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En fait il y a beaucoup de choses que je n'aime pas (je passe mon temps à les énumérer, on dirait bien).

Mais je ne suis pas qu'une teigne mal lavée, mal lunée et mal tout court. Il y a aussi quelques choses que j'apprécie - uniquement celles qui sont futiles. Gekkô prétend que c'est déjà bien d'en être conscient.

J'adore traîner dans les centres commerciaux. Pas pour acheter, le lavage de cerveau - pardon l'éducation - de mon clan a mis entre moi et les possessions matérielles un fossé qui fait plutôt figure de canyon.

Non, je suis fasciné par tout ce qu'on peut trouver pour renouveler le superflu et y mettre tellement de couches d'emballage qu'il paraît indispensable. J'apprécie cette manipulation douce et infantilisante, c'est apaisant de se sentir assisté pour obtenir un plaisir superficiel. La consommation est une femme castratrice mais elle a la voix plutôt musicale.

Qu'est-ce qu'on s'en fout entre parenthèses que l'attardé affectif que je suis aime aller coller son nez sur les vitrines ?

Par ce qu'on retrouve les yôkai dans des lieux parfois incongrus...

***

La fille qui est assise sur le banc chiale comme un veau depuis presque dix minutes et je me demande bien pourquoi. Le directeur du grand magasin m'a envoyé un message très courtois, demandant si je pouvais me déplacer pour "vérifier un fait récurent qui l'intrigue."

Ses employés qui piquent des crises de larmes en public ?

Ha non on m'informe que la jeune femme est une voleuse de bijou, en plus d'être une employée. Et qu'elle s'est fait prendre avec un collier d'une valeur de 20.000 yens environ. Se faire gauler pour un bijou de ce prix, ça s'appelle être con. Ou cleptomane.

Le directeur débarque enfin et s'excuse platement pour le retard, intimant à la voleuse de pleurer un peu moins fort (j'apprécie, elle commence à me stresser à faire des sons d'otarie depuis un quart d'heure).

"Minako n'est pas la première de mes employés que je prends à voler au rayon bijou."

"Vous choisissez mal vos boîtes d'intérim, je dirais."

C'est rare que mes traits d'humour fassent marrer mon client. A deux mètres de sa subordonnée qui inonde le banc sur lequel elle est assise et émet des hoquets convulsifs, c'est assez surréaliste.

"Justement, Kondo-san, j'ai dans l'idée que le problème ne vient peut-être pas d'elles. C'est un peu...gros pour être crédible. On ne travaille pas dans les articles de luxe pendant des années sans subodorer...un peu de manipulation. Minako, reprenez votre souffle et expliquez à Kondo-san ce qui s'est passé."

"Ha elle parle aussi ?" Je demande en tendant à la fontaine un paquet de mouchoirs en papier, vu qu'elle arrive au bout du sien.

Et c'est parti pour une explication ponctuée de reniflements, hoquets, montées dans les aigus et yeux de veau défoncés (un globe oculaire qui a coulé pendant plus de dix minutes sur un mascara non waterproof, c'est de l'art contemporain, au moins). En gros, elle a pris son poste au rayon bijouterie, déposé son sac dans son casier et à son retour, surprise, la chaîne du collier dépassait du même sac.

Un coup d'œil sur le casier m'apprend qu'il n'a pas été forcé.

Conclusion : ou bien Minako est une voleuse complètement demeurée ou bien le rayon bijouterie a recruté une des retraitées de cat's eyes sans le savoir.

"C'est la quatrième en trois mois, comprenez Kondo-san que je me pose des questions."

"Et vous faites bien."

Le casier n'a pas été forcé c'est vrai mais...en m'approchant, je perçois une odeur très légère et colle ma truffe contre le métal avant de sourire.

"Vous faites très bien, je dirais même. Vous avez une élection de la meilleure employé ou un truc du genre, ici ?"

"Oui. Tsuyu-san l'a remportée encore ce mois-ci."

"Et je veux bien parier que Tsuyu-san est votre chef de rayon bijouterie. Elle est là depuis...quatre mois ?"

Gros silence. Même Minako a arrêté de déglutir et de se moucher tandis que son patron me regarde avec une expression qui pourrait presque être de l'admiration.

"Comment savez-vous ça ?"

"Le flair. Contrairement à votre employée, je n'ai pas le nez bouché. Si ça ne vous fait rien, je vais aller voir "Tsuyu-san" tout seul."

***

Il y a une chose à savoir : si l'humain est vénal, le yôkai ne vaut pas toujours mieux. Et il a une façon de faire largement plus retorse, aussi.

Tsuyu, chef de rayon, était occupée à superviser l'installation d'une vitrine. Grande, cheveux longs, petits yeux étroits, comme métissée, elle paraissait calme et souriait. Mais ça ne la rendait pas sympathique pour autant. Le fait qu'elle puait le renard à cent mètres devait y faire beaucoup, ceci dit (je ne parle pas d'un problème d'hygiène mais de l'odeur des kitsune, les esprits renard. Pour moi, c'est reconnaissable à des lieues à la ronde, même dissimulé sous un parfum chanel)

"Excusez-moi."

Je m'incline devant elle.

"Puis-je vous déranger quelques minutes ?"

"Vous souhaitez acquérir un article ? Voyez avec nos vendeuses." Me réplique-t-elle avec une parfaite politesse et un sourire glacial.

Elle me détaille des pieds à la tête et plisse les yeux, ce qui les réduit à deux fentes. Je commence à comprendre pourquoi Minako et consort se sont faits avoir, elle est très forte pour intimider, la Tsuyu, moi-même si je ne savais pas à qui j'avais affaire je tournerais sans doute les talons sans insister.

Paisiblement, je glisse les mains dans mes poches sans détourner les yeux. Elle m'a reconnu, pas la peine de poursuivre la comédie.

"On m'envoie les chiens ? " S'enquiert-elle, méprisante.

" Plusieurs milliers de yens de bijoux qui disparaissent, ça énerve un peu." J'approuve. "Notez, je suis sympa je ne vous saute pas à la gorge sans prévenir. Alors, on fait quoi ?"

Soit, c'était naïf de ma part de m'imaginer qu'on en resterait au règlement à l'amiable, je perds souvent de vue que Gekkô est l'un des rares qui prend la peine de parlementer. Tsuyu, sans crier gare, me saute dessus, me projette en arrière et s'élance dans les rayons.

Elle va sûrement changer de forme et se mêler à la foule...

Seulement ça ne masque pas son odeur...Et elle a beau être rapide, elle a juste quelques foulées d'avance sur moi. Je lui emboîte donc le pas.

Se taper un sprint, en soit, ça ne me pose pas problème mais faire la même chose à l'heure d'affluence, ça tient plus du saut d'obstacle que de la course de vitesse. Arrivé à hauteur du rayon suivant, je pile, hésite...

Je n'aurais pas dû.

J'ai tourné la tête un quart de seconde trop tard pour pouvoir esquiver le tourniquet de lunettes qui m'arrive dessus, me faisant basculer en plein dans le rayon de lingerie. Ma tête cogne contre les strings et les culottes, qui me dégringolent sur la figure alors que je me retrouve coincé sous ce foutu tourniquet, dans la position du cafard à l'agonie (sur le dos, les pattes en l'air, en train de s'agiter pour se dégager).

"Putain de PUTAIN !!!"

Je ne reproduirai pas ici l'intégralité de ce qui est sorti de ma bouche alors que je m'extirpais de la dentelle et des froufrous sous le regard médusé des clientes. Notamment parce que certains mots sont offensants pour la gente féminine, même s'ils visaient une renarde. Mais le cœur y était et honnêtement si vous vous retrouviez avec des culottes de satin rouge dans les cheveux, je vous défie d'être plus élégant.

D'autant que le temps que cafard Satoru se soit remis sur ses pattes, l'autre garce avait pris les siennes à son cou.

***

Le directeur était assez mitigé en me remerciant. Il faut dire, j'ai peut-être trouvé sa voleuse mais elle s'est carapatée avec un joli magot la saleté. Minako m'a remercié elle aussi (de l'avoir disculpée ou débarrassée de sa supérieure ?). Bref j'étais le seul dans l'histoire à traîner une humeur de hyène galeuse (et un soutien-gorge à balconnet qui s'était pris dans une de mes baskets) en rentrant. J'ai même failli marcher sur l'enveloppe qu'on avait glissée sous ma porte.

A l'intérieur, juste un petit pendentif en argent et un mot.

"Sans rancune."

C'est ça, ouais...

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/whatmegsaid/3194759587/

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