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Je suis heureux. Si je suis un bon exorciste (je ne veux pas de commentaires), mes compétences en matière de nouvelles technologies laissent un peu à désirer (idem, pas de commentaires).

 

Je ne sais toujours pas changer la sonnerie de mon téléphone.

 

J'appelle ma cousine de onze ans à l'aide quand l'ordinateur se crashe (on dit "planter", oui, je sais mais avec moi le terme "crasher" est plus explicite sur ce que j'arrive à en faire, de cet engin.)

 

Mes trois élèves m'ont offert un lecteur MP3 avec une "playlist" de musiques de piano. Il est dans le tiroir de mon bureau parce que je ne sais pas comment, j'ai réussi à effacer ce qu'il y avait dessus. Et naturellement je suis incapable de réparer ma bourde.

 

Pour les trolls lecteurs qui se diraient "Et tu tiens un blog par quel miracle ?", c'est très simple : pas moi qui m'en occupe. Sinon c'est pas toutes les semaines que vous auriez un post mais tous les ans, je me contente d'écrire, la partie informatique est pour moi une sorte d'astre lointain et inaccessible.

 

Bon, pour ce qui est de la base prendre un appel – passer un appel – consulter les mails, ça va, je me débrouille. Mais mon cerveau est rétif à la logique de ces trucs, ça me déprime d'autant plus que je sais que j'y trouverais mon intérêt…

 

Or, depuis la semaine dernière, je me suis trouvé un prof – motivé à mort- pour remédier à cette pathétique "incompatibilité".

 

***

J'étais en pleine discussion - animée inutile de le dire - avec un des membres du cabinet ministériel qui m'expliquait en long en large et en travers que je devais apprendre à gérer mon planning et qu'il était inadmissible que je décommande mes rendez-vous à la dernière minute quand un petit tintement m'apprend que j'ai un double appel. Trop heureux de laisser l'autre casse-machin s'exciter tout seul dans son combiné, je bascule l'appel.

 

"Satoru Kondo, exorcisme, dératisation, consultations psychiatriques et exutoires en tout genre. Je vous écoute."

 

Gros silence suivi d'un balbutiant :

 

"Vous...n'êtes pas l'exorciste ?"

 

"Ca reste ma fonction principale mais j'optimise. Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?"

 

"Je...bonjour. Je crois que j'ai...un problème."

 

"Je vais vous avouer une chose : je m'en doute un peu. Quel genre, le problème ? Fantôme ? Démon ? Cassette vidéo hantée ?"

 

"Ecoutez, est-ce qu'on peut se voir ? J'ai besoin...que vous me confirmiez une chose. Je suis à Ebisu."

 

"Vous ne pouvez pas me l'expliquer rapidement, d'abord ? Je suis à l'autre bout de Tokyo en ce moment."

 

Silence. Puis la voix de mon interlocuteur devient très lasse :

 

"J'ai retrouvé ma voiture avec les quatre pneus à plat. Mon patron m'a viré la semaine dernière, je ne dors plus depuis, je viens d'attraper une forme rare d'eczéma et je sors d'une intoxication alimentaire qui m'a cloué au lit tout le week-end, au cours duquel j'ai entendu tous les placards de la cuisine claquer à intervalles réguliers. Je vous fais le résumé de la semaine précédente ou ça vous ira pour les symptômes ?"

 

Ha.

 

Ca sent le fantôme squatteur, il a dû aller promener où il ne fallait pas et en ramener un collé à sa semelle.

 

"Vous voulez que je vous confirme que vous avez potentiellement attrapé quelque chose de pas net."

 

"C'est ça."

 

"Bon. Donnez-moi votre adresse, j'arrive."

 

A peine a-t-il raccroché que je profite de la voix outrée du conseiller dans le combiné, qui semble réaliser que je ne lui réponds plus.

 

"Kondo-san ??? Kondo-san ?"

 

"Désolé, je passe sous un tunnel. Je compte même y rester dans les prochaines heures. Je vous souhaite une excellente journée." Je rétorque avant de couper la communication. Planning et puis quoi encore ? Il ne veut pas non plus que je demande à ma clientèle de me remplir une fiche d'évaluation ?

 

***

 

Mon client avait l'air d'un panda...ou d'avoir pris un gnon à chaque œil au choix, même mes propres cernes ne rivalisaient pas avec les siennes. Il ne fait aucun commentaire sur ma tenue, ni sur mon âge, se contentant de me faire entrer.

 

"Merci de vous être déplacé."

 

"De rien."

 

Première constatation : rien sur lui...en général l'aura d'un fantôme imprègne sa victime, curieux…

 

"Je vous sers un café ?"

 

"Surtout pas, la cafetière pourrait vous exploser à la figure."

 

Il lève alors ses mains, m'exhibant une jolie collection de pansements hello kitty.

 

"Depuis ma dernière tentative avec la bouilloire, ce n'est plus moi qui m'occupe de ça."

 

Bon, à défaut de s'être décidé très vite, il est lucide.

 

"On va vous arranger ça. Mais j'ai besoin d'en savoir un peu plus. Vous êtes allé sur des lieux abandonnés récemment ? Un de vos proches a décédé ?"

 

Son expression s'assombrit et il me désigne le canapé.

 

"Asseyons-nous. Ca risque d'être long"

 

EXACTEMENT ce que je n'aime pas entendre. Le problème de bosser pour des gens souvent poussés à bout par les esprits ou les yôkai c'est qu'un exorciste devient multifonction : il assure le rôle de confident, d'assistance sociale et éventuellement de boîte de mouchoirs. Je plaisante à peine, certains clients adorent pleurer SUR mon blouson. Et je vous passe les détails sympas auxquels j'ai droit dans ce genre de cas…

 

Je m'assois donc, résigné.

 

"Mon employeur m'a envoyé me faire maudire pour se débarrasser de moi."

 

Il est assez difficile de me surprendre. Mais j'avoue qu'il s'y est plutôt bien pris,  j'ai failli choper une conjonctivite à le fixer avec les yeux comme des soucoupes pendant qu'il me débitait son couplet.

 

"Il a insisté pour que j'y aille alors que normalement le tarif payé par le client ne comprenait pas l'installation…Ho, il a prétendu que c'était pour le fidéliser mais je sais que depuis un certain temps, mon poste devait être supprimé. Bien entendu, quand j'ai commencé à avoir ces…manifestations chez moi, on m'a traité de fou, ça leur a donné une excellente raison pour me licencier. Parce qu'ils l'ont fait en connaissance de cause !"

 

"Hem. Je ne suis pas très au fait des procédures de licenciement mais je suis pratiquement sûr qu'il existe des moyens un poil moins tordus pour foutre quelqu'un à la porte. Comme lui demander de la prendre, tout simplement. Vous travaillez dans quoi ? Enfin, travailliez..."

 

"Dans l'informatique, je gérais le dépannage et la livraison avec installation de matériel. Et ma dernière livraison s'est mal passée…On m'a envoyé dans un endroit hanté, je vous dis ! C'est ma belle-sœur qui m'a conseillé de faire appel à vous."

 

Bon, j'ai affaire à un type surmené et mécontent de s'être fait virer, visiblement.  Je ne demande qu'à le croire mais très franchement, je ne plaisantais pas en disant qu'il y avait des moyens plus simples lorsqu'on veut se débarrasser de quelqu'un. Une malédiction "maison" prendrait deux fois moins de temps que de s'emmerder à l'expédier dans un lieu supposément hanté, avec un pourcentage de réussite bien plus élevé.

 

Je n'ai pas le temps de prendre la parole que de violents claquements me font sursauter. Mon client, lui, se laisse simplement aller contre le dossier du canapé avec un soupir las.

 

"Allez voir par vous-même."

 

Pour une fois qu'on m'y encourage, je ne vais pas m'en priver. Je me lève et me dirige vers la source du bruit : la cuisine.

 

Ok, un phénomène paranormal, même quand on en a l'habitude, peut prendre des proportions effarantes et je suis familier des spectres colériques.

 

Mais un bordel pareil, c'est une première.

 

Toutes les portes des placards claquent, même celle du frigo est de la partie, la table tourne sur elle-même, la bouilloire s'est mise à cracher de l'eau dans un sifflement infernal, le plafonnier grésille, on croirait qu'il va exploser.

 

"Ca fait quinze jours que ça dure. Vous pensez toujours que j'ai simplement pris la porte ?" S'enquiert mon client derrière moi.

 

"Ou alors vous avez un appel d'air. Vous devriez peut-être installer une éolienne dans le couloir, votre maison s'autoalimenterait. Reculez, s'il vous plaît." Je rétorque en passant mon mala au poignet. J'ai à peine terminé mon geste que je vois nettement le couteau, posé sur la table, qui se soulève et je  jure.

 

"Couchez-vous !!!"

 

Un sifflement retentit alors que je m'accroupis précipitamment et je l'entends se planter dans le mur, au-dessus de ma tête. Je ne me redresse légèrement, mauvaise idée, le sac de riz suit le même chemin et m'emplafonne en pleine gueule, me faisant reculer.

 

Et maintenant c'est le contenu du frigo qui y passe, en tirs réguliers. Les dents serrées, je progresse à quatre pattes, recevant une bouteille de ketchup, puis  de sauce. Le temps que j'arrive au "stock de munitions", je dégouline de condiments, d'assaisonnements et de rage. Je referme la porte, traçant avec ce qui semble être du wasabi un caractère de scellée magique et cherche des yeux le petit rigolo. Il y a du mouvement du côté de la fenêtre… Je me fends de mon sourire "paiement retour" avant de lui foncer dessus…

 

Et il s'évapore entre mes doigts, sans même que j'ai le temps de distinguer sa véritable forme. Je ne surprendrais personne mais on se sent très con à serrer le vide, shampooiné au ketchup.

 

"Kondo-san ! Vous êtes blessé ?" Appelle mon client, depuis le couloir, où il s'est retranché lorsque le feu nourri a commencé.

 

"-Sama. Juste mon amour-propre, mais depuis le temps, il est en soins palliatifs le pauvre." Je grommelle en me redressant. "Votre fantôme s'est tiré."

 

"C…C'est fini, alors ?" Balbutie-t-il. Je fais volte-face et essuie la mayonnaise qui menace de me couler dans les yeux.

 

"Sûrement pas. D'abord et si vous n'y voyez pas d'inconvénients, je vais vous emprunter votre lavabo et ensuite vous allez me conduire dans ce lieu "hanté" où votre employeur vous a soi-disant envoyé…Faire quoi, d'ailleurs ?"

 

Le spectacle de ma mine furieuse  transformée en condiment doit être risible, pourtant ça ne semble guère l'amuser…Il y est sans doute passé avant moi.

 

"Livrer un ordinateur et l'installer."

 

"Attendez…Vous êtes en train de me dire que quelqu'un vit là-bas ?"

 

"Justement pas. Lorsque je suis arrivé, tout était à l'abandon et il n'y avait personne, j'ai donc fait demi-tour." Fait-il en haussant les épaules "La salle de bain est par-là, suivez-moi. S'il est parti, je ne suis pas persuadé qu'il soit nécessaire de…"

 

Je remplis le lavabo d'eau froide et me plonge la tête dedans, en lui faisant un signe négatif.

 

"Il va revenir, c'est un esprit revanchard. Je ne sais pas ce que vous avez fait exactement au cours de votre livraison mais visiblement il considère que vous l'avez offensé. Il s'est simplement tiré parce que je lui fais peur, ce qui nous donne un indice précieux."

 

"Qui est ?" Me demande l'informaticien en me tendant une serviette, dans laquelle je frictionne mes cheveux et mon visage.

 

"Il est facilement impressionnable. Tenez, votre serviette, si vous essuyez deux tomates dedans, ça vous fera une salade."

 

***

 

"Vous avez essayé de sonner ? C'est sérieux ?"

 

On ne peut définitivement pas généraliser mais j'ai toujours pensé que les informaticiens étaient des individus pas très clairs niveau bilan psychiatrique – une pensée sans doute réciproque et bilatérale de la part du type qui venait réparer mon ordinateur.

 

Honnêtement…

 

Lorsque vous arrivez en banlieue – le genre glauque, morne, dépeuplée où vous ne viendriez que si vous aviez un cadavre à planquer– et que l'adresse qu'on vous a donné est une ancienne usine désaffectée dont le portail est verrouillé avec interdiction d'entrer, est-ce qu'il vous viendrait à l'idée de SONNER ?

 

"J'avais une livraison à effectuer et on m'a confirmé l'adresse, je ne pouvais pas repartir comme ça."

 

Et il m'annonce ça tranquillement, l'animal.

 

"J'ai une conscience professionnelle." Ajoute-t-il, légèrement piqué par mon expression perplexe.

 

"Couplée à une petite lobotomie, oui, sans doute.  Vous féliciterez le chirurgien, c'est parfaitement invisible. Donc, vous avez sonné et ?"

 

"Ca s'est ouvert."

 

Bien sûr. Il y a pas moins de trois cadenas sur le portail, que je désigne.

 

"Et les trucs avec des serrures, ce sont des autocollants, peut-être ?"

 

"Essayez, vous verrez."

 

Il a croisé les bras sur la poitrine, visiblement las. Je reconnais que je ne lui facilite pas les choses mais depuis le début ses histoires relèvent du grand n'importe quoi. Même les fantômes ont des principes, des habitudes…Qui jusqu'à présent ne consistent pas à bombarder l'exorciste venu les déloger à coup de sauce soja. Ou bien alors il a troublé le repos d'un clown. Un esprit vengeur frappe pour tuer et ne recule pas juste quand sa cible commence à s'énerver.

 

J'appuie néanmoins sur la sonnette, sans quitter mon client des yeux. Une première fois et nous attendons, sans que rien ne se passe. Je suis sympa, je tente une seconde pression, sans plus de résultats.

 

"Je vous assure que le portail s'est ouvert, Kondo-sama."

 

"Ma tête doit moins lui revenir que la vôtre, alors. Vous croyez que si je lui file un sucre, il sera plus coopératif ? Bon, blague à part, vous êtes rentré lors de votre visite – on va dire que vous vous souvenez plus comment – et à l'intérieur qu'avez-vous fait ?"

 

"Mais puisque je vous DIS qu'il m'a suffit de sonner ! J'ai simplement appuyé !"

 

Il joint le geste à la parole…Et les grilles s'ouvrent devant nous en grinçant, libérant l'accès à une allée bétonnée jusqu'à la double porte de l'entrée. Après quelques secondes de flottement, je m'engage le premier, sur la défensive.

 

"Restez derrière moi. Votre copain ne doit pas être loin…Vous n'avez pas répondu à ma question, qu'avez-vous fait à l'intérieur ?"

 

"J'ai…déposé la machine que je venais livrer à l'entrée – là où vous vous tenez – et j'ai appelé, sans avoir de réponses. Je n'ai pas osé entrer dans le bâtiment, pour des raisons de sécurité."

 

A raison, visiblement…Je me plaque contre la double porte et y place un fuda pour checker qu'il n'y a aucune protection.

 

Rien.

 

Mais je sens une présence dans cette bâtisse. Levant les yeux vers ce qui reste de l'enseigne, je plisse les yeux.

 

"Vous avez une idée de ce que c'était ?" Je m'enquiers auprès de mon client.

 

"Une des succursales qui se fournissaient chez nous avant qu'ils n'aient des problèmes de sécurité. Elle a fermé avant que je n'arrive dans mon service, c'est tout ce que j'ai pu apprendre."

 

Pas difficile de deviner quel "problème de sécurité" a provoqué la fermeture : une partie de l'étage s'est effondré, sur le côté gauche du bâtiment. De là à imaginer que notre fantôme ait claqué au court de cet incident, il n'y a qu'un pas, que je compte enjamber allègrement.

 

"J'y vais seul. Mais avant…"

 

Avec ma dague de cérémonie, j'incise le dessus de ma main et trace autour des pieds de mon client un cercle avec mon sang, dans lequel j'inscris un sanskrit de protection.

 

"Vous ne bougez pas de là, pas même un orteil. Rassurez-vous, c'est solide. Ca ne protège pas des projections de sac de riz par contre." J'ajoute, pince-sans-rire avant de m'engouffrer dans le bâtiment. Le hall est encore en état, il y a de la poussière et quelques gravats mais tout a été débarrassé…

 

Lorsque j'entre dans un lieu que je sais hanté, j'ai une façon de procéder très particulière. Chez un exorciste, la sensibilité n'est pas que de l'ordre du sixième sens, les cinq autres interviennent aussi : il faut toucher, écouter pour appréhender ce qui se dissimule sous le béton et le verre brisé, prendre le temps de se couler dans ce décor figé, franchir la distance entre les vivants et les morts.

 

Ce que j'aurais certainement fait pour n'importe quel fantôme.

Ce qui aurait dû se passer, au lieu d'avoir un spectre qui descende les escaliers en râlant que "Ce n'est pas trop tôt tout de même !"

 

Bien, sur l'échelle du bizarre, on gagne encore un cran, je suis curieux de voir jusqu'où ça va aller.

 

"Il vous en a fallu du temps ! C'est malheureux d'en arriver à de telles extrémités pour que le travail soit fait ! Enfin, maintenant c'est réglé…Pourriez m'installer le matériel ?" Me demande-t-il obligeamment. C'est un type un peu plus âgé que moi, visiblement détendu – pour un mort – et encore vêtu d'une chemise aux manches roulées et d'un pantalon de costume. Le sang, les yeux vides, l'aura dégueulasse, au vestiaire, c'est tout juste si je ne cherche pas la machine à café des yeux.

 

"Hé bien, qu'est-ce que vous attendez ?" M'apostrophe-t-il en fronçant les sourcils.

 

"Vous êtes pressé que je vous botte le cul ou bien j'ai mal compris ?"

 

"Pardon ?"

 

Je lui souris et tapote mon mala du bout des doigts.

 

"Je sais que j'ai une dégaine de livreur de pizza mais je donne plutôt dans les marrons, vous voyez. Et ils ne sont jamais gratuits même si je suis toujours en retard. Vous m'avez pris pour une salade de chou il n'y a pas une heure, vous vous rappelez ?"

 

C'est fou ce que ça a l'air de le paniquer. Je me fais saucer, puis snober par un PORTAIL et maintenant un Salary-man – enfin son fantôme – m'engueule pour mon retard. Je vais aller me recoucher et fissa, je le sens.

 

"Ecoutez, jeune homme, je suis navré pour notre petit différend dans cette cuisine."

 

"Un petit différend où on casse de la vaisselle et où on se jette des couteaux à la gueule, oui…"

 

"Ha pardon ! Je ne vous visais pas, c'était pour vous faire peur ! J'ai des principes, tout de même !"

 

Je me fais craquer les doigts et commence à négligemment retirer mes fuda de mes poches en le regardant, préparant tranquillement mon attaque.

 

"Et vous menacez la vie d'un vivant. Vous connaissez le tarif."

 

"Menacer ? Vous avez perdu la tête ! Je veux simplement qu'il me livre ! J'ai payé pour cet ordinateur, vous voulez voir ?"

 

"Je veux bien, entre vous et mon client, j'ai les neurones qui entament un suicide en masse, là."

 

Me précédant dans l'escalier, il me mène jusqu'à une des pièces encore intactes de l'étage, où je trouve un bureau et pas moins de deux ou trois ordinateurs, en parfait état.

 

"Je vais vous retrouver la facture, attendez…" Grommelle-t-il en s'approchant de l'écran.

 

"Hep ! Je ne suis pas expert comptable, mais onmyôji ! C'est quoi, ce foutoir ? Depuis quand est-ce que les…Les spectres utilisent du matériel de pointe ? Vous êtes au courant que vous êtes mort où je viens de vous spoiler la fin du film dont vous êtes le héros ?"

Il se tourne vers moi, silencieux quelques secondes, et je me tends, paré à éviter une attaque. Lorsqu'on leur signale qu'ils ne sont plus de ce monde, il n'est pas rare de les voir péter les plombs…

 

Mais pas lui, qui se contente de hausser les épaules :

 

"Justement, j'ai tout mon temps à présent. Et mon compte bancaire doit bien servir à quelque chose. Vous vous rendez compte que je peux rentrer dans la machine sous cette forme ? Ha c'est autre chose, je peux vous le garantir ! Voilà la facture, voyez ! Une commande d'une machine, livraison prévue il y a quinze jours ! Mais cet empoté de livreur est reparti sans même m'attendre, un comble ! C'est la première et la dernière fois que je commande !"

 

Les vieux qui aiment profiter de la vie, je connaissais, les morts c'est une première en revanche. Je renifle :

 

"Sans vous attendre ou sans vous voir ?"

 

"Vous dites ?"

 

"Il n'y a que moi qui peux vous voir. Ou quelqu'un de mon acabit. Ca ne vous est pas venu à l'espr…en tête ?"

 

Le lourd silence qui suit ma question est en soit une réponse assez claire. Un peu con, mon fantôme…Sympathique mais un peu con.

 

"Je ne l'avais pas envisagé…Ho, hem, il semblerait que…je me sois emporté contre cet homme pour rien, alors ?"

 

Je fais claquer ma langue, m'efforçant de ne cacher ma croissante envie de ricaner :

 

"On…Peut dire ça."

 

"Je…Je vais lui faire mes excuses, tout de suite. Croyez-bien que je n'avais aucune intention de lui faire du mal mais voyez-vous, je…je suis un passionné et maintenant que j'ai du temps libre, je me suis un peu emballé après ce…contretemps…Vous allez me chasser ?"

 

"Un passionné vous dites ?"

 

Je jette un coup d'œil aux ordinateurs. Il y a même une imprimante…Sans doute récupérée de son ancien bureau.

 

"Oui, oui. Depuis l'éboulement, je me sers de ces anciens ordinateurs mais j'avais envie de quelque chose de plus puissant. Alors j'ai tenté…Je vous le dis, je ne veux de mal à personne !"

 

Pour ça, je veux bien le croire, il a l'air plus intéressé par son navigateur internet que par ma petite personne, il n'arrête pas de jeter des coups d'œil aux écrans, jusqu'à ce que je grogne :

 

"Ca vous ennuierait de vous concentrer deux minutes ? Je suis pas là pour vous faire la conversation au cas où vous l'auriez oublié."

 

"Oui, oui…Pardon. Mais j'attends un mail."

 

"Un…Mail ??? Et pour vous virer d'ici, vous voulez que je vous maile, aussi ?"

***

 

Finalement, c'était un bon compromis : le fantôme est calmé, mon client rassuré a pu rentrer chez lui…Et j'ai un professeur d'informatique à domicile, en paiement de mes "services".

 

Non, non pas le licencié : le fantôme. Comme il l'a si bien dit, il a du temps libre. Ca aurait été dommage de l'envoyer se réincarner si vite, alors qu'il n'en a pas envie et que les rares personnes qui ont tenté de m'apprendre à utiliser la technologie ont baissé les bras, même ma cousine de onze ans (laquelle n'a même pas cherché à comprendre quand elle a trouvé le spectre d'un salary-man en train de m'expliquer le traitement de texte).

 

Néanmoins mon nouveau professeur ( Watari-san, de son prénom) était quelque peu inquiet en rentrant dans son bâtiment désaffecté hier soir.

 

"Quand vous saurez vous servir de votre machine, vous allez me…"

 

"Ho, stressez pas. Après ça, il reste encore le téléphone, le MP3, l'appareil photo. Je serais mort avant que vous ayez fini et je peux vous assurer que moi je ne m'attarderai pas."

 

"Si vous le dites…Néanmoins, Kondo-san, je pense qu'il serait intéressant que vous dressiez un planning pour nos séances. Vous manquez un peu d'organisation, on ne vous l'a jamais dit ?"

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/fotopamp/2568510756/

 

 

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