http://farm7.static.flickr.com/6021/6191216135_355a8a9162_b.jpg

 

Depuis le début, je parle beaucoup de fantômes et de yôkai, plus rarement de meurtriers bien humains que je dois protéger contre mon gré.

Et puis il y a ceux qui se démolissent sans rien demander à personne, qui refusent qu’on les aide. Mais dont je ne respecte pas la décision parce qu’elle trouble l’équilibre, parce qu’on me demande de mettre un terme à leur autodestruction, le principal point commun avec le reste étant qu’on ne me demande pas mon avis. Je ne le donnerai d’ailleurs pas, je trouve qu’il transparaît suffisamment.

Je sens un rien de perplexité : je suis onmyôji, pas assistance sociale ou thérapeute. Seulement il existe beaucoup de moyens de se foutre en l’air...Je crois qu’on peine encore à mesurer à quel point la force de l’esprit est redoutable. Et je ne parle pas d’intelligence mais d’esprit au sens strict du terme.

Vous me trouvez nébuleux ? Oui, ça doit surprendre de ne pas m’entendre râler et de voir passer plus de dix lignes sans une grossièreté ou un sarcasme...J’en placerai sûrement un ou deux, on ne se refait pas.

Mais cette semaine, j’avoue, je n’ai pas spécialement envie de me plaindre ou de cracher sur qui que ce soit. Sauf éventuellement sur une mère irresponsable, ce qui ne serait pas très glorieux : insulter une morte qui a peu de chances de me répondre, même pour moi, c’est assez minable.

***

“Merci de t’être déplacé rapidement.”

“Bonjour, Yoshino-san. Ca faisait bien longtemps.”

Yoshino est un ami de mon père. Il m’a vu tout môme à plusieurs reprises, mon père s’étant contenté d’un laconique “pour les prochaines affaires, tu verras sans doute avec lui.”. Le fait est qu’il n’a plus fait appel à mon clan pendant des années, depuis que sa femme est morte, je n’avais plus eu aucune nouvelle de lui.

Et aujourd’hui c’est le tour de sa fille...Si je n’interviens pas du moins.

Il me sert un thé - sucré, exactement comme je le bois - et un plateau de mochi minuscules. Malgré les circonstances, il est calme et me sourit, s’autorisant encore quelques politesses avant de me fixer :

“Tu ressembles à ton père. Je sais que pour toi ce n’est pas un compliment mais...”

“Pour vous ça l’est. Je saisis la subtilité.”

“Il t’aimait.”

“Là, vous devenez ridicule. Si mon père a été capable d’aimer quelqu’un c’est ma mère. Trois fois et pas longtemps.”’

Yoshino dissimule un sourire gêné.

“Tu ne devrais pas en parler dans ces termes.”

“Il ne se privait pas pour le faire avec moi, c’est un simple retour de politesse. Comment va votre fille ?”

Il me ressert un peu de thé avant de laisser tomber un nouveau sucre dans ma tasse.

“Ca la tue. Si tu n’interviens pas, je crois que d’ici quelques jours elle sera morte.”

“Je vois. Je ne vous demande pas pourquoi vous avez mis tant de temps à m’appeler ?”

Son sourire était devenu imperceptiblement plus triste alors qu’il se rassoit, toujours très calme.

“Elle paraissait heureuse. Il est difficile de choisir entre le bonheur et la survie. Mais j’ai choisi.”

“Elle va sans doute vous détester.”

“Je préfère ça que la voir morte. Qu’aurais-tu préféré pour ton père, toi ?”

“Mon père n’est pas mort. Du moins il n’est pas considéré comme tel.”

“Ta mère n’y croit pas non plus.”

“Le deuil la foutrait en l’air.” Je réponds en contemplant mon reflet dans le thé brûlant. Sûrement...Mais peut-être qu’elle arrêterait de maintenir la distance avec moi. “Et elle serait obligée de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas : que c’est ma faute.”

“Une idée ridicule.” S’offense Yoshino, m’arrachant un sourire à mon tour. Je bois et me brûle la langue avant de marmonner “Peut-être pas tant que ça. Mais ne parlons plus de ça, je suis venu pour elle. Laissons mon père - mort ou vivant - où il est, il ne mérite pas notre attention.”

Yoshino me guide à travers la maison sans rien ajouter, jusqu’à la chambre et me laisse devant la porte fermée. Il sait qu’il ne doit pas rentrer...il pourrait être tenté de m’arrêter.

“N’hésite...pas.”

“Ce n’est pas mon intention. Mon père ne vous l’a jamais dit ? Dans notre job, l’hésitation c’est presque toujours mortel.” Je souffle avec un sourire que je déteste. Jouer les salopards ça peut être très marrant sur un con prétentieux ou un yôkai belliqueux, nettement moins sur une gamine en train de mourir à petit feu.

J’entre et referme la porte, que je verrouille par un fuda. Mon incantation a dû alerter la fille, derrière le paravent.

“Qui est là ?”

“Kondo Satoru. Je viens m’enquérir de votre santé.”

J’entends du mouvement, devine la silhouette qui se découpe dans la lumière de la seule lampe de la pièce, sans se révéler.

“Encore un médecin ? Papa ne cesse d’en changer.”

“C’est qu’il est très concerné par votre bien-être.”

“Mais je vais bien.”

Elle se met à rire. Un rire de démente.

“Je ne pourrais aller mieux !”

“Ne pariez pas là-dessus. Surtout avec moi.”

J’avance et saisis le paravent avant de le replier légèrement pour la voir. Elle fait peur : ses omoplates saillent, elle a le regard fiévreux des gens qui ont perdu pied, la bouche sèche et craquelées de gerçures, des cernes noirâtres lui fardent les yeux. Et naturellement, elle tient la boîte entre ses mains.

“Qui êtes vous pour m’affirmer ça ?”

“C’est une jolie boîte que vous avez là, Madoka-kun.” Je tends la main vers elle “Vous me la montreriez ?”

“Ho...” Elle rit encore mais resserre les doigts dessus “Non ce n’est qu’une vieille boîte. J’allais la jeter.”

“Laissez-moi le faire pour vous. Vous n’arriveriez pas à la poubelle.”

Et je rapproche encore la main. Elle recule légèrement et son sourire s’éteint alors que ses yeux roulent dans leurs orbites.

“Je le ferai plus tard.”

“Tout de suite, Madoka-kun.” J’énonce lentement en détachant chaque syllabe, la fixant droit dans les yeux “Vous vous sentirez mieux ensuite.” Finalement, je tente de lui prendre et elle se dégage violemment, en sueur, tous les muscles bandés.

“N’y touchez pas...Vous êtes venu me l’enlever...Comme Papa.”

Donc le vieux Yoshino a tenté d’enrayer la mort lente de sa gosse...Je comprends mieux sa résignation et sa décision de me charger du sale boulot. Je dois lui reconnaître ça, il ne me l’a pas refilé par lâcheté.

“Ho non...je ne suis pas comme votre père, moi. Je vous déconseille de me forcer à vous enlever cette boîte.” Je souffle sans cesser de lui sourire.

Madoka recule encore, jusqu’à se rouler en boule contre le mur, sans cesser de me jeter des regards méfiants, les doigts agités de frisson ouvrant lentement le couvercle alors qu’elle bredouille :

“O-O-okâ-san...Tu vois ? On veut encore nous séparer...Papa et maintenant un autre. Ils veulent tous que j’arrête de te voir. Mais je les empêcherai...oui, oui, je les empêcherai, okâ-san, tu ne dois pas t’inquiéter.”

Pfuuuuu...Il aurait dû m'appeler avant. Ca ne va pas être marrant de la sauver, elle est complètement partie. Je m’avance pour qu’elle ne puisse plus m’éviter et elle lève des yeux de bête traquée vers moi.

“Votre mère n’est pas là, Madoka-kun. Ni dans cette boîte ni dans cette pièce. Elle est morte. Il y a combien ? Cinq ans ? Six, peut-être ? Elle n’avait aucune raison de revenir, pas même vous.”

Je sais : on pourrait croire que ma subtilité naturelle a encore frappé mais à vrai dire, dans son état, la diplomatie n’a plus de prise. Elle me tuerait pour garder ses illusions. Et son père a été clair : il veut que je la sauve, j’ai carte blanche pour ça. Madoka me toise et autour d’elle, les murs se mettent à trembler.

“Sortez.”

“Vous essayez de m’intimider ? Méfiez-vous, ça ne sera pas sans conséquence...vous pouvez me donner cette boîte et nous en resterons là. Sinon...”

“SORTEZ !!!”

Le paravent vacille et semble soudain basculer sur moi. Je le repousse et sors une poignée de fuda :

“C’est vous qui voyez.”

Le sol se met à trembler à son tour et je vois du coin de l’œil la bouilloire qui se soulève de son socle. Je savais qu’elle ne me faciliterait pas la tâche mais je ne la pensais pas aussi décidée. Je n’ai pas le temps de commencer mon incantation avant de me baisser pour esquiver le projectile, sifflant de douleur quand un peu d’eau bouillante m’asperge les chevilles.

“C’est la colère d’okâ-san ! C’est vous qui la provoquez ! Allez vous-en, laissez nous !”

“Ce n’est certainement pas elle qui est en train de m’envoyer le mobilier dans la tronche, mais vous. Ce truc que vous prenez pour votre mère est en train de vous tuer. Et comme vous refusez d’entendre raison...”

Mon shiki se matérialise autour de mon épaule, une sorte d’immense grue dont l’interminable cou s’enroule autour de mon buste tandis que sa tête - totalement recouverte d’un masque - se penche vers Madoka en sifflant. Elle arrondit les yeux, terrifiée et je m’avance davantage pour la bloquer contre le mur.

“Pour les tours de passe-passe, désolé mais j’ai un temps d’avance.” Je lui souffle avant de saisir la boîte. Autour de moi, toute la chambre semble prise de folie, les objets roulent au sol dans un fracas épouvantable, tous les murs vibrent. Madoka s’agrippe de toutes ses forces, puis sans crier gare, tente de m’attraper la gorge en me mordant.

“Je vous tuerai !! Je vous tuerai vous et papa si vous essayez !”

“Tu seras morte avant. Si tu ne lâches pas ce truc, tu va avoir mal. Une fois...”

Elle hurle et j’évite une deuxième salve de bouilloire.

“Deux fois...Madoka-kun, ne m’obliges pas...”

Mais je n’y crois déjà plus. La dernière personne que j’ai sauvée d’un truc semblable - un amoureux transi - j’avais réussi à raisonner la parcelle de conscience qui lui restait. Cette fille est totalement bouffée par ses illusions, il n’y a plus rien à quoi je puisse me raccrocher. Mon shiki se déroule brusquement et fond sur elle, lui attaquant le visage.

“YAMETE !!! Arrêtez-le !! Okâ-san, aide-moi, AIDE-MOI !!!”

Serrant les dents, je tire mais elle ne lâche toujours pas. Alors je saisis un doigt et je le comprime...jusqu’au craquement. Malgré ses cris, elle se cramponne encore et je dois en attraper un second, que je casse net d’une pression. Dans son état, c’est comme s’acharner sur du bois mort. Et enfin, elle desserre sa prise et je parviens à lui arracher la boîte, en sueur, les forces sapées par le maintien de mon shiki, qui s’évapore aussitôt. Elle a le visage constellé d’éraflures mais toujours ses deux yeux...A quelques secondes près, je rendais une aveugle à Yoshino. Elle pleure convulsivement sur le sol, tenant son index et son majeur brisés, le visage tendu de souffrance...Mais le regard à nouveau conscient.

Je me redresse sans la toucher. Je ferais pire que mieux et mon travail est terminé ici. Gardant la boîte fermement serrée contre moi, je sors à reculons, sans la quitter des yeux...Mais elle n’est plus en état d’essayer de me la reprendre.

***
“Le médecin a presque terminé.”

Yoshino soupire et vient s’asseoir en face de moi.

“Il va pouvoir regarder tes chevilles. Tu es brûlé ?”

“Superficiellement. Rien que je ne puisse arranger, pas la peine de me faire tartiner de crème. Comment va-t-elle ?”

“Elle a l’air d’avoir partiellement retrouvé ses esprits mais le médecin trouve que tu y es allé un peu fort.”

Ha, l’art de l’euphémisme...J’ai cassé deux doigts à une gamine qui est encore sous le choc, je doute que le médecin ait été aussi cool dans son jugement. Depuis qu’il est arrivé, je joue avec la boîte, pensif.

“Tu ne l’exorcise pas ?”

“Pourquoi je ferais ça ?”

“Hé bien, ce qu’elle contient...”

Je fais la moue et de deux doigts, ouvre largement le couvercle. Yoshino se fige et je me contente de le fixer comme si je venais de lui faire une mauvaise blague, ce qui est plus ou moins le cas :

“Inutile de chercher vos pilules pour le cœur, Yoshino-san. Il n’y a rien de dangereux là-dedans.”

“Mais...Et Madoka ? Ca a bien failli la tuer !”

“Ha. Donc vous allez brûler toutes les cordes de la maison au cas où il lui vienne l’idée de se pendre ? Je vous le répète : il n’y a rien de dangereux dans cette boîte. Vous m’avez bien dit que Madoka ressemble beaucoup à sa mère ?”

“Ou...Oui, en effet. Ma Kaori était encore assez jeune quand elle nous a quittés et Madoka lui ressemble de plus en plus. Ce n’est pas elle qui a tenté de...”

“Pourquoi votre femme voudrait tuer sa propre fille ?” Je rétorque “Il n’y a que dans certains clans qu’on voit ça. Voilà l’assassin de Madoka.”

Plongeant la main dans la boîte, j’en retire un petit objet rond et plat que je pose devant lui.

“Un...miroir ?”

“Vous n’avez jamais entendu la légende de la jeune fille et la boîte ? Votre femme a dû donner celle-ci à Madoka avant de mourir en lui disant qu’elle serait toujours là pour elle, ou un truc du genre. Le reste est juste une forme d’automutilation, si je puis dire. Madoka s’est fabriquée une présence et y a brulé presque tout son âme, pour qu’elle soit parfaite, pour croire que c’était bien sa mère là-dedans.”

Il prend le miroir et le contemple, silencieux. Puis son visage se crispe et il porte une main au visage en inspirant, masquant ses yeux.

“Kami-sama...Une illusion...”

“La force d’un esprit troublé est terrifiante, vous n’avez pas idée de ce qu’il peut faire. Madoka a réussi à soulever des objets par sa seule pensée alors qu’elle n’a pour ainsi dire aucun don. Son corps n’avait pas autant de résistance mais je pense que nous sommes intervenus à temps.”

“Et si elle avait eu...un don ?”

“Vous ne seriez probablement plus là tous les deux.” Je me lève et m’étire “Mais les gens comme moi sont rarement victimes de ses phénomènes. Nous sommes supposés maîtriser parfaitement notre esprit.”

“Cela s’est déjà produit dans le clan Kondo ? ”

Mon sourire devient narquois.

“Si c’était le cas, vous pensez que je l’ébruiterais ? Bien, Yoshino-san, j’ai terminé ici. Je vous conseille de détruire ça.”

Je lui désigne la boîte et le miroir.

“Et vous souhaite bon courage, ainsi qu’une longue, très longue existence à Madoka-kun. Qu’elle se rassure, je veillerai à ne plus reparaître devant elle.”

Après un salut en règle, il me raccompagne à la porte et me serre doucement les mains en me dévisageant une dernière fois.

“J’ai une dernière question, si tu le permets. Si d’aventure ton père devait me contacter comme il y a quelques années, as-tu un message à lui faire passer ?”

“Oui. Un seul.”

Je me dégage en douceur et referme mon blouson.

““C’est pas la peine de revenir”. Bonne soirée, Yoshino-san.”

****

Hé oui cette semaine, on ne nage pas dans l’allégresse et l’humour au rabais. M’enfin comme vous pouvez voir, je suis assez peu d’humeur à me taper sur les cuisses. Je pense que ce sera un peu plus cool dans le prochain post : ceux qui me suivent se souviennent peut-être que j’ai une dette envers une certaine personne pour m’avoir aidé. Je viens de recevoir la facture, ce qui n’a considérablement PAS arrangé mon humeur.

 

 _____________________________________

 

Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/druidlabs/5500957989/

Retour à l'accueil