On me dit souvent que je suis quand même très coulant avec Gekkô, qu’il me traîne là où il veut, quand il veut.

Je rétorquerai qu’il fait mal quand il traîne.

 

Oui, oui, quand je dis traîner, je veux dire littéralement “traîner”.

 

Lorsqu’il est venu me chercher lundi parce qu’il avait réservé au restaurant et que je lui ai proposé d’aller nager dans la baie de Tokyo sans brassard, il m’a attrapé par le col et m’a tiré jusqu’à la voiture, le cul sur l’asphalte, en sifflotant avant de me balancer sur la banquette arrière et de me jeter une chemise et un jean propres en m’ordonnant de me changer.

 

Et quand je lui ai signalé que se faire traîner sur le bitume laisse des traces, il m’a négligemment posé une boîte de gaze sur la chemise avant de demander à Shinzu de démarrer.

 

***

 

“C’est en quel honneur ?”

 

“Comme si tu ne le savais pas.”

 

Nous sommes au dernier étage d’un restaurant du coté de Ginza, qui surplombe Tokyo, près de l’immense baie vitrée et je contemple la ville, songeur. Il y a un an ou deux ça m’aurait insupporté quasi physiquement d’avoir Gekkô en face de moi. Il fait tinter son verre pour réclamer mon attention.

 

“Tu es bien calme, dis-moi. Je m’attendais à davantage de jérémiades, te connaissant.”

 

Je souffle et prends mon verre, que je vide.

 

“A quoi bon ? Tu t’en cognes.”

 

“La preuve que non. Avoue que je suis le seul à y avoir pensé.”

 

“Faux. Shinkin t’as devancé. Et vous avez tous les deux une semaine d’avance”

 

Il feule un rire de gorge.

 

“Ce qui nous fait deux personnes. Même tes employeurs n’y penseront pas...et ta mère non plus.”

 

“Laisse ma mère en dehors de ça. C’est moi qui refuse qu’on le fête, pour des raisons de sécurité je te le rappelle, Gekkô.”

 

“Bien sûr.”

 

Il fait un geste au garçon pour qu’on nous resserve et lorsque ce dernier passe devant moi, je note les deux queues blanches qui dépassent de son pantalon. Normal...

 

“Tiens...y’a des larbins aussi chez les renards ?”

 

Il se fige et me jette un regard rapide avant de se tourner vers Gekkô, qui lui fait signe  vers les verres, impassible. Le serveur s’exécute sans un mot et s’éloigne.

 

“Soulagé ? Tu t’es fendu de ta petite mesquinerie qu’à défaut de pouvoir assouvir sur moi tu as adressée à un yôkai incapable de t’envoyer promener ?”

 

“C’aurait été drôle qu’il essaie.”

 

“Si tu avais dû prendre un coup, c’est moi qui te l’aurais administré, en ma qualité de kitsune supérieur. Je ne suis pas certain que tu aurais trouvé ça si drôle, si j’ai bonne mémoire mes corrections ne t’ont jamais fait rire.”

 

Il m’indique le menu du bout de la griffe sans cesser de sourire, cordial comme il sait l’être même en me menaçant ouvertement.

 

“Choisis, tu as déjà bu deux coupes je n’ai pas envie que tu sois ivre en plus d’être désagréable.”

 

“Je le serais moins si tu laissais tomber, Gekkô. Le hasard nous a pas aidés alors tu pourrais au moins arrêter d’abonder dans son sens.”

 

“Le hasard, hmmm...Regarde autour de nous.”

 

Derrière nous, un tanuki et une humaine s’installent à table. Elle a visiblement un peu bu, ses joues sont rougies et elle sourit au yôkai, qui bafouille et manque renverser le verre. Une famille de tengu - dont un petit turbulent -  croasse discrètement à notre gauche et un homme d’affaire -humain celui-là - dîne dans un coin, le regard absorbé par une Tokyo illuminée.

 

“Tout ça n’aurait jamais été possible avec ton père aux manettes. Nous avons permis que ça le soit. Tu trouves que le hasard fait si mal les choses ? Laisse-moi d’ailleurs te dire qu’il n’y est pour rien.”

 

La fille au tanuki rit discrètement dans ses mains et le tengu miniature se faufile hors de la table sans que ses parents y prennent garde, se mettant à trottiner entre les tables avant de s’arrêter devant l’homme d’affaire, qu’il dévisage avec curiosité. Je vais pour me lever et Gekkô m’arrête.

 

“Laisse-le se débrouiller. Il n’y a de danger ni pour l’un ni pour l’autre. Ecoute plutôt. Il y a quelques années, jour pour jour, je faisais encore partie de ce qu’on appelle le Saibansho yôkai, le grand tribunal, présidé par un représentant de chaque ethnie yôkai. J’y étais le porte-parole des kitsune dans le cadre d’un jugement important.”

 

“Pour un yôkai ?”

 

“Pas tout à fait. Mais le tribunal avait proposé l’exécution par mesure de “sécurité”, comme tu le dis si bien.”

 

J’appelle le garçon pour passer commande, tout en écoutant Gekkô poursuivre.

 

“Cette décision a été soumise au vote et a remporté la quasi unanimité pour une exécution rapide. Elle aurait été appliquée le lendemain. Seulement, il y a eu un veto. Le mien.”

 

“Oui, ça m’aurait surpris que tu me racontes tout ça si ce n’était pas pour te faire mousser. Je connais votre système judiciaire et les décisions qui peuvent être prises, ça fait partie des choses qu’on m’a expliquées. Où ça nous mène ?”

 

“C’était en 1994, une affaire de sécurité de la plus haute importance, un sujet “sensible” pour notre avenir au sein de la société humaine.”

 

Il se penche davantage, le menton posé au creux de ses longues griffes immaculées.

 

“C’est toi qu’on jugeait. Nous étions d’avis de t’éliminer. Tu avais...presque six ans si je ne m’abuse, le conseil a attendu de voir si tu étais désigné ou non pour la succession de ton père. J’ai hésité quelques minutes avant de décider de m’opposer. A vrai dire, je faisais partie des parlementaires qui avaient initié le débat. Ton père avait massacré un bon nombre de mes frères et soeurs et m’empêchait d’accéder à une position économique satisfaisante, il était un frein considérable à la création de la Gekkô AL Industry. Alors, j’ai réfléchi deux longues minutes avant de prendre ma décision, au milieu de tous les regards.”

 

Il me sourit et pousse ma coupe de champagne hors de ma portée.

 

“Deux petites minutes, c’est le temps qu’il faut pour que le “hasard” n’en soit plus un. Comme une rencontre qui n'a rien de fortuite... On a guère apprécié mon veto, inutile de te le préciser. Si à l’issue de ma réflexion, j’avais opté pour le oui, nous ne serions pas là, toi et moi. Eux non plus.” Ajoute-t-il en me désignant la salle. “Penses-tu que ça aurait été préférable ?”.

 

On m’apporte mon entrée et je dévisage Gekkô, sans savoir quoi dire - kami-sama sait que c’est rare. Reprends-toi. Il fait juste ça pour te déstabiliser, comme d'habitude. Et comme d'habitude, il appuie là où ça fait mal.

 

"Après ça, je suppose que les autres yôkai t'ont dit que puisque tu voulais me garder en vie, tu allais me gérer ?"

 

"En gros. J'ai bien entendu posé mon veto dans ce but, je savais qu'aucun autre membre du conseil ne voudrait t'approcher."

 

“Et donc ? Tu veux que je te remercie d’avoir eu pitié ?”

 

“Je n’éprouve aucune pitié pour toi. Et je n’aurais rencontré aucune difficulté à t’égorger le jour où nous nous sommes rencontrés si j’avais été convaincu que c’était la chose à faire. Sans compter que la chair d'un onmyôji - surtout aussi jeune - est quelque chose d'incomparable. J'ai déjà dévoré certains de tes semblables mais toujours des adultes. Les enfants sont bien trop protégés...Tu ne manges pas ?"

 

Fous-toi de ma gueule...

 

"Pour te dire la vérité, lorsque tu es venu chercher ton ballon sur mon territoire, j’ai de nouveau hésité. Et ça ne me ressemble pas.”

 

“Tu es un renard, un animal. Tu agis à l’instinct, tu ne réfléchis pas.” Je réplique en essayant de récupérer ma coupe.

 

“Donc, tu admets que je te protèges par instinct plutôt que par calcul ?”

 

“Tu veux pas un câlin, aussi ? J’ai une paire de claques en magasin, si tu préfères. Pourquoi tu me racontes ça, tu regrettes ton choix ?”

 

Il se penche et sort de sa serviette un petit paquet rectangulaire enrubanné avec soin, rouge et blanc où mon nom a été tracé au pinceau. Il le pose devant moi. Après un silence, je rigole contre mon poing fermé.

 

“Je le crois pas...Tu vieillis, tu sais ? Avant tu m’aurais jamais infligé ce cirque dégoulinant de mièvrerie et d’hypocrisie. C’est une mode, de jouer avec la bouffe chez les kitsune, maintenant ? C’est quoi, un package “zen attitude” made in china ?”

 

Il ne répond pas, se contentant de boire en silence, une façon indirecte de me signaler qu’il se fout complètement de mes sarcasmes.

 

Bon…

 

“Je suppose que tu ne vas pas me laisser m’en aller tant que je n’aurai pas ouvert ?”

 

Silence à nouveau, émaillé d’un sourire moqueur. Ce n’est pas un “oui”, plutôt un “tu comprends vite”. Saloperie.

 

J’hésite quelques secondes et me décide à déchirer le papier, le tenant à distance de ma figure. On pourrait croire que j’ai peur que le contenu me saute à la gueule mais vu de qui il provient, ça reste du domaine du possible.

 

Je déballe une boîte en bois attachée par une épaisse corde rouge, que je défais, sentant que Gekkô ne me quitte pas des yeux. A l’intérieur, pas de velours cheap, pas d’étiquette imprimée avec des caractères baveux de bon sentiments, juste un sachet de toile, un petit baquet en argile et une longue pipe métallique. Je n’ai pas besoin de coller mon nez à l’intérieur pour reconnaître l’odeur de l’opium, mêlée à celle de la poussière, du bois brut, de la terre.

 

“Tu arrêteras de me prendre la mienne chaque fois que tu passes, de cette façon. L’opium n’est pas coupé au tabac, n’en abuse pas. Ta petite cervelle n’a pas la résistance de celle d’un yôkai, pour autant que je sache, même si tu as la tête remarquablement dure.”

 

On nous apporte nos assiettes et je pose le cadeau à côté de moi pendant que Gekkô détaille mon expression.

 

“Hmmm...tu cherches ta petite phrase narquoise, celle qui te donne une contenance ? Je peux t’aider : je t’ai traîné jusqu’ici, je t’ai acheté de la drogue, c’est un cadeau qui ne m’a pas coûté cher, c’est un cadeau qui sert mes intérêts…” Enumère-t-il.

 

“Arrête.”

 

“Oh ? Tu as le droit d’être désagréable mais pas moi ?”

 

“Arrête ! Putain, Gekkô, on joue à quoi, là ? T’as quelque chose à me demander, c’est ça ? Ou t’as besoin de mon aide ?”

 

Il a commencé à manger et je contemple son assiette, vaguement écoeuré. Un jour, ce sera moi là-dedans…

 

“Satoru.”

 

Je relève les yeux. Gekkô a cessé de sourire.

 

“Ça ne te plaît pas, comme cadeau ?”

 

Je soulève le fourneau en terre cuite, à la place du sceau du sculpteur, il y a l’empreinte triangulaire d’une patte d’oiseau, de tengu, plus précisément.

 

C’est une bonne idée, une foutue bonne idée, même, je n’ai jamais réussi à trouver un opium de meilleure qualité que chez les yôkai, il m’aide à dormir et à me calmer sans m’abrutir, il m’arrive même de me taper toute la route jusqu’à Kurowara pour pouvoir en prendre quelques bouffées.

 

“Satoru ? Ça ne te plaît pas ?”

 

Une foutue bonne idée…

 

Et un claquage de pognon imbécile pour agrémenter son “repas”.

 

Un jour ce sera moi, dans l’assiette…

 

Ça a failli être toi, nuance…

 

J’ai la nausée, mal à la tête, envie de partir, de me lever et de sortir presque en courant de ce restaurant, de m’extirper de ce cirque bienséant qui pue tellement l’hypocrisie que ça me donne envie de cogner Gekkô. Je le fixe, lui projetant toute ma haine impuissante et lâche, pathétique comme un gosse qui remercie un père qui le tabasse tous les soirs mais lui offre des bonbons.

 

“Si.” Je finis par lâcher entre les dents.

 

Il lève sa coupe.

 

“A tes 26 ans, alors ?”

 

***

 

Je ne crois pas en avoir parlé mais effectivement diffuser la date d’anniversaire d’un pratiquant onmyôji est relativement peu souhaitable (je parlais ici du danger de donner ses vrais noms et prénoms, les raisons sont similaires) mais comme entre Gekkô et Shinkin, ladite date a déjà dû faire trois fois le tour de Tokyo, je suis plus à ça près. Au moins j’évite les sourires figés, les bises baveuses et les voeux de bonheur pétris de mauvaise foi. Affaire classée jusqu’à l’an prochain et c’est pas plus mal.

 

INFO IMPORTANTE

Comme vous le savez/l’avez peut-être vu, il est devenu difficile de sortir les post de manière hebdomadaire : tout d’abord parce qu’ils sont plus longs - les affaires en deux ou trois post sont de plus en plus fréquentes - mais aussi pour des raisons de planning puisque Subaru-D travaille en parallèle sur une nouvelle, le Characters de Jun Murakami et d’autres choses dont il serait prématuré de parler.

 

Pour toutes ces raisons, le rythme de publication va dorénavant passer à un post tous les 15 jours, post qui sera mis en ligne le jeudi : on espace mais on fait un VRAI planning. C’est quand même chouette de se dire que mon skyblog est mieux organisé que la sécurité du territoire japonais.

 

Je vous dis donc au Jeudi 31 janvier et je rappelle aux retardataires qu’il y a un questionnaire concernant le tome 4 pour vous permettre de choisir les chapitres bonus qui seront dispos à l’intérieur.

 

Moi je vais tester mon cadeau...ou je vais le faire essayer au mange-crasse d’abord.

 

On sait jamais.

 

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