Enfin, j'ai pu apporter un poing final à cette affaire de cerisier malade…Pour ceux qui dormaient dans le fond, voici la première et seconde partie de cette histoire qui m'aura emmené fouiner très loin.


Il y a bien plus rébarbatif que de devoir fouiller la paperasse administrative des autres, sous l'œil vigilant de l'employé de mairie, qui connaît votre talent pour y foutre un bordel mémorable. Il y a plus rébarbatif, oui…Sauf que je vois pas ce que ça peut être.


Après une petite entrevue avec la veuve d'un de ceux qui sont enterrés sous les cerisiers, je m'étais fait une petite idée de ce qui avait pu se passer, idée que j'ai – fidèle à moi-même – poussée jusqu'au bout. Et avec moi, "au bout", ça veut dire généralement jusqu'à appuyer là où ça fait mal, d'où mes recherches administratives.


Et non il n'y a pas de faute dans la toute première phrase : un poing final, absolument.


***


"Vous êtes certain que votre autorisation est valide pour ce genre de choses ?"


Le gardien me regarde avec une certaine inquiétude me pencher au-dessus de la tombe.


"La semaine dernière j'ai démoli la devanture d'un magasin. On m'a passé un coup de téléphone, ça a gueulé dix minutes et c'est tout. Donc à priori, je pense qu'entrer dans un cimetière hors des horaires d'ouverture devrait être légèrement moins répréhensible."


Il émet un rire gêné mais n'insiste pas, sans doute pense-t-il que je blague. Il s'éloigne de quelques pas, tout en me gardant à l'œil…Je sais que j'ai l'air de rien mais entre lui et l'employé de la mairie, j'ai un logo "fouteur de merde" tatoué sur la nuque, ma parole ?


Mes doigts effleurent lentement la surface de la tombe. D'après ce que j'ai trouvé, Mikoto Hasami, huit ans, est morte suite à une mauvaise chute dans les escaliers. Fille unique. Le coup du destin, le genre moche et grotesque, ça explique que son père ait eu envie de me malaxer la figure lorsque j'ai demandé à ouvrir la sépulture.


Nom de nom, que je n'aime pas faire ça…


Sans ouvrir physiquement, je peux me glisser à l'intérieur, spirituellement parlant, sauf que c'est le genre d'expérience à laquelle on s'essaie le moins possible. Comprenons-nous : il n'y a rien de plus apaisant que l'intérieur d'une tombe, son silence, son isolement, c'est comme s'endormir dans un cocon froid, s'engourdir lentement – avec le risque de ne pas arriver à se réveiller si l'esprit n'est pas assez fort. Ceci étant dans l'hypothèse où l'âme à l'intérieur est en paix.


Comme je suis certes bizarre mais pas suffisamment pour procéder de cette manière sans une bonne raison, le cas "âme en paix" est assez RARE. Et alors là…


Pour bien illustrer le propos, je dirais que cela consiste à balancer des taloches à un tigre, avant de s'enfermer en tête-à-tête avec lui dans une malle dont vous refermeriez vous-même le couvercle. Le dictionnaire m'indique que ça s'appelle également "masochisme".


J'inspire lentement et fais le vide dans mon esprit, gardant les yeux mi-clos avant de réciter mes mantras, à demi-voix tout d'abord puis plus distinctement, immobile sur la tombe, jusqu'à sentir très nettement mon corps se dérober, mes muscles s'avachir tandis que je m'en "détache". Un froid intense me gagne et j'ai le sentiment de m'endormir, comme cet instant précis où le cerveau déraille et enchaîne les pensées incohérentes. C'est dans cet état de "transe" que nous percevons mieux les âmes parasites, les pensées des fantômes ou leur présence (les psychothérapeutes parlent d'hallucinations).


Mais ce que j'entends alors que je bascule, ce n'est pas le murmure ténu d'un mort. Ce sont des hurlements, des pleurs convulsifs, des appels paniqués, à me rendre sourd. Les mots sont inaudibles mais je devine qu'il s'agit de la petite. Alors que je touche son âme, je sens qu'on m'agrippe violemment, comme pour déchiqueter tandis que les pleurs s'intensifient. Mon esprit repousse celui de la gosse, qui tente de se mêler à moi, sans doute pour sortir, et je parviens à m'extraire, retrouvant ma tangibilité, la joue pressée sur la pierre tombale tandis que le gardien me secoue.


"Kondo-san ? Kondo-san ! Tout va bien ?"


"Hmm…Je suis resté inconscient longtemps ?"


"Presque vingt minutes. J'ai appelé une ambulance…Votre cou…"


Je me redresse lentement et porte la main à ma gorge. Des ongles y ont laissé cinq profonds sillons, presque symétriques…Ce n'est pas Mikoto qui m'a fait ça, j'ai simplement ressenti ce qu'elle subit à l'intérieur.


"Ne bougez pas, l'ambulance arrive."


"Offrez un coup à boire aux ambulanciers, dans ce cas." Je rétorque au gardien en me remettant sur mes jambes. Je déteste la sensation après ce genre de "décorporation" : ma peau est glaciale et j'ai du mal à retrouver tous mes repères spatiaux. Néanmoins, j'ai les idées parfaitement claires sur ce qui se passe là-dessous et le côté positif, c'est que je ne vais pas seulement sauver un cerisier.

 

***

 

"Encore vous ??"


On a jamais de masque de hockey sous la main quand on a besoin : déjà que j'ai le profil pas très heureux, ça m'ennuierait qu'on me le cabosse, comme je l'explique à Hasami, furieux de me re-retrouver sur son palier.


"Du calme, je ne suis pas venu pour ouvrir quoi que ce soit mais pour poser des questions. J'ajouterais qu'il est malvenu de tabasser un agent du gouvernement, même s'il ne compatit à votre très grande douleur. Vous pourriez arrêter d'agrandir mon tee-shirt, s'il vous plaît ?" Je m'enquiers en désignant mon col, qu'il a de nouveau attrapé.


"Des questions ?"


"Oui, au sujet de l'achat de la tombe de votre fille Mikoto."


Je lui souris.


"Mon employeur a de bonnes raisons de croire qu'il n'a pas été fait dans les règles."


Coup de bluff. Méchant et risqué – comme tout bon coup de bluff – mais je n'ai pas le temps que les services de Yanaka fasse la vérification pour moi et j'ai la certitude d'avoir raison. De toute manière, je vais très vite voir si je me suis gouré (le sentir, surtout).


Le père se crispe…Mais ne me fiche pas sa main dans la figure.


"J'ai fait l'acquisition de cette sépulture de manière légale, je ne vois pas ce que vous cherchez."


"Hé bien à m'entendre dire ça…Avec papiers à l'appui, bien entendu. Si tout est en règle, je ne vois aucune raison de vous déranger, je virerais d'ailleurs de votre paillasson dans la seconde, il ne sera même pas décoiffé."


Il inspire et me lâche enfin avant de s'engouffrer à l'intérieur, où je l'entends échanger quelques mots avec sa femme. Le ton monte un peu…


Finalement, il revient sur le palier et me tends un dossier.


"La tombe était inoccupée depuis un certain temps, j'ai dû faire des démarches supplémentaires pour qu'elle soit nettoyée."


"Vous êtes un père attentionné."


A en juger par la somme qu'il a allongé pour cet emplacement, ce n'est plus de l'attention mais de l'adoration…Le double du prix habituel.


"Qui vous a signé ce document-là ?" Je m'enquiers finalement en arrivant à la dernière page.


"Je l'ignore, il m'a été retourné rempli quelques jours avant l'enterrement."


"Je vois…Ce tampon-là, au bas, vous voyez, celui qui porte le nom de Kondo ? C'est le mien."


Mon sourire est devenu glacial alors que je poursuis :


"Alors je sais que j'ai quelques fils dénudés entre les oreilles mais j'ai l'absolue certitude de n'avoir jamais fichu de coup de tampon là-dessus : c'est un document qui atteste que la tombe que vous rachetez est bien vide et a été purifiée. Alors de deux choses l'une, ou bien vous n'en aviez rien à foutre de violer une sépulture pour y installer votre fille, ou bien l'employé qui a ratifié ce faux document s'est payé votre fiole. Pour éviter de m'énerver, je préférerais la seconde option, j'ai moins de scrupules à foutre des claques à un fonctionnaire peu scrupuleux qu'à un père endeuillé."


Et pour appuyer mes dires, je sors mon propre hanko, afin qu'il puisse comparer. Il a le visage qui vire au blanc de manière graduelle au fil de mon petit discours. Il déglutit et reprend :


"Je…J'ai fait toutes les démarches légalement, ce n'est pas à moi de vérifier !"


"Et la somme payée ? C'est largement le double du prix des tombes dans ce coin-là…Une place sous les cerisiers, ça doit être sacrément prisé. Si j'étais suspicieux, je dirais que ça a tout d'une cession de parcelle au noir. Mais naturellement, je ne le suis pas…"


Il est littéralement paralysé, dépassé…Sa colère était un pauvre feu de paille, pour le coup je m'en veux d'y être allé aussi fort. Diplomatie, diplomatie…Je soupire.


"Vous saviez que c'était une cession fumeuse ? Ne me mentez pas, je commence à me sentir un peu compatissant, ça m'arrive rarement et j'aime pas qu'on me casse mes élans humanistes."


Il déglutit et répète :


"J'ai fais les démarches légalement."


"Et vous ne vous êtes posé aucune question en voyant le prix ? Ou bien vous êtes débile – c'est embêtant mais 90% du genre humain s'en remet très bien – ou bien vous me prenez pour un débile et là je vous annonce direct que je ne vais pas m'en remettre et vous non plus."


Serrant les dents, je lui agite son document falsifié sous le nez.


"Il y avait quelqu'un au fond de la tombe, sous une autre couche de terre ou une autre plaque, quelqu'un qu'on a pas jugé bon de sortir avant d'enterrer l'urne de votre fille. Vous gueulez parce que je veux procéder à une exhumation mais ce qui n'est pas bon pour vous l'est pour les autres ? Ben je vous annonce que ça ne marche pas comme ça avec moi. Je vous attends demain à Yanaka avec l'autorisation d'exhumer signée et si vous n'êtes pas là, je vous y traîne par la peau du cul. J'espère que vous l'avez souple, je tire fort quand je suis énervé."


Lui plaquant l'autorisation sur la poitrine, je m'apprête à le planter là avant de redescendre les escaliers, ce qui m'empêche d'éviter son crochet, lequel me cueille en pleine mâchoire. Je me retrouve assis sur son paillasson, sonné. Hasami me fixe, les poings serrés, pâle et tremblant.


"Elle adorait les cerisiers." Enchaîne-t-il "J'ai voulu lui offrir ça plutôt qu'un de ces cimetières enfermés dans des préfabriqués. Mon argent ne lui profitera plus, de toute manière…Vous savez quel effet ça fait, Kondo, de tenir l'urne funéraire de votre petite fille ? Si vous étiez père…"


"Arrêtez votre cirque." Je le coupe en me massant le menton. J'ai les tempes qui bourdonnent et une furieuse envie de lui coller un paiement retour dans les dents. Dis-toi qu'il est juste perturbé, qu'il a perdu le sens commun, Satoru…Mais là il est temps de lui ramener les pieds sur terre.


"Oui je sais quel effet ça fait, Hasami-san. Je le sais parce que je suis onmyôji. Des enfants, même si ce n'était pas les miens, j'en ai accompagnés après qu'ils se soient fait faucher par une bagnole, noyés, soient tombés malades. Je ne suis pas père ? J'ai une gamine de onze ans à charge qui pleure toute seule le soir dans son lit parce que je la laisse pour venir voir des cloches dans votre genre, incapables de se désolidariser le nez du nombril. Vous n'avez pas fait ça pour votre fille, quoi que vous en disiez. Vous ne vous êtes pas soucié de la purification de sa tombe, tant que le cadre était joli…Mais vous, vous êtes en paix avec vous-même, c'est tout ce qui compte." Je conclus, cinglant. "Vous êtes un pauvre type, la douleur n'excuse pas ça."


J'ai à peine le temps de finir ma phrase qu'il me tombe à nouveau dessus. Mais cette fois-ci, je l'ai vu venir et c'est à mon tour de lui coller un marron, lui éclatant l'arcade sourcilière tandis qu'il m'empoigne. Ce sont les flics qui nous ont séparés avant de nous embarquer. L'inspectrice a été ravie de me trouver en cellule avec ma gueule de boxer perdant, davantage quand je lui ai expliqué qu'elle serait fort civile de me faire sortir, rapport à la sépulture que je devais ouvrir.

 

***

 

Pour une majeure partie de personnes, ma morgue est insupportable, d'autant plus de par mon métier, où je devrais faire montre de pudeur.


Seulement, en regardant Hasami tendre les mains vers l'urne de sa fille qu'on venait de sortir, j'ai songé que si j'étais pudique, je deviendrais dingue. Je n'ai pas les nerfs solides c'est un fait, il en a fait les frais. Comme je le lui ai dit, c'est une cloche, pas un gars méchant, juste con, égoïste et aveuglé par son drame personnel. Avec ces quelques jours de recul je songe qu'à sa place, j'aurais été sans doute pareil, ce qui explique mon irrépressible besoin de lui démolir le portrait.


"Vous êtes content ?"


Il me fixe, serrant l'urne dans les mains.


"N'essayez pas de me culpabiliser. Vos conneries ont fait souffrir trois âmes, pour soulager la vôtre." Je lui réplique.


"Trois âmes ?"


Je lève les yeux vers le cerisier au-dessus des tombes, ses rares fleurs sont fanées, plusieurs branches mortes pendent…


"Trois, oui."


On m'appelle. Ils ont trouvé autre chose…Des ossements. Je leur dis de s'écarter et je m'approche prudemment, m'attendant à une attaque. Mais il ne se passe rien, malgré la présence bien perceptible du mort, ce même mort qui attaquait l'âme de la petite Mikoto, parce qu'elle occupait sa tombe, avec acharnement, férocité, comme on défend sa maison. Je soupire.


"Je suppose qu'ils vont être placés en fosse commune ?"


"C'est la loi, Kondo-san." Approuve le gardien "Nous n'avons plus de famille à contacter pour payer l'emplacement, c'est surprenant qu'elle n'ait pas été reprise plus tôt, sans doute une faille administrative, cela se produit parfois."


"Deux sépultures qu'on doit déplacer et un cerisier à moitié mort, je n'appelle plus ça une faille mais une crevasse." Je rétorque en me redressant…Avant de lever à nouveau les yeux vers les cerisiers, dont le vent fait bruisser les branches. Je suis sûrement le seul à y entendre un "Merci".

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Source de l'image : http://www.flickr.com/photos/oddwick/2480013494/

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