hana sat

 

 

 

Non, je ne suis pas viré, non, je ne suis pas exilé et non je ne décore pas le bureau de Setsu en guise de sous-main. La preuve, je suis revenu poster assez vite (en fait j'y prends goût, on dirait...c'est pourtant vrai que ça défoule).

Je vous ferais grâce de l'entrevue (je vais m'efforcer de ne pas la qualifier d'engueulade...ha, trop tard) dans le bureau du ministre, qui m'a rappelé qu'en tant qu'agent de l'état, je me devais d'être exemplaire. Je lui ai rétorqué qu'exemplairement, je devais surtout empêcher les yokaïs, fantômes et autres démons de foutre leur grain de sel dans le train de vie de mes contemporains et que pour cela, parlementer était rarement suffisant.

J'ai donc récolté un "avertissement" (ma prochaine réunion de famille va être à se taper les mains sur les cuisses, c'est moi qui vous le dit) et l'obligation de présenter des excuses à Gekkô.

Je crois que c'est quand j'ai affirmé avec un sourire que je préférais encore qu'il me traîne derrière sa voiture sur tout le périphérique de Tokyo aux heures de pointes, attaché par la langue, que le ministre a vraiment explosé en fait. Avec le recul je me dis que j'y suis allé un peu fort mais rien ne me ferait plus mal que d'aller lécher les pompes à ce kyûbi de malheur, ce que je suis déjà plus ou moins contraint de faire.

Après cette matinée proprement infecte, je suis rentré d'humeur relativement chagrine dans mon 15 mètre carré, à Yanaka, pas loin du cimetière. C'est parce que j'aime le calme que j'ai choisi ce coin-là, c'est par ce qu'il y a pléthore de temples, aussi. Je n'aime pas mon boulot, c'est un fait, mais ce genre de quartiers est encore ce qui se fait de plus propre du point de vue spirituel, justement grâce aux édifices sacrés encore en place. Je reste dans mon élément, en quelque sorte. Et puis c'est agréable de ne pas être dérangé en permanence par les esprits du coin quand on est sous la douche ou les mains dans la vaisselle.

"Je savais que tu rentrerais tôt"

Elle a passé la grille du jardin et s'est assise sur l'escalier qui mène à l'étage. Dans sa robe bleue courte et épaule nue, elle fait toujours douze ans. Et son obstination à garder les cheveux lâchés ne la rend pas plus sévère, bien que son regard soit inquisiteur. Elle a ces puits d'ombres, ces prunelles noires où se fondent l'iris et la pupille. Je n'aime pas quand elle me regarde dans les yeux pour cette raison, elle le sait, elle en abuse.

"Tu aurais pu téléphoner pour ne pas devoir attendre." Je lui fais remarquer en jouant avec mes clefs.

Passant devant elle, je monte, sans lui proposer de faire de même.

"C'est de toi que j'attendais un coup de fil, Satoru..."

J’enfonce la clé dans la serrure sans un regard en arrière et souris, narquois. Les nanas...plutôt que de vous en mettre plein la gueule une bonne fois pour toute, elles ont besoin de faire dans le mélodrame et de monter crescendo.

En tout cas, Hana est très forte pour ça.

"Pourquoi ? On ne se voit pas assez, tu trouves ?"

"Tu ne viens jamais me voir, pas une seule visite, si je ne le faisais pas, je ne me souviendrais même plus à quoi tu ressembles..."

"Pas nécessairement quelque chose de grave, donc. A moins que je n'ai loupé un événement ?"

"Mon anniversaire."

Aoutch. Je pensais pas avoir déconné à un tel point...et c'est un peu tard pour rattraper, à en juger par l'expression de son visage. Il faut dire que ça m'arrive assez souvent de ne pas donner de nouvelles à Hana, si bien qu'elle a pris l'habitude de venir les chercher...Parfois ça se passe bien, on se contente d'une conversation sur les précipitations locales, l'osmose parfaite.

Et puis parfois elle me rappelle qu'on arrive tout juste encore à s'engueuler elle et moi.

"Ok."

Je me tourne et lève les mains.

"Tu as mis un contrat sur ma tête ou tu as juste alerté l'armée ?"

"Ça ne me fait pas rire."

"RIEN ne te fait rire. Ça n'a pas toujours été comme ça."

"Un peu comme toi, non ? Tu n'as pas toujours été un vieillard de 22 ans parfaitement odieux en toutes circonstances."

En fait, pour être mesquin comme elle, je me dis que je dois avoir un  côté très "nana" moi aussi. Pas génial pour améliorer mon humeur, vraiment.

"Ecoute Hana, tu me casseras les jambes au tisonnier si tu veux mais par pitié pas ce matin. Pas maintenant. J'ai eu une matinée de merde alors s'il-te-plaît, je t'en prie, je t'en supplie, rentre et reviens me faire tes reproches quand j'aurais dormi."

Je dois avoir l'air pathétique quasiment à geindre pour qu'elle me foute la paix. Quelques secondes, elle piétine sur l'escalier, me jauge, puis tourne enfin les talons, m'arrachant un soupir de soulagement.

"Hana..."

Elle se fige en pleine descente, une de ses chaussures noires- celles que je lui ai offerte l'année dernière, en retard bien sûr - en suspens au-dessus de la dernière marche.

"Je suis désolé. Cette semaine ça a été de la folie, je reviens du bureau ministériel, j'ai pas arrêté...c'est promis...je vais me rattraper."

Légèrement, je vois sa tête qui se penche alors qu'elle fixe sur moi son regard-goutte d'encre. Je crois qu'elle m'a souri.

"Ok. Je te savais pas si riche."

C'est son humour, pas si éloigné du mien et guère plus prisé par la famille, que je préfère. Ca et son sourire. Elle passe la grille et me fait un signe de la main.

"À plus tard, petit frère !"

Et elle disparaît au coin de la ruelle, d'un pas rapide. Je n'ai jamais compris pourquoi ma sœur semblait toujours si pressée, de ce que j'ai vaguement saisi elle ne travaille pas. Mais je l'ai toujours vue se précipiter, comme angoissée d'arriver en retard bien qu'elle sache que la ponctualité est loin d'être ma plus grande vertu (quoi qu'en dise ce connard de Gekkô).

En rentrant dans l'appartement, j'étais complètement vidé. Et je jure pour la millième fois que la prochaine fille qui m'engueule, je cède sur toute la ligne, c'est moins épuisant nerveusement.

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/auro/438533689/

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