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Je descends vérifier ma boîte aux lettres chaque fois que je passe les "trois étapes d'alerte".


-          Mails inquiets des services gouvernementaux qui veulent savoir si j'ai reçu les derniers documents relatifs à *insérer ici le nom d'un dossier qui traîne sur mon bureau depuis trois mois*


-          Remarque laconique de Shinkin "Oncle Satoru, ça déborde et Issô a mangé la lettre qui dépassait, c'était important je crois."


-          Mail las du directeur de la commission de sécurité qui me rappelle que l'administration a besoin de savoir ce que je fabrique.


J'étais en expédition pour vider ladite boîte pleine jusqu'à la gueule – moins ce que le mange-crasse avait englouti donc – lorsque j'ai entendu une voix désagréable et haut perchée dans mon dos.


"Vous sortez toujours dans cette tenue ?"


"Le pyjama est ce qu'on a inventé de plus confortable. Et il a l'immense mérite de tuer toute velléité d'interaction sociale chez mes voisins."


Je retire le dernier paquet d'enveloppes et me tourne pour fixer l'inspectrice Mariko.


"Mais il en faut plus pour décourager un flic, n'est-ce pas ?"


"Je vous ai vu en plein retour d'acide, Kondo, ce n'est pas votre pyjama qui va m'offenser."


M'adossant aux boîtes, je commence paisiblement à trier mon courrier, attendant qu'elle en vienne au fait. Elle me détaille quelques secondes.


"Ca ne vous rend pas nerveux, la police à votre porte ?"


"Si vous veniez m'arrêter, j'aurais déjà les menottes et je serais langoureusement plaqué contre votre portière en train de me faire inspecter le paysage par vos mains suspicieuses. Et puis pour une fois, je n'ai pas fait de grabuge depuis des semaines. J'ai tué personne, en tout cas."


Elle me tend alors un dossier dans une chemise soigneusement entourée d'un élastique et je secoue la tête.


"Je vous dit que je n'ai tué personne et la seule substance illicite que j'ai avalée, c'est du café. Bon, ok, j'avoue, j'y ai mis du sucre. Mais je veux voir ça avec mon avocat."


"J'ai besoin de vous, Kondo, cessez de vous ridiculiser." Soupire-t-elle en me plaçant d'autorité le dossier dans les mains, sur mon tas d'enveloppes. Je la connais…Sugisa Mariko est pire qu'une tique, si je veux la détacher, autant jeter un œil à ce qu'elle a pris la peine de me ramener.


"Des disparitions ?"


"D'enfants uniquement. Huit depuis le début du mois de janvier, tous de la même manière : ils rentraient de l'école mais ne sont jamais arrivés chez eux. Le trajet passait par le même arrondissement."


"Et qu'est-ce que je viens faire là-dedans ? Le kidnapping de mineur n'est pas vraiment mon rayon…enfin tant qu'on ne les sacrifie pas au cours de rituels ou qu'on ne les bouffe pas."


"Ceux-ci n'ont jamais été retrouvés. Mais les circonstances nous poussent à envisager la piste paranormale."

 

Je me fends d'un sourire narquois en sachant très bien qu'il l'horripile.


"Les flics pédalent dans la semoule, quoi."


"Nous envisageons une piste paranormale, c'est tout."


"Mariko-san, vous rêvez de me faire interner ou mettre en cabane. Ca vous réveille la nuit, ça hante vos pauses café, je suis certain que vous avez quelque part dans votre bureau ma photo bardée de fléchettes. Mais vous venez me voir pour me confier un dossier. Si vos services ne sont pas dans la merde, ou bien vous avez perdu la boule ou bien vos supérieurs vous ont expédiée ici à coups de pied dans le cul."


Elle soupire.


"Rassurez-vous, je le regrette déjà. Pourriez-vous simplement jeter un œil sans vous perdre en conjectures sarcastiques ? Je vous laisserai ensuite répandre tout votre fiel sans vous interrompre."


"Vous êtes pas marrante. Vos collègues au moins, je les énerve." Je constate, sans cesser de sourire, avant de replonger le nez dans les feuillets, lorsque je note les traces d'encre à droite des feuilles. "Une minute…Ce sont des photocopies ?"


Je relève les yeux sur elle et, bien qu'elle n'ait pas bougé, note qu'elle plie et déplie les doigts de la main gauche, seule signe de nervosité apparente.


"Vous avez copié un dossier pour le montrer en douce ? Ce n'est pas une demande officielle ? Vous, le chantre de la filière légale, qui refuse de présenter ne fut-ce que la facture du sucre pour la machine à café sans une tripotée d'autorisations ?"


Elle s'avance et attrape l'une des dernières feuilles, désignant le nom d'une des victimes.


Benkei Mariko. Dix ans.


"C'est mon fils cadet. On m'a dessaisie de l'affaire il y a une heure en raison de mon implication émotionnelle. Il a disparu depuis lundi."


Nous nous fixons en silence et je tique avant de refermer le dossier.


"Pour que je fasse quelque chose, il faut qu'il soit mort. Je suis le genre de type qu'on vient voir quand c'est trop tard. Si vous en êtes rendue à consulter un exorciste pour sauver votre fils…c'est que vous croyez pas à ses chances de survie. Je peux me tromper mais…"


Je lui tends la chemise.


"…je dirais que vous n'avez pas besoin de moi. Et si vous attendez d'être rassurée, autant dire que vous pouvez amener votre duvet, c'est pas le genre de truc que je sais faire."


"Vous me décevez, Kondo. Je m'attendais à vous voir jubiler."


"Le jour où la mort potentielle d'un gamin me fera jubiler face à sa mère, j'espère qu'il y aura quelqu'un pas trop loin pour me coller une balle dans la tête, inspectrice. Désolé pour votre fils. Je ne suis pas enquêteur."


"Mais moi oui. Et je ne suis pas venue vous voir par hasard."


Ok, elle marque un point. Mariko ne fait jamais rien au hasard, à vrai dire…Et j'avoue, son calme apparent malgré les circonstances m'impressionne. Je m'assois sur la première marche de l'escalier et me cale pour l'écouter.

 

"Etonnez-moi. Qu'est-ce qui vous fait penser qu'il y a une cause paranormale derrière tout ça ?"


"Benkei était avec un camarade de classe, ils sont passés à Kamata et Benkei s'est volatilisé en l'espace d'une seconde, sans un bruit."


"Kamata ? Dans la zone des passages marchands couverts ?"


"Oui."


"Les autres gamins ont disparu dans le coin aussi ?"


"Oui."


Je pince les lèvres et Mariko hoche la tête.


"Ca vous parle, Kondo."


Un peu que ça me parle, il y a moins d'un an, j'y avais interrompu le trafic des Kakure Babâ qui organisaient des parties de cache-cache et enlevaient les gamins un par un. A l'époque, elles m'avaient filé entre les doigts, non sans m'avoir infligé quelques hallucinations. Je me lève.


"Où allez-vous ?"


"Chercher mon matériel. Vous avez une lampe torche ?"


"Sur mon téléphone."


"Vérifiez la batterie, ça va nous servir."


Elle m'emboîte le pas jusqu'à l'appartement, où je retire mon bas de pyjama pour passer un jean et un sweat.


"Votre fils ne s'est pas évaporé. Il a fini dans le sac d'une Kakure Babâ, un yôkai qui kidnappe les enfants pour en extraire de l'huile. Si vous retrouvez un jour les sept autres, ce seront des petites momies. Vous auriez dû venir tout de suite."


Attrapant une poignée de fuda que je fourre dans ma poche, je passe ma dague de cérémonie à la ceinture et m'assure que mon mala est bien attaché.


"Est-ce que…ça veut dire que Benkei…"


"Ca ne veut rien dire. Mais vous saurez qu'on peut pas faire confiance aux flics, trop incrédules. Vous-même, si vous étiez pas une mère éplorée, vous me croiriez beurré comme un gâteau sec. L'incrédulité, Mariko-san, c'est le plus gros atout des yôkai…On est tellement rationnel qu'on ne voit plus rien, le camarade de Benkei a pensé qu'il s'était évaporé alors que la Kakure Babâ le fourrait dans son sac."


Je fais claquer mon mala contre mon poignet, histoire de me réveiller et m'approche de l'inspectrice pour lui plaquer un fuda contre la poitrine.


"Donc, je vais vous fournir une autre paire d'yeux. Parce qu'à partir du moment où nous entrerons dans Kamata et le territoire des sorcières, si vous n'y croyez pas, vous êtes morte. Bienvenue parmi les cinglés, inspectrice."

 

Je fixe le fuda au revers de sa veste, couvrant son insigne.


"J'espère que vous me ferez pas honte, j'y ai pas mal d'amis."

 

A suivre...

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Source de l'image : http://www.flickr.com/photos/bricolage108/257318845/

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