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Ma sœur Hana est une véritable pile. Le genre "longue durée", increvable...elle est toujours en mouvement, l'immobilité est une chose qui paraît lui faire peur.

C'est donc tout naturellement qu'elle est arrivée au bar à sushis au pas de course, ses petits talons claquant sèchement sur le sol, me permettant de la reconnaître sans même me retourner.

"Pardon pour le retard, Satoru-chan."

"Arriver à l'être encore plus que moi, tu fais fort. C'est une sorte de record, c'est ça ?"

Elle lève les yeux au ciel et s'assoit finalement à côté de moi, avant d'attraper son petit miroir pour vérifier qu'elle est présentable.

"Tu as un rendez-vous galant ?"

"Juste avec mon frère. Mais je préfère quand même être sûre que je ne lui fais pas honte."

Ça me fait rire alors que je pique un maki du bout des baguettes pour l'avaler.

"Comme si je pouvais avoir honte de toi, Hana."

"Ha pardon. Je voulais dire que j'ai rendez-vous avec le maître de l'onmyôjitsu, la lumière spirituelle de l'archipel, la voix de la sagesse..."

"C'est bon, tu as fini ?"

"Je pourrais te baiser les mains, si tu préfères."

Hana n'a jamais pris mon statut très au sérieux : je me mets à sa place, elle m'a vu porter des couches, faire mes dents et me battre avec mon acné ou ma voix qui muait. Difficile de lui demander de faire preuve de déférence dans ces cas-là. Mes couches elle me les a changées, après tout.

Avec une petite tape sur l'épaule, elle me fait tomber un de mes sushis.

"Souris ! Pour une fois que tu n'es pas avec quelqu'un qui te donnes du -sama, tu pourrais te décrisper, tu ne crois pas ?"

"Mouaif. Entre toi et Shinkin, le concept du respect c'est un truc qui est à peu près aussi vague que la physique quantique. Si le vrai maître t'entendait..."

Le visage de ma sœur se ferme instantanément à mes derniers mots et elle suspend son geste, miroir en main.

"Tu n'as pas le droit de dire ça. C'est toi le maître. Pas lui."

"Tu parles...un maître par défaut, une étiquette, un "on avait pas mieux". C'est tout. Hééé, arrête de me faire bouger, je vais mettre de la sauce partout !"

Refermant enfin son miroir et le glissant dans son sac, elle me jette un regard désapprobateur.

"Il a abandonné son titre. Tu l'as repris, c'est légitime. Ça n'a rien d'un "par défaut", Satoru-chan. Tu ne lui dois pas de respect."

"Je ne le respecte pas."

"Tu parles. On se débarrasse pas vite de sa lèpre, pas vrai ?"

"Hana, on mange. Tu ne commandes pas ?"

"Non, pas faim, j'ai passé la matinée à grignoter. Et si tu me dis que je vais prendre dans les fesses, espèce de teigne, ça va mal aller !" Me prévient-elle en me voyant sourire entre deux bouchées "Je n'accepterais pas de leçon diététique d'un bouffeur de Nutella !"

"Bouffeur de Nutella et lumière spirituelle de l'archipel, quand même. Conseiller les gens c'est aussi mon boulot, Hana. Tu ne sais pas que manger exagérément charge ton karma, en plus de ta balance ?"

Elle me donne une tape sur les doigts.

"Tu es un mufle. Toutes les filles sont belles, il suffit de ne pas laisser nos yeux nous mentir !!"

"Les miens doivent être mytho, alors."

On se bagarrerait bien comme deux mômes mais le serveur nous regarde bizarrement. Voir un type de vingt-trois ans et une fille de presque trente se chamailler, c'est pas ce qu'il y a de plus discret. On se mord la langue pour ne pas exploser de rire et Hana lève les yeux au ciel.

"Tu vois. Avec lui, on aurait jamais ri comme ça."

"Je vois pas en quoi te faire rire fait de moi un bon onmyôji."

"Tu es là pour apporter la sérénité aux gens non ?"

Elle pose sa tête sur mon épaule et me souris.

"Toi, sereine ? Ce serait une première."

"Mange, imbécile, au lieu de parler."

Elle s'étire longuement et contemple le bar auquel elle est accoudée, pensive. Depuis quelques années, elle a souvent ces longues minutes de silence, un peu comme notre père. Sauf que chez elle, c'est largement moins oppressant.

"J'ai horreur de ça."

"De ?"

"De me dire que même absent depuis des années, il arrive encore à te convaincre que tu es un incapable, Satoru-chan."

"Le fait est qu'il était plus compétent que moi, Hana. Au moins, lui, il se sentait à sa place."

"Ha !!"

Elle a un rire méprisant.

"Ce qu'il aura fait de mieux dans sa vie, c'est de se tirer, Satoru !"

"Ôka-san adorerait t'entendre dire ça." Je soupire en reposant mes baguettes. " Elle devient un peu plus transparente à chaque année qui passe. Non, Hana, c'est pas se tirer qui était le mieux à faire, comme tu dis."

"C'est mieux de supporter en fermant sa gueule, alors ?"

"Demande donc au premier ministre si je la ferme, ma gueule. Il boufferait sa cravate." Je réplique avec un petit sourire "C'est ça d'avoir le monopole. On te baise les mains plus qu'on ne te botte le cul. Ha, pendant que j'y pense..."

Je glisse une main dans la poche intérieure de mon blouson et en retire une vieille photo écornée.

"J'ai retrouvé ça à Saitama. Ôka-san l'avait jetée, je me demande pourquoi..."

Dessus, Hana me tient aux bras. Je dois avoir trois ans, elle en a cinq ou six et peine à me soulever. D'une main, j'ai attrapé une de ses nattes et elle grimace un peu.

"Je voulais te la donner. Dans mon bordel, elle va s'esquinter. Ça ne va pas ?"

Elle contemple la photo que j'ai posé devant elle et son expression s'est figée, son sourire a disparu pour laisser place à un pli amer.

"Je n'aime pas les photos souvenirs Satoru-chan."

"On n'en a pas beaucoup. J'ai pensé..."

"Tu as mal pensé."

Elle se lève tout d'un coup, comme si on l'avait piquée. Ca y est, la pile s'est remise en route...mais je me demande où j'ai merdé cette fois-ci.

"Je dois y aller. Une course à faire. Garde-la pour moi...tu en as plus besoin, je crois."

Elle me plante un baiser sec sur la joue et sors en claquant des talons, comme si elle fuyait les lieux. Je reste seul et fixe la photo en silence.

Il va falloir que je revoie sérieusement mes choix de cadeau, on dirait bien.

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/dan4th/2384268690/

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