’il vise mais Kuma, sur laquelle il tire presque à bout portant alors qu’elle tente de lui foncer dessus. Lorsqu’elle s’écroule à son tour, j’entends le pas de Jun qui se rapproche.

 

“Merci de les avoir occupés, j’avais aucune chance de faire un carton pareil sans ça. Hé, tu penses que ça claque au bout de combien balles ? Hm ? C’est toi l’expert, non ?”

 

Il a encore du sang sur la chemise et la lèvre éclatée, sa joue est tuméfiée et je note, alors qu’il se penche sur moi, le léger tic nerveux au coin de l’oeil. Néanmoins, il se contente de se pencher pour ramasser le cuir que j’ai laissé tomber lorsque j’ai plongé et le retourne entre ses doigts avec un sourire satisfait.

 

Son regard se trouble.

 

Ho…

 

Putain...L’effet de ce truc sur le cerveau déglingué de Jun...Une trouille intense me serre l’estomac et je tente de me redresser pour battre en retraite mais, plus rapide, il me saisit par le col.

 

“Toi et moi, on a des choses à se dire, je crois.”

 

Et d’un coup de genou, il me frappe à l’estomac, me renvoyant directement au sol, suffoquant, avant de m’écraser le visage dans la poussière de la pointe de sa chaussure.

 

“Haaaa, je ferais ça pendant des heures, tu sais. Mais bon, on est pressés alors je vais te faire le forfait “plaisir simple”. Tu as le cuir, c’est parfait, je dois juste en prendre livraison.  Seulement, comme tu es un peu con, tu ne m’as pas laissé faire et j’ai dû...improviser.”

 

A ma gauche, Kuma grogne, je distingue du sang sur son muffle. Jun me relève en m’attrapant par les cheveux et me balance contre les palettes avant de rengainer posément son revolver et de retrousser les manches de sa chemise.

 

“Et j’ai horreur d’improviser. J’ai eu tout le voyage depuis Tokyo pour planifier ça...Tu sais qu’on dit que l’anticipation est souvent meilleure ?”

 

Me relever, reprendre mes esprits...tu parles, j’arrive à peine à respirer, il m’a pris par surprise. C’était ça, cette aura dégueulasse  mais diffuse ressentie pendant le trajet, il se démerde de mieux en mieux pour se planquer. Si je ne le sens même plus arriver, autant dire que je suis mal...un peu comme maintenant, en fait. Alors que je tente de me relever, il me maintient couché contre les palettes, dos à lui. La lame de son cran d’arrêt s’enfonce dans mon blouson et traverse mon tee-shirt mais s’arrête contre ma peau, en bas de ma nuque. Au millimètre près.

 

“Ben je vais te dire, Kondo : c’est des conneries. Parce que j’en avais marre d’attendre et j’avais besoin d’être sûr que tu avais ce foutu cuir avec toi.”

 

D’un mouvement coulant, il fait descendre la lame et je tressaille.

 

“Ha , ha, ha...si tu bouges, je risque de merder. Laisse opérer, tu veux ? On est à deux doigts de la paralysie, tu sais ?”

 

Il me chope le visage et me le serre douloureusement dans sa paume.

 

“Et je préfère que tu gardes l’usage de tout ton système nerveux.”

 

Le couteau suit ma colonne vertébrale et je sens la brûlure de la coupure superficielle, grimaçant, respirant profondément pour retrouver mon souffle. Jun se penche vers moi, posant sa main près de ma tête.

 

“Tu as remarqué ? Il y a ces quelques micro-secondes...ce temps de latence entre le contact de la lame et l’information de la douleur, la petite décharge dans la moelle épinière...Et entre les deux,il y a l’expectative.”

 

Son souffle caresse mon oreille et il enfonce plus profondément le couteau, m’arrachant un juron étranglé.

 

“C’est l’instant que je préfère. Là, tu vas tellement prendre ton pied que tu vas regretter que ce soit la dernière fois.”

 

Le couteau descend plus vite, laissant une traînée de douleur cuisante le long de mes vertèbres, et Jun tire plus brutalement, coupant mon tee-shirt sur toute la longueur avant d’être - brièvement - arrêté par mon jean. Il se redresse légèrement et je frémis en réalisant ce qu’il est en train de faire, lorsque le tissu cède...mais que la lame a quitté ma colonne vertébrale. Je lui colle mon coude en pleine mâchoire, récoltant une estafilade en bas du dos et balance ma tête en arrière, heurtant la sienne.  Je me dégage, constatant en passant la main dans mon dos l’étendue des dégâts : des coupures superficielles sur la colonne mais une belle plaie entre les reins, Jun a toujours été d’une précision quasi chirurgicale.

 

Chancelant, il essuie le sang qui coule de sa bouche et me fixe avec le sourire. Je ne sais pas si son regard me fout plus la trouille qu’il ne me dégoûte.

 

“Jun...Putain, sérieux, reprends-toi, tu me fais quoi, là ?”

 

Il lève les mains et hausse les épaules dans un geste fataliste.

 

“Je consomme un différend. T’es pas d’accord ? Faut qu’on règle ça...Et si je dois te finir pour y arriver, pas de problème pour moi.”

 

Mon regard capte soudain un mouvement derrière Jun mais je garde les yeux rivés sur lui pour ne pas lui donner l’alerte : dans cet état, il tuera n’importe quoi de vivant qui l’approchera, moi le premier. Parler...Causer...c’est un truc qui le perturbe, lui qui a toujours besoin d’agir pour vider le foutoir qu’il a dans la tête.

 

“Je préférerais qu’on règle ça à coups de poing. On avait plutôt bien commencé, non ?”

 

Il rigole. Dans son dos, une silhouette courtaude vient de se redresser, titubante mais écumante. Un oni en colère, même d’un mètre quarante, ça ne donne pas envie de rire. Il exhale une fureur qui hérisse les cheveux sur ma nuque. J’hésite : prévenir Jun, c’est équivalent à me tirer une balle dans le pied (ou ailleurs) mais laisser Kuma père agir, c’est le laisser mourir sciemment. Aussi redoutable que puisse être Murakami, je doute qu’il survive à la fureur d’un oni.

 

“T’es pas sérieux, Kondo ? La jouer fair-play, tu veux pas que je t’offre des fleurs, aussi ? J’ai assez perdu mon temps à te laisser cracher sur mes pompes, j’ai envie de t’entendre chialer.”

 

Il fait un pas dans ma direction...et un rugissement de fureur secoue le silence de l’entrepôt, nous figeant tous les deux dans un réflexe. Ce serait cool que je me décide sur l’attitude à adopter, il me reste moins d’une seconde pour agir. Lorsque je vois Kuma père lever ses deux poings au-dessus du sol, je jure et plonge sur le côté, mon premier bon réflexe depuis le début de l’affrontement.

 

Le sol tremble violemment lorsque l’oni le frappe à pleine puissance et un craquement sonore succède au bruit sourd, alors qu’une immense crevasse s’ouvre et serpente jusqu’à Jun, qui plonge à son tour mais une seconde trop tard. Son pied est happé par la faille et il dérape, se cramponnant pour tenter de remonter, sans succès. Une puissante odeur de terre, d’iode et de souffre monte des entrailles béantes de l’entrepôt, un véritable échantillon de l’enfer que gardent les oni.

 

De l’enfer ?

 

En fait, mon cerveau est paresseux : lui qui pédale depuis le début, il devient d’une rapidité remarquable sous la pression. Puisque le cuir appartient aux oni, je vais le renvoyer là où ils vivent la plupart du temps : en enfer. Saisissant le carré de peau que Jun a laissé tomber dans sa chute, je m’avance jusqu’à la crevasse et le balance à l’intérieur.

 

“Satoru !”

 

En entendant Murakami m'appeler, je m’oblige à ne pas relever les yeux.

 

Pas par vengeance.

 

Simple instinct de survie.

 

Il y a des gens qu’il vaut mieux laisser mourir.

 

Je recule lentement, hors de la faille, qui ne cesse de s’élargir alors que Kuma père martelle rageusement le sol. S’il continue comme ça, c’est le toit qui va nous tomber sur la gueule, surtout qu’on est sur du liquide plus que du solide.

 

“Sat...oru !”

 

La conscience, c’est le vertige de l’âme : regardez une fois en bas et vous êtes foutus. Je tourne la tête et vois Jun qui glisse…

 

Pire, je croise son regard, redevenu lucide.

 

Traitez-moi de poire, je le mérite, je suis con à pleurer, c’est lamentable.

 

Mais merde, j’ai pas le courage de m’endormir tous les soirs de ma vie avec ce regard en mémoire, elle est déjà bien assez pesante comme ça.

 

Saisissant les mains de Jun dans les miennes, je m’arc-boute pour le hisser.

 

“Prends...appui ! On va glisser tous les deux ! JUN, Tu m’entraînes !”

 

Pendant quelques secondes l’idée que c’est peut-être son intention me traverse l’esprit mais je sens son poids s’alléger alors qu’il se propulse vers le haut, accompagnant mon mouvement. Empoignant sa veste, je termine de le tirer à moi et nous rampons au sol pour nous éloigner de la crevasse, laquelle se referme dans un grondement. Un dernier souffle torride de souffre et de terre monte et puis plus rien.

 

C’est comme si elle n’avait jamais existé.

 

“Putain...C’était...quoi ça ?” Gémit Murakami, encore sous l’effet de l’adrénaline.

 

“Le pouvoir d’un oni de la terre sur qui t’as vidé un chargeur, connard. ”

 

Je me remets sur mes jambes et constate que Kuma est toujours au sol. Je m’approche et tente de vérifier son pouls.

 

“Kuma !! Kuma-san !!? Est-ce que tout va bien ? Grognez une fois pour oui !”

 

Je vois ses longs cils papillonner quelques secondes et elle ouvre les yeux. Bien qu’elle respire douloureusement, son regard est vif.

 

“Je vais...casser...ce yakuza...en deux.”

 

“Personne ne cassera personne en deux.”

 

Jun reste au sol, visiblement sonné. Lorsque je vois Kuma père s’approcher de lui, poings serrés, je m’interpose.

 

“J’ai dit PERSONNE.”

 

“Il a tenté de nous tuer.”

 

“Ben je vais vous demander de tenter de pas lui rendre la politesse, que je me sois pas levé la peau du cul - et c’est le cas de le dire - pour rien.”

 

“Vous aussi, je vous mettrais bien un marron, Kondo. Vous avez bazardé le cuir.” Me grogne Kuma en se relevant péniblement, constatant que sa robe est constellée de trous et de sang.

 

“Je l’ai rendu à vos cousins d’en bas, nuance. Ça fera joli sur la porte des enfers, vous ne trouvez pas ?”

 

Pour la petite histoire, ils n’ont pas trouvé, non.

 

***

“Cesse de geindre, tu veux ? T’es vraiment une gonzesse.”

 

“Je me passe de tes commentaires. T’as déjà pris un DOUBLE coup de poing oni dans la gueule ? Putain, j’arrive même plus à ouvrir l’oeil.”

 

Jun me presse à nouveau le pack de glace sur le visage et me colle une pichenette sur le front.

 

“Tiens ça, je vais pas te materner non plus. Je suis déjà sympa d’être allé te le chercher après ce que tu m’as fait.”

 

Il me désigne sa dent cassée.

 

“Je considère qu’on est quittes.”

 

“QUITTES ? T’as failli m’écorcher et me tailler une seconde paire de fesses, je t’ai évité de crever, tu veux pas que je t’en casse une autre pour faire l’appoint ?”

 

Le barman nous dévisage, les sourcils froncés, alors que nous nous engueulons. Il était déjà pas spécialement heureux de nous voir débarquer, Jun avec sa gueule de boxeur et son flingue, moi tenant mon pantalon d’une main pour ne pas commettre d’attentat à la pudeur et décoré d’un oeil au beurre noir de la taille d’une balle de golf. Jun me fait passer mon verre de whisky et s’allume une clope, juste sous le panneau qui l’interdit.

 

“Va falloir expliquer à l’oyabun pourquoi t’as foutu le cuir en l’air. Tu vas morfler.”

 

“Correction : tu vas rentrer voir ton oyabun et lui dire que je suis pas sa pute. Ni la tienne, au passage.”

 

Nous nous fixons en silence. Je me sens mal...Jun avait déjà déconné pas mal de fois...dans ses crises, il est redoutable, j’ai payé pour le savoir. Mais jusque là, j’arrivais à percer la surface, à faire en sorte qu’il accepte ma main tendue, même avec réticence. On pouvait parler. Un peu. Je bois cul sec et inspire à fond en reposant le sac de glace sur la table.

 

“Y’a un truc qui te chiffonne, Kondo ?”

 

Voilà pourquoi j’y retourne : Jun sait exactement comment il faut faire. Il a potassé mon mode d’emploi, l’a même appris par coeur. Il applique ce qu’il sait de moi et le fait bien...quand il a la tête au bon endroit. Gekkô anticipe mes mots et mes gestes, Jun me souffle ceux que je cherche.

 

“Le cuir...ne m’a rien fait.”

 

Je relève ma gueule de panda vers Murakami.

 

“Je n’ai ressenti...aucune envie. Aucun désir. Ça ne m’a strictement rien fait...”

 

“Évidemment. T’es rien d’autre qu’un animal.”

 

“Pardon ?”

 

Il ricane, méprisant, et laisse tomber sa cendre sur la table, à côté de moi.

 

“T’as quoi ? Dans ta vie, t’as quoi ? Depuis que je te connais, je t’ai jamais vu avoir envie d’une fille, jamais vu claquer du pognon pour un truc inutile, jamais entendu dire “je veux”. T’es bien comme ton père et ton renard t’ont appris : un animal. Tu survis et tu t’es jamais demandé pourquoi, un bon petit soldat.”

 

Posant son poing sur la table, il me dévisage et grimace avec dégoût. Je déglutis.

 

“J’ai des responsabilités, une notion qui t’échappe complètement, Jun. Quand je merde, c’est un poids que je m’ajoute.”

 

“Ha !!! Des remords !! C’est pas pour eux que tu travailles, Kondo mais c’est pour toi, t’as tellement la TROUILLE de plus pouvoir te regarder dans une glace que t’es prêt à sauver tout le monde, même moi !” Me crache-t-il presque à la figure “Tu connaîtras jamais la frustration, putain, non, tu sais pas ce que c’est de vouloir jusqu’à devenir dingue et de savoir au fond de tes tripes que tu crèveras sans jamais y toucher. C’est un moteur, que tu remplis de bile et ça te brûle de l’intérieur mais ça te maintient debout. Et tu sais, tu sais, tu SAIS ce qui me rend encore plus dingue ? T’es là à me regarder comme si t’allais te mettre à chialer alors que t’as pas la moindre idée de ce que ça fait. J’aimerais…”

 

Sa main se crispe et il baisse la voix d’un ton en se penchant davantage vers moi. Il n’a pas la même lueur dans les yeux que lorsqu’il m’a attaqué mais ce que j’y vois me glace parce que je sais qu’il n’est pas en train de péter les plombs, cette fois-ci.

 

“J’aimerais...pouvoir te le faire sentir, rien qu’un peu, à quel point ça brûle, à quel point ça rend dingue. Mais même si je te taillais en pièce, même si je te maintenais en vie des jours entiers, tu comprendrais pas. Parce que t’es rien d’autre qu’un foutu putain d’animal, sans passion, sans RIEN. Ta pitié me donne la gerbe. Je te ferai regretter la connerie que tu as faite aujourd’hui, à défaut de frustration, ça te donnera un avant-goût. T’es tout juste capable de ça, les regrets.”

 

Lorsqu’il lève la main vers moi, je suis tétanisé. Il me donne un petit coup de poing, presque complice, sur la joue, relançant la douleur.

 

“Je te hais, petit frère. Sois heureux. T’en as l’exclusivité.”

 

 

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