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Vous avez déjà démarré un dossier dans votre boulot où tout semble limpide, les éléments qui le composent sont clairs, les intervenants des têtes connues, bref, vous avancez dans une motte de beurre, pétri d’expérience et de suffisance.

 

Pour poursuivre l’analogie, je dirais que le beurre sous les pieds a toutes les chances de vous provoquer une mémorable gamelle.

 

Mon client pré-découpé évoqué lors de mon précédent post présentait des symptômes bien connus...à un détail près.

 

Et vous savez que moi, les détails…

 

***

 

“Il n’y a rien.”

 

Après m’être promptement remis de ma gueule de bois-chêne-plutôt-que-sapin en ingurgitant mon vieux remède yôkai pour situations désespérées, j’ai demandé à mon client de me porter m’emmener sur le lieu de son agression.

 

Lequel est remarquablement vide, si on excepte le sang au sol, de petites traînées qui s’amenuisent entre les traces de pas de Fujita.

 

“C’est assez cohérent avec ce que je vous ai raconté, Kondo-san. Je n’ai rien vu.”

 

“Répétez-moi comment ça s’est passé ?”

 

“J’étais de dos. J’ai entendu un sifflement qui allait en s'intensifiant, je me suis retourné par réflexe et quelque chose m’a entaillé le dos et les poignets. J’ai réussi à me mettre à courir pour me réfugier dans la librairie universitaire qui est à une centaine de mètres de nous.”

 

“Hmmmm...Et vous avez eu mal ?”

 

“Non, j’aime ça.”

 

“Qu’est-ce que je vous ai déjà dit à propos des sarcasmes ? Allez piquer le texte de quelqu’un d’autre ou je vais me voir obligé de vous signifiez mon mécontentement. Douloureusement.”

 

“Vous, vous n’avez pas dessaoulé.” Constate Fujita en croisant les bras, grimaçant sous la tension de ses épaules.

 

“Si j’étais encore imbibé, j’aurais probablement tenté de mettre mes phalanges sur votre arête nasale, j’aurais mal visé et vous seriez borgne. Vous voyez bien que je suis clean. Bon. Question bonus : avez-vous ressenti un courant d’air ?”

 

“Un courant d’air ?”

 

“Comme celui qui vous traverse les oreilles. Mais dans le visage, lorsque vous vous êtes retourné.”

 

“Il y a eu une sorte de bourrasque,oui...Mais comme le vent soufflait, je n’ai pas considéré que c’était une information importante.”

 

Me redressant, je masse mes tempes, encore légèrement douloureuses. Il va me falloir un solide repas pour contrer l’effet du remède yôkai, probablement en train de faire fusionner mes intestins entre eux.

 

“Et un choc contre la tête, juste avant l’attaque ?”

 

“Je...maintenant que vous le dites...c’est allé vite mais je crois…”

 

Il “croit”. On est pas sortis du sable s’il soupèse chaque mot et la situation dans mes organes internes à jeun reste précaire. Me retournant, je lui colle une claque à l’arrière de la tête, le faisant violemment tressaillir et lui arrachant un cri de douleur.

 

“Vous avez pris un coup, sans quoi vous couineriez pas comme ça. C’est un kamaitachi qui vous a attaqué.” Je marmonne en fouillant mes poches. Je n’ai pas de monnaie. Ni de carte bleue. Ni mes clefs...je suis bon pour attendre que la gamine rentre de l’école, comme d’habitude. Par quatre degrés, la journée va être sympa.

 

“Un...un quoi ?”

 

“Vous étudiez le folklore ou les règles du poker en cours ? Un kamaitachi, un trio de belettes faucilles, les esprits du vent.”

 

Alors que je suis des yeux les traînées de sang, je note qu’elles s’épaississent, un peu en retrait de la ligne droite que mon client paraît avoir suivi jusqu’à la librairie.

 

Ho...ho…

 

“Vous dites que vous avez filé tout droit ?”

 

“Oui, sans réfléchir.”

 

Mais les traces s’allongent...et il y a des éclaboussures, à présent. Ho...merde...Je remonte dans le passage avant de déboucher dans une des ruelles adjacentes, une impasse coincée entre deux immeubles. A la vue d’une main dépourvue de poignet et de bras à l’autre bout, je pile. Fujita me bute dedans et me contourne.

 

“Kondo-san ?”

 

“Vous craignez la vue du sang ?”

 

“Non.”

 

Du monceau sanguinolent de membres répandus au sol, je distingue une autre main intacte et un mollet constellé de coupures.

 

“Super. Vous allez pouvoir me dire combien de corps il y a en recomptant les morceaux pendant que j’appelle la cavalerie.”

 

Fujita se couvre la bouche, les yeux écarquillés et doit prendre appui sur le mur, inspirant profondément avant de s’approcher...Lorsque je le vois s’écrouler à genoux, je grimace.

 

“Vous connaissez ?”

 

“C...C’est Yoriko...ma...ma….copine.”

 

“C’était. Passez-moi votre portable, j’ai oublié le mien.”

 

La commission de sécurité va adorer apprendre que des belettes faucilles enragées se baladent en ville...Et là, je me vois pas gérer le cadavre et son petit ami sans un coup de main.

 

***

 

Un malheur n’arrive jamais seul, on le sait tous, je pense.

 

Mon malheur à moi était une tête familière, que je n’avais pas spécialement envie de croiser et pour qui c’était sans doute réciproque : l’inspectrice Mariko, une zélée représentante de l’ordre qui juge que ma place est dans un asile.

 

“J’ai pas appelé le service de circulation mais les vrais flics, pourtant.”

 

“En effet.”

 

Elle croise les bras sur la poitrine pendant que son équipe s’active autour du cadavre et me jauge de haut en bas.

 

“Figurez-vous que suite à ma rétrogradation après notre petite excursion, on m’a “proposé” un poste dans ce service. “Sécurité ésotérique” du territoire, pour employer le terme administratif correct : cela consiste apparemment à s’assurer que les agents du gouvernement ne commettent aucun abus. Certaines personnes ont trouvé que je ne travaillais pas si mal même lorsque je vous ai dans les jambes.”

 

“Vous me faites rougir, inspectrice. Moi qui pensais que vous vous étiez juste fait virer, vous me fendez le coeur, pour ne pas dire que vous me cassez autre chose.”

 

M’ignorant, Mariko s’avance jusqu’au corps, qu’elle examine avant de jeter un oeil par-dessus son épaule.

 

“Votre diagnostic, Kondo ?”

 

“Belette faucille.”

 

“Traduction ?”

 

“Le kamaitachi est un trio de yôkai, des esprits du vent : ils ont des griffes aussi effilées que des rasoirs et lacèrent leurs victimes...Sauf qu’en général ils ne les tuent pas. La demoiselle n’a pas eu de chance.”

 

Mariko plisse les yeux.

 

“Pas de chance ? C’est ça votre conclusion ?”

 

“On peut pas être tout le temps bon.” Je réplique avec un petit sourire, avant que l’inspectrice ne vienne se planter devant moi et me dévisage avant de sourire à son tour.

 

“Vous empestez l’alcool. Combien de grammes me révélerait un petit test ? Suffisamment pour un tour en cellule, vous croyez ? Figurez-vous que je viens d’y faire boucler deux apprentis yakuza qui sont las de se battre entre eux…Vous voyez, Kondo, j’aime jouer, moi aussi. Votre diagnostic, je vous prie.”

 

Je ne sais pas ce qui est pire avec Mariko : qu’elle veuille me faire enfermer ou qu’elle estime malgré tout avoir ponctuellement besoin de moi.

 

“Les belettes faucilles fonctionnent par trois. Celles-ci n’étaient que deux, apparemment, perturbant le déroulement de l’attaque : la première étourdit la victime par un coup derrière la tête, la seconde la lacère et la troisième la soigne, mettant un terme à l’assaut. Si la troisième belette ne se manifeste pas, la seconde continue jusqu’à une issue fatale.”

 

“Deux ? Vous avez des preuves ?”

 

Mon regard se porte sur Fujita.

 

“Des certitudes. Le petit ami s’est fait attaquer il y a quelques heures et a réussi à leur échapper. La principale caractéristique des plaies infligées par les belettes faucilles, c’est l’absence de douleur : vous rentrez chez vous sans même vous apercevoir que vous pissez le sang, du fait des soins apportés par le yôkai lui-même. Mais pas ici. Il a ressenti la douleur immédiatement et le kamaitachi s’est acharné. La fille est sans doute venue le chercher et n’a pas eu de chance, je vous le répète. Vous voyez, inspectrice,je n’ai pas triché, juste omis de menus détails.”

 

Et je la salue alors qu’elle soupire :

 

“Est-ce que cela signifie qu’il risque d’il y avoir d’autres victimes de ces belettes ?”

 

“C’est envisageable, pour ne pas dire probable.”

 

Ce qui veut dire que quoi qu’il ait pu lui arriver, je dois retrouver la troisième belette, en espérant qu’elle ne se soit pas fait dézinguer ou ça va vraiment être la merde. Les kamaitachi doivent toujours être éliminées toutes les trois, sous peine de perturber la ou les survivantes et de les voir devenir agressives, comme c’est le cas ici.

 

Les subordonnés de Mariko sont en train de rassembler ce qui reste de la gosse et j’imagine, durant une fraction de secondes, les trottoirs de Tokyo jonchés de cadavres déchiquetés. Je DOIS retrouver ces saloperies de belettes et si je ne déniche pas leur copine, les éliminer.

 

Si c’était si simple…

 

Tuer un kamaitachi c’est affaiblir le vent, perturber l’équilibre entre lui et les humains, commettre un meurtre que les autres yôkai ne me pardonneront pas : les belettes faucilles ne sont pas considérées comme nuisibles, les tuer serait une offense grave. Et expliquer à ces foutus yôkai que trouver des gens en kit dans tous les coins de la métropole ne va pas faire kiffer les flics ne sera pas un argument recevable. Sans compter Mariko, qui ne me lâchera  pas tant que je n’aurai pas résolu le problème.

 

Alors que je considère les peu réjouissantes options que j’ai à disposition, je sens un souffle froid contre ma nuque et relève la tête. Ce bruit…

Fujita est interrogé par deux agents, adossé au mur, encore sous le choc, Mariko examine le corps, personne ne semble avoir remarqué.

 

Pas d’erreur, le vent se lève...et mon sixième sens  hérisse ma peau, un violent frisson me parcourt l’échine, comme une décharge d’alerte. Nous sommes dans un cul-de-sac, presque en rang d’oignon entre les murs des bâtiments, autant dire exposés.

 

“A TERRE !”

 

J’ai crié sans réfléchir, me jetant au sol par réflexe alors qu’une bourrasque s’engouffre dans l’impasse. L’un des agents hurle et le sang gicle de ses bras alors qu’il les lève en protection. Je lui saisis la cheville pour le faire basculer en arrière pendant que Mariko, plus vive, saisit Fujita pour le plaquer. Au-dessus de ma tête, j’entends le sifflement des griffes des belettes faucilles, qui tournoient, puis s’immobilisent sur un des murs de l’allée, quelques secondes. Leurs pattes s’affinent sur une épaisse partie osseuse et recourbée, effilée comme une lame de faux. Un seul coup doit ouvrir la peau comme du beurre. Repoussant l’agent à qui j’ai évité de finir en puzzle mille pièces, je me redresse pour fixer les deux yôkai, qui m’examinent en penchant leurs petites têtes.

 

Comme je le pensais, elles ne sont que deux, longues comme mon bras, leur pelage blanc est encore taché de sang, tout comme leurs extrémités.

 

Elles sifflent brusquement et, prenant appui sur leurs pattes arrières, se projettent depuis le mur, se mettant à tournoyer en direction de Fujita, devenant totalement invisibles en moins d’une seconde, soulevant un nuage de poussière.

 

“Protégez Fujita, Mariko !”

 

Empoignant mon mala entre le pouce et l’index, j'égraine les perles en priant la divinité du vent de me prêter sa force et un nouveau tourbillon se forme autour de moi, l’air me fouettant férocement le visage, avant que je n’envoie une bourrasque contre les belettes faucilles, les faisant dévier de leurs cibles au moment où elles entament l’uniforme de Mariko, couchée sur Fujita. Grimaçant, elle sort son flingue et je l’engueule :

 

“Rangez ce machin ! Vous allez trouer la peau à un courant d’air ? Emmenez-le à couvert, elles nous lâcheront pas tant qu’il sera à portée !”

 

Je reprends ma prière et le vent m’enveloppe à nouveau, brouillant ma vue, asséchant mes yeux alors que les belettes se reprennent et tentent un nouvel assaut, à l’instant où Mariko relève Fujita pour le traîner en direction d’une des portes de service. Je m’interpose et sens aussitôt la puissance des deux mouvements d’air qui se heurtent, me faisant inexorablement reculer.

 

“VITE !”

 

Je ne vais pas tenir. Les Kamaitachi sont les divinités mineures du vent et je ne suis qu’un serviteur à qui on jette quelques misérables rafales pour qu’il ferme sa gueule alors qu’en face, une seule de ces créatures a la puissance d’un ouragan miniature. Autant lutter contre un char d’assaut avec un couteau de cuisine, même aiguisé au point de couper un cheveu en deux, il vous donnera seulement l’air pathétique. Mes pieds ne me soutiennent plus et mon invocation faiblit alors que les belettes, me sentant leur céder du terrain, redoublent de puissance, rendant leur sifflement presque assourdissant. Derrière moi, j’entends des coups répétés, sans doute Mariko tente-t-elle d’enfoncer la porte.

 

“KONDO !!! Venez !”

 

“Riche idée, comme ça elles auront plus qu’à se faufiler derrière moi ! FERMEZ CETTE PUTAIN DE PORTE ET BARRICADEZ-LA !”

 

Mon mala explose, répandant ses perles au sol dans un cliquetis avant que je ne sente mon corps, abandonné par le vent qui me protégeait jusque là être soulevé et jeté contre la porte qui vient de se refermer. Sonné, j’ai juste le temps de me recroqueviller pour protéger mon visage et ma gorge alors que le kamaitachi fond sur moi. La douleur cuisante des coupures succède à la sensation de mon blouson qui se déchire et la poussière me rentre dans la bouche et le nez, me faisant suffoquer. Je tente de ramper hors de leur portée et vois la peau de ma main s’ouvrir, céder et mon sang, emporté par la puissance du vent, former de minuscules arcs de cercles qui éclaboussent mes poignets et mon visage. Je reste à terre, les yeux fermés, tentant en vain de reprendre mon souffle...et peu à peu...

 

Est-ce que je rêve...ou le vent est en train de faiblir ?

 

Le sifflement s’amenuise, tout comme la sensation de douleur brûlante sur ma peau et mon dos quasiment à nu.

 

Elles se replient. Le souffle retombe et je me recroqueville, immobile, figé par l’appréhension, jusqu’à ce que le silence revienne dans l’impasse. Je suis sonné, déboussolé et c’est la voix de Mariko qui me tire de mon hébètement alors que je sens ses mains se poser sur mon dos.

 

“Kondo !!! Vous avez besoin d’un médecin ?! Appellez une ambulance !”

 

“Ça va...Ça va.”

 

J’ai les mains rouges de sang et le dos quasiment nu , mon blouson et mon sweat pendent en lambeaux. Je tousse, essuyant la poussière et le sable dans mes cheveux.

 

“C’est surtout mes fringues qui ont pris. Une bouteille de désinfectant et quelques dizaines de pansements suffiront. Fujita va bien ?”

 

Mariko fait signe à un de ses hommes, qui sort de l’impasse pour aller jusqu’à la voiture.

 

“On va vous chercher ça. Fujita est choqué mais entier et je m’étonne que ça vous intéresse.”

 

“Voyons, inspectrice, je suis un héros, rien ne me tient plus à coeur que le bien-être de mes concitoyens. C’est eux qui me payent après tout. Et puis…”

 

Je me relève lentement, endolori et encore tremblant, si bien que je m’adosse au mur pour regarder Fujita, planqué dans l'encadrement de la porte.

 

“J’ai besoin de lui pour retrouver la troisième belette.”

 

“M...moi ? Mais Kondo-san, je ne sais même pas pourquoi elles m’ont attaqué…”

 

“C’est pas le pourquoi qui m’intéresse mais le où, Fujita-san. Les belettes faucilles ont l’habitude de suivre leurs victimes avant de les attaquer. Il va falloir vous souvenir de vos dernières quarante-huit heures et dans les moindres détails…”

 

Je peine à bouger mes doigts, ça fait un mal de chien et mon mala est irrécupérable, j’ai piétiné une partie des perles et les agents sont en train de les achever.

 

“Parce qu’à moins que vous comptiez vivre sous terre, le prochain après votre copine, c’est vous.”


A SUIVRE...

 

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Une petite nouveauté dans la partie Fanart : un cadeau d'Axelle TBK, plutôt original, d'ailleurs. Ca ne se regarde pas mais ça s'écoute et les heureux propriétaires du tome 2 de Kakurenbô reconnaîtront sans doute la chanson...

 

Enjoy !

 

Je me revois presque dans le club lors de ma rencontre avec Kokuen...


 

 

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