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Ma valise est prête.

 

Comme tous les ans, départ pour Saitama d’ici une heure et comme d’habitude, je suis à la bourre. Quand je disais que ma valise était prête, je sous-entendais que moi je ne l’étais pas.

 

Mais je ne vous ai pas oubliés pour autant puisque nous avions une petite affaire en souffrance, il me semble.

 

****

 

Silence…

 

J’ai le sentiment de flotter...Je sais que je ne dors pas.

 

Pas tout à fait.

 

Je perçois l’aura de Mariko, à quelques centimètres de moi et le vrombissement léger du chauffage.

 

Mais je ne suis pas réveillé non plus et une sensation étrange m'oppresse la poitrine, comme si on était en train de la placer dans un étau sans réellement le serrer.

 

Tu ne les tueras pas…

 

Je me crispe légèrement, devine un mouvement à côté de moi. Sans doute Mariko a-t-elle perçu ma tension soudaine.

 

Tu n’en as pas le droit. Tu entends ?

 

L’étau se resserre et je perçois un sifflement dans mes oreilles, familier et menaçant.

 

“Kondo ? Kondo ??!”

 

Je grogne et repousse la main qui me secoue avant de me rouler en boule et de me tourner sur le côté, la tête contre la vitre de la voiture.

 

“Kondo !”

 

Mariko déboucle sa ceinture et saisit les lambeaux de mon blouson pour tirer dessus, m’obligeant à revenir à ma position initiale, mon genou cognant contre le levier de vitesse.  J’émerge péniblement, me redressant dans mon siège.

 

“Vous comptez me tabasser aussi ?”

 

“Vous êtes encore en train de dormir !”

 

“J’étais.” Je rétorque en frottant mon genou endolori, jetant un regard noir à l’inspectrice, qui prend appui sur le volant en me dévisageant. “Je rattrape ma nuit, que j’ai passée sur mon palier, dans le froid. Vous n’êtes pas charitable, Mariko-san.”

 

“Nous sommes en service ! Quel agent gouvernemental se permettrait de dormir pendant le service ?”

 

“Manifestement, un agent qui a pioncé sur son paillasson. Nous sommes en planque depuis le début de la soirée, vous allez me faire chier comme ça encore longtemps ?”

 

“Nous ne sommes plus vraiment en soirée.”

 

Me penchant légèrement, j’embrasse l’extérieur du regard. Le soleil est en train de se lever sur le port de Keihin, plutôt calme ce matin, les quelques grues ne se sont pas encore mises en mouvement, du moins pas celles que nous voyons depuis la voiture.

 

“Il s’est passé quelque chose ?”

 

Mariko soupire.

 

“Comment voulez-vous que je le sache ? Celui qui pourrait me le dire dormait.”

 

“Parce qu’une belette longue comme le bras avec des lames à la place des pattes qui s’écrase sur votre pare-brise, c’est discret ? Vous avez besoin d’un ophtalmo plutôt que d’un onmyôji.” Je grogne, exaspéré, essayant d’étirer un peu mes jambes “Je vous rappelle que nous sommes venus ici pour qu’elles nous suivent. Enfin qu’elles le suivent.”

 

Je jette un rapide coup d’œil à Fujita,profondément endormi sur la banquette arrière, et résiste à l’envie de reculer le siège pour le réveiller.

 

“On va l’utiliser comme appât si elles ne s’amènent pas.”

 

“Très drôle.”

 

“Je suis sérieux, inspectrice. Si le kamaitachi ne nous suit pas, il risque de faire des ravages en centre ville et je préfère risquer la vie de l’imbécile qui a provoqué tout ça que celles de citoyens anonymes, figurez-vous.”

 

Tapotant le tableau de bord, j’examine les coupures sur mes mains.

 

“Ou la mienne.”

 

“Kondo, il a simplement voulu voir une de ces...belettes-faucilles de près. Très bien, il a effectué un rituel interdit pour les appeler, très bien, vous êtes furieux. Il n’a pas provoqué sciemment les yôkai, il a commis une imprudence qu’il paye assez cher, faites preuve d’un peu de mansuétude, une fois dans votre vie.”

 

Mariko secoue la tête.

 

“Vous avez vraiment la conscience desséchée. Ce sont deux gamins qui ont joué avec le feu, pas des criminels.  Et puis rien ne prouve que le rituel qu’ils ont mené ait pu tuer une des belettes-faucilles…”

 

“Ha ! Résumons…”

 

Je sors de la poche mon calepin, dans lequel Fujita m’a noté l’emplacement à peu près exact où lui et Yoriko se sont rendus pour attirer le kamaitachi...soit l’endroit où nous nous trouvons, au cœur du port de Keihin, dans la baie de Tokyo. Il ne m’aura pas fallu longtemps pour lui faire admettre que les belettes faucilles ne les avaient pas attaqués par hasard.

 

Ces deux imbéciles les avaient appelées. Et Fujita s’était bien gardé de me le dire.

 

“Avant-hier, Fujita et Yoriko, étudiants en civilisation et folklore décident après quelques recherches sur internet d’essayer d'attirer un trio de belettes-faucilles pour “les étudier”, je cite. C’est bien connu, quand on étudie une créature dangereuse, on se jette dessus sans protection.” Mariko lève les yeux au ciel “Ils viennent à Keihin où le vent souffle en continu, réalisent un rituel foireux - qui consiste ni plus ni moins à attirer le kamaitachi par l’odeur du sang. Peu après ça, ledit kamaitachi devient enragé, manque tuer Fujita et y parvient avec Yoriko parce qu’un des membres du trio manque à l’appel. De la mansuétude ? Ces deux petits cons mettent en danger toute la population de Tokyo pour un devoir de classe, bordel !” Je fais claquer mon calepin sur la vitre.

 

“La belette manquante est probablement ici et nous ne pouvons même pas nous risquer à l’extérieur sous peine que ses frangines viennent nous régler notre compte ! Sans compter la crise que vous allez me piquer si je m’avise de fracturer un seul de ces containers pour en vérifier le contenu ! Entre vous et elles, je ne suis pas certain de ce que je préfère…Et je vous annonce que j’en ai ma claque d’attendre. Nous avons passé la nuit ici, je bouge.”

 

Joignant le geste à la parole, j’ouvre la portière et m’extirpe de la voiture, aussitôt saisi par le froid qui règne sur le port. Le vent souffle à peine, rien ne m’indique une potentielle attaque.

 

“Sortez Fujita. On y va.”

 

“Pas question, c’est une prise de risque inutile. Je ne cautionnerai jamais votre besoin de vous défouler, Kondo.”

 

J’inspire à fond. Je vais avoir des choses à dire au président de la commission lors de notre prochaine rencontre...comme le bénir de m’avoir mis cette emmerdeuse bureaucrate dans les pattes.

 

“Bon, inspectrice, je vais vous présenter les choses autrement : ou bien vous sortez de cette voiture avec l’individu responsable de la merde dans laquelle nous sommes - j’englobe la population de Tokyo dans ce “nous” - ou bien vous appelez la commission pour leur dire d’équiper tous les civils de gilets en kevlar.”

 

Je lui adresse un grand sourire.

 

“Auriez-vous l’amabilité de cesser de la ramener et de me sortir ce môme de la voiture avec la délicatesse qui vous caractérise ou bien vais-je devoir le faire avec la douceur qui ME caractérise ?”

 

Elle sort à son tour et déverrouille la portière arrière.

 

“Si vous lui faites prendre le moindre risque, je le rapatrie.”

 

“Si vous le pouvez encore, dites plutôt. Fini de dormir ?”

 

Fujita relève la tête pour nous regarder, le regard encore embrumé, et j’ouvre grand la portière.

 

“L’air du large, y’a rien de mieux pour se réveiller. Allez, sortez, on a besoin de vous pour le jeu de piste.”

 

“L...Les belettes ?”

 

“Justement, elles attendent plus que vous.”

 

Pendant que Mariko tente de rassurer Fujita et de le convaincre de sortir, je fais quelques pas sur le port, guettant la moindre aura, le moindre signe d’un yôkai.

 

Et cette voix, dans mon sommeil…

 

Une belette faucille ne parle pas, elle n’a pas une conscience assez développée pour communiquer de cette manière, ce sont des créatures qui ne dépassent pas les émotions primitives. Alors qui ?

 

N’importe quel yôkai viendrait m’empoigner par le col en me promettant de me casser la gueule si je m’avisais de faire du mal au kamaitachi, pour qu’il me menace de manière indirecte, j’ai affaire à autre chose…

 

Bon, inutile de traîner.

 

“Pourquoi...pourquoi voulez-vous les attirer ? Hier, vous parliez de les éviter, je vous signale.”

 

Fujita est emmitouflé dans une veste de policier. Il a le regard éteint, les yeux cerclés de bleu...De la mansuétude, hein ? Je déteste quand mon intransigeance se fait refaire le portrait de cette manière.

 

Un môme. Vas-y mollo, Satoru, il a vu le cadavre disséqué de sa copine, tu ne pourras jamais être pire que ce genre d’expérience mais vas-y mollo quand même...

 

“Elles peuvent retrouver la belette manquante en revenant sur les lieux...du moins si c’est bien ici qu’elles se sont séparées. Et comme vous avez été attaqué peu après, je suis tenté de le croire. Rassurez-vous, on est deux pour vous couvrir.”

 

“Hem...Comme hier ? Où vous étiez plus nombreux ?”

 

Petit con.

 

Je lui exhibe ma main pleine de coupures.

 

“J’ai pris les coups pour vous. Et si ça ne vous convient pas, je peux vous les rendre. Vu ? Bouclez-la et suivez.”

 

“Qu’est-ce que vous comptez faire, Kondo ? Déambuler dans le froid ?”

 

“Pas que.”

 

Je m’approche d’un container et plaque un fuda sur le cadenas avant de joindre les mains. Un petit claquement sec retentit et la chaîne glisse, laissant tomber à mes pieds le maillon éclaté.

 

“Vous disiez que plusieurs container étaient ouverts lorsque vous avez effectué votre rituel ?”

 

“Ils déchargeaient, oui.”

 

“On va commencer par là, dans ce cas. Quelque chose à redire, inspectrice ?”

 

Mariko n’a pas bronché, curieux.

 

“Rassurez-vous, je compte le nombre exact de containers que vous allez fracturer.”

 

“C’est pas comme si on allait me mettre en taule pour ça, vous savez.”

 

“Exact puisque la loi n’a pas jugé bon de le faire pour un meurtre.”

 

Fujita me dévisage, abasourdi.

 

“Vous avez commis un meurtre ?”

 

“Oh, rassurez-vous, ça m’est arrivé qu’une fois.”

 

“Ça me rassure, oui…”

 

Le premier container est vide. Je passe au second, les sens à l’affût...mais rien, ni belette, ni coup de vent, à croire qu’elles se sont désintéressées de Fujita. Pourvu qu’elles ne soient pas restées en ville…

 

Mes mains sont gelées mais bien entendu, pas de gants, je ne pourrais pas travailler si je couvrais mes mains. La douleur des coupures couplée au froid qui me mord la peau, c’est un vrai délice, idéal. Au sixième container, j’enfouis les doigts dans mon blouson, frigorifié. Je ne vais quand même pas devoir tous les inspecter ?

 

“Peut-être...ont-ils été déplacés ou embarqués ?” Suggère Fujita qui -enfin - semble avoir mauvaise conscience.

 

“Merci de me remonter le moral. Faites un effort, bordel, où êtes vous allés une fois le rituel terminé, quel chemin avez-vous pris ?”

 

“Nous avons rejoint la station de Yokohama, en passant sous la voie rapide, par-là.”

 

“Et les belettes ne se sont pas manifestées ?”

 

“Non. Pas sur la route vers la station en tout cas.”

 

Où que je regarde, il n’y a que des containers à perte de vue, il me faudrait plus de deux jours pour tous les contrôler et mon intuition me souffle que ça ne colle pas : comment une belette faucille aurait-elle pu rester coincée dans un de ces trucs ? A la vitesse où elles vont, il lui aurait suffit de ricocher sur les parois pour sortir avant que les portes ne soient fermées, sans compter qu’elle aurait plus probablement heurté un docker.

 

Je note alors un éclat métallique entre les containers et me décale pour mieux voir.

 

“Par-là vous dites ?”

 

“Oui, j’en suis sûr, c’était cette direction.”

 

Leur faisant signe de me suivre, je m’enfonce entre les containers, aux aguets, me tendant à chaque souffle de vent, jusqu’à arriver devant un grillage de barbelés. Et de l’autre côté…

 

“Les voilà.”

 

Bien qu’elles soient invisibles à l’œil nu, le sifflement qui émane du bâtiment ne trompe pas. Enfin, bâtiment...c’est surtout un de ces monstrueux amas de tuyauteries chromées qui jonchent la zone industrielle de Keihin et toute la baie, les intestins métalliques du port qui surplombent les presqu’îles et bordent les voies ferrées. Ce bloc-ci comporte trois étages, encadrés de barrières et d’escaliers métalliques ainsi que trois cheminées peintes en rouge et blanc qui crachent un filet de fumée grise, troublée par le mouvement des belettes faucilles qui tournoient tout autour.

 

“Mariko...d’après vous il y a combien d’épaisseur entre les tuyaux d’un machin pareil ?”

 

“A peine de quoi faire passer un homme, je dirais...de profil.”

 

“Autant dire pas grand chose non plus pour un yôkai. On y va.”

 

J’enroule les mains dans ce qui reste de mes manches et empoigne le grillage avant de l’escalader d’un mouvement souple, me laissant tomber de l’autre côté et jetant un œil par-dessus mon épaule.

 

“Vous me suivez ou vous attendez que je vous fasse une autre figure d’acrobatie ? On ne sera pas trop de trois pour passer ce monstre au peigne fin.”

 

“Je fais le tour. Pas question de me ridiculiser pour gagner dix secondes.” Rétorque Mariko, glaciale, en faisant signe à Fujita. “Sans compter que la moindre odeur de sang risque d’attirer les yôkai.”

 

Le sifflement s’amplifie alors et je grimace.

 

“Ils sont alertés. Retournez à la voiture !”

 

Mariko jette un regard en arrière et secoue la tête, avant de commencer à escalader, empoignant Fujita par la chemise.

 

“Ça vous arrive d’écouter ce que je dis ? Je peux pas retenir ces foutues belettes !”

 

Mariko balance pratiquement l’étudiant à mes pieds avant de se recevoir souplement à côté de lui.

 

“Le temps que vous retournions à la voiture, elles nous auront taillés en pièce, Kondo. Il faut se mettre à couvert ! Là-dedans, entre les tuyaux !”

 

Et elle me devance, traînant Fujita derrière elle. Je commence à comprendre pourquoi la commission de sécurité me l’a mise sur le dos, tiens…

 

Me baissant juste à temps pour esquiver une des belettes qui me fonce dessus, je les rattrape et saisis la tête de Mariko pour lui éviter la seconde, avant de désigner les escaliers accolés à la structure.

 

“Moi au dernier, vous et Fujita, les deux autres étages ! Si vous entendez un sifflement, ne réfléchissez pas et baissez-vous si vous ne voulez pas rétrécir ! Allez !”

 

Contournant le bâtiment, je grimpe au pas de course, priant pour que ces saloperies d’esprits du vent ne m’attaquent pas par-derrière, avec le claquement métallique de mes baskets sur les marches, difficile de dire si leur sifflement est proche. Avec un peu de chance, elles se concentreront sur Fujita plutôt que moi et Mariko. Je m’engouffre entre les tuyaux , me collant à eux. Certains sont presque brûlants, je suis forcé d’y aller par à coups ou de contourner, tâtonnant, tordant le cou pour essayer de regarder au sol, palpant de la pointe de la semelle histoire de ne pas écraser la belette faucille. Cherche les traces de lame...même s’il s’agit d’acier, les griffes d’un kamaitachi doivent pouvoir l’érafler… Me mettant à quatre pattes, je me faufile entre les tuyaux avant de voir des étincelles, à quelques centimètres de ma tête.

 

Génial, elles mont suivi…En tout cas l’une d’elle, qui s’acharne contre les tuyaux pour essayer de rentrer. J’accélère et sens alors mon pied se coincer. Putain, c’est pas vrai… Je tords ma cheville, jusqu’à sentir l’articulation m’envoyer des ondes de douleur dans le mollet, en vain.  Me plaçant sur le dos, je prends appui sur mon pied libre et pousse de toutes mes forces, sentant soudain une douleur cuisante, au niveau du talon. Comme...une coupure ?

 

Me redressant, j’arrache littéralement mes lacets pour libérer mon pied et repousse la basket. Les tuyaux sont entaillés et mêmes éventrés par endroits, pas étonnant que je me sois retrouvé pris dedans. Je glisse prudemment la main entre eux et sens le contact duveteux d’une fourrure...poisseuse. Merde.

 

Merde…

 

Palpant encore pour trouver la queue, je la saisis, glissant ma seconde main pour la soutenir.

 

Inutile.

 

Elle est déjà froide. L’une de ses griffes est brisée à l'extrémité et il y a des éclats de métal dessus, elle s’est probablement écrasée à pleine vitesse sur le tuyau au-dessus de moi avant de retomber.

 

“Mariko...MARIKO !! Vous m’entendez ? MARIKO !! Je l’ai retrouvée ! Restez planqués ! Tous les deux, vous m’entendez, restez planqués !”

 

Je tourne la tête vers la seconde belette, qui continue à tourner autour de la structure, cherchant à briser les tuyaux pour m’atteindre. Je dois pouvoir lui faire son affaire sans sortir, à celle-là, si je me débrouille bien. Je passe la main sous mon jean, à la base de mon pied et sors ma dague, comptant les secondes entre chaque passage en m’approchant lentement.

 

Juste un coup. A la vitesse où elle va, peu de chance que j’ai besoin d’y revenir.

 

Si c’est si simple...pourquoi est-ce que ma main tremble ?


Parce que je ne veux pas faire ça, merde ! Que les yôkai aillent se faire foutre, ce n’est pas comme si je voulais me faire bien voir mais je n’ai pas envie de rajouter ce meurtre à mon palmarès...Ma poigne sur la dague se desserre, lentement.

 

Alors ne le fais pas.

 

Je tressaille. Cette fois, pas de doute, j’entends bien une voix dans ma tête...et ce n’est pas un rêve, je suis parfaitement réveillé. Les mots sont distincts, bien qu’ils semblent résonner, comme lointains.

 

Sors celle-ci. Sors. Sors. Maintenant. Sors, onmyôji. Ou je le fais.

 

Étrange comme cette petite phrase, soufflée à l’intérieur de votre tête prend des allures de menaces parfaitement tangible et sérieuse. Serrant le cadavre de la belette contre ma poitrine, je me fraye un chemin à travers les tuyaux, prenant quelques secondes avant de plonger hors de la structure, protégeant mon visage d’une éventuelle attaque. Je m’immobilise, sur la défensive.

 

Les deux belettes sont là.

 

Dardant sur moi leurs yeux noirs, elles se tiennent dressées sur leurs pattes arrières. Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

 

Ne bouge pas. Elles ne vont pas attaquer. Ne bouge pas.

 

Et une bourrasque soudaine s’engouffre entre les poteaux métalliques, me frappant violemment au visage et m’empêchant de garder les yeux ouverts alors que la fumée des installations voisines se rabat vers moi. Toussant, je lève le coude et entrouvre difficilement les paupières pour essayer de distinguer quelque chose...Je vois une masse pâle se mouvoir, avant de s’approcher de moi. Ça ne ressemble pas à une silhouette humaine, ni animale...Reculant légèrement pour me mettre plus à couvert, je reprend mon souffle alors que la chose arrive à ma hauteur.

 

C’est une main.

 

Une main...

 

Une immense main à la peau verte et aux très reconnaissables tatouages, munie de longues griffes noires et d’une peau parcheminée qui se présente, paume ouverte, devant moi.

 

Donne.

 

Dans mon dos, j’entends un claquement métallique régulier, puis la voix de Mariko, qui meurt instantanément avant d’avoir prononcé la dernière syllabe de mon prénom. Lentement, je lève les bras et dépose la belette dans l’énorme main, qui se retire, marquant une pause devant les deux autres yôkai pour leur laisser le temps de grimper à l'intérieur. Puis, elle disparaît, me laissant voir un morceau de peau entre les tuyaux...Je crois que c’est un nombril au milieu mais je n’en suis même pas sûr. Le vent reprend, plus violent, faisant vibrer la structure sur ses bases et je m'agrippe à un des tuyaux, avant qu’un grondement n’emplisse toute ma tête, jusqu’à rendre mes tempes douloureuses.

 

C’est bon pour cette fois, onmyôji.

 

Et le vent s’arrête.

 

Je m’écroule à genoux, le cœur tambourinant à m’en faire mal, alors que Mariko, figée derrière moi, doit inspirer à plusieurs reprises dans une sorte de hoquet avant de demander :

 

“Kami-sama...Kondo...Qu’est-ce-que c’était ?”

 

“La réponse est dans votre question.”

 

Je me redresse difficilement, encore chancelant avant de m’avancer au bord de la plate-forme. Tout en bas, le béton est fendillé, dessinant la forme d’un pied faisant pratiquement deux mètres.

 

“C’était un Dieu.”

 

***

 

Tout mon dos est douloureux et je suis encore transi malgré le café - odieusement dégueulasse et trop sucré - qu’un des agents a posé devant moi. Je le bois du bout des lèvres pendant que Mariko pianote sur son clavier. Elle s’interrompt, plissant les yeux.

 

“Comment l’écrivez-vous ?”

 

“Fûjin. Kanji du vent et kanji du dieu. Vous êtes pas réellement en train d’écrire un rapport dans lequel vous expliquez qu’un géant de plusieurs mètres est venu récupérer les belettes faucilles ?”

 

“J’y précise même le nombre d’infractions que vous avez commise.”

 

Je soupire et repose mon gobelet. Même si je suis gelé et complètement crevé, je ne peux pas décemment boire ça. J’aurais même des scrupules à le balancer dans la plante verte à côté du bureau, en fait.

 

“Kondo… Comment...Enfin pourquoi ce...dieu a-t-il attendu pour intervenir puisque c’était si simple ?”

 

“Pour un dieu, nos menus problèmes avec les yôkai sont l’équivalent d’une dispute dans une cour de récré, Mariko-san.” Je m’étire et pose négligemment mes pieds sur le bureau, me faisant repousser aussitôt. “Il avait mieux à faire que de s’en soucier...du moins tant que ses rejetons ne risquaient pas de se faire casser la gueule par la vilaine brute de l’école - moi, en l'occurrence, supportée par la maîtresse - vous - et par le lèche-cul de la classe - Fujita. L’analogie est-elle suffisamment parlante pour vous ?”

 

“Je crois que oui. Ce qui est étonnant, c’est que nous en soyons sortis indemnes.”

 

“L’offense n’était pas assez grave pour justifier un châtiment, j’imagine. Il nous a collé la trouille pour s’assurer que ça ne se reproduirait pas. Ce qui sera le cas tant que les amateurs ne s’amuseront pas à vouloir étudier les yôkai mais on sait tous les deux que personne n’est assez con pour ça, hmmmm ? Sinon, pour mes infractions, que comptez-vous faire ? Une feuille de score ?”

 

“En quelque sorte.”

 

Elle repousse son propre gobelet et fait glisser dans ma direction deux feuillets aggrafés. Une amende.

 

“Aaaaah, vous ne changez pas, inspectrice. Mais lorsque je suis dans l’exercice de mes fonctions, j’ai le droit d’outrepasser certaines règles dans l’intérêt du civil que je suis chargé de protéger. Fujita-san pourra témoigner.”

 

“Oh mais ce n’est pas pour avoir ouvert ces containers, Kondo.”

 

“Trouble à l’ordre public ?”

 

“Votre petite cuite de la nuit dernière a laissé quelques traces, notamment sur les caméras de surveillance à Ueno. J’ai été “charitable” et considéré que vous n’étiez pas dans l’exercice de vos fonctions, ce qui fait de vous un simple citoyen alcoolisé et vous vaudra juste une prune.”

 

A côté de moi, l’imprimante se met à ronronner alors que Mariko reprend son café.

 

“J’imagine que vous n’avez aucun moyen de paiement sur vous ?”

 

“Excusez-moi ?”

 

Fujita se tient dans l’encadrement de la porte, la mine tirant sur le gris et les paupières sur le mauve. Nous l’avions ramassé, évanoui, entre deux tuyaux après le départ de Fûjin et ramené au poste où il avait fini par sortir du coton.

 

“Je voulais savoir si vous aviez encore besoin de moi...J’aimerais rentrer. J’ai déjà raté une journée de cours et je crois que j’ai besoin de dormir.”

 

“Bien sûr, Fujita-san. Je vais demander à un agent de vous accompagner. Je suppose, Kondo, que ce genre de service n’est pas compris dans vos prestations ?”

 

Mes prestations, hein ? J’avise les feuilles qui sortent de l’imprimante et les attrape avant d’y jeter un œil .

 

“Votre rapport, Mariko-san ? Vous permettez ?”

 

Je n’ai effectivement ni carte bleue ni liquide mais il y a une chose que j’emmène partout avec moi pour raisons administratives : mon hanko, le sceau officiel de mon clan. Empruntant le tampon encreur sur le bureau, j’appose mon sigle au bas de chaque page avant de les tapoter et de les tendre à Fujita.

 

“Vous montrerez ça à votre prof. Tout y est : les belettes-faucilles, l’onmyôji incompétent et même le dieu Fûjin. Ça vous évitera d’aller chercher un autre yôkai.”

 

Il hésite quelques secondes et prend finalement le rapport, jetant un regard interrogateur à Mariko, qui paraît aussi perplexe que lui. Elle doit se demander ce qui me prend.

 

“Hem. Merci, Kondo-san. Mais cette expérience m’a suffit je pense et puis...je suis supposé rédiger seul.”

 

“Bah, vous recopierez avec des fautes. Ah, j’oubliais.”

 

Tout sourire, je glisse l’amende entre les feuilles du rapport.

 

“Mes honoraires. Vous les verserez directement à ce service, pour gagner du temps. Voyez les détails avec l’inspectrice, elle rend bien mieux les comptes que moi.”

 

***

Il n’empêche, j’ai beau avoir traité la chose à la légère devant Mariko, l’intervention de Fûjin m’inquiète un peu. Les dieux se mêlent rarement des affaires des humains, d’autant plus depuis que nous ne croyons plus en eux.

 

Et si un Dieu doit descendre dans le monde des humains, c’est mauvais signe. Je ne pars pas l’esprit parfaitement tranquille, j’avoue.

 

Enfin…


Je pars de toute manière, en vous souhaitant de bonnes fêtes, je serai de retour début Janvier. Chopez pas la mort. Au sens propre.

 

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