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J’ai l’habitude de le voir dans un lit d’hôpital. Ça le met en rogne, il est toujours en train de s’engueuler avec les infirmières et les médecins, de dire qu’il veut sortir, d’ailleurs y’a plus que les nouveaux et les nouvelles de l’équipe qui entrent dans sa chambre, maintenant.

 

Sauf qu’aujourd’hui, y’a plus de problème, il crie pas, il demande pas à sortir. Il parle plus, il ouvre plus les yeux.

Je suis assise au pied du lit et j’attends. Je viens tous les jours après le collège. Mais je sais qu’il se réveillera pas...je sens plus son esprit. J’ai essayé de rentrer et il y avait plus rien, alors que d’habitude, il me vire sans problème, même endormi.

 

Il me le dit tout le temps, que le corps c’est rien d’autre qu’un emballage et que ça vaut plus rien sans l’esprit. C’est juste un déchet.

 

T’es plus qu’un déchet, oncle Satoru ?

 

Où t’es parti ?

 

Est-ce que t’es parti ?

 

Ils sont tous passés, maman, tante Saya, Kanata, même Tetsuo et Ayane. Tetsuo pleurait et Ayane lui disait d’arrêter.

Gekkô a mis plus de temps. Quand il est arrivé, il s’est juste assis à côté de moi.

 

“C’est assez...édifiant, tu ne trouves pas, Shinkin-chan ?”

 

Il me sourit. Je sais que chez lui, ça veut rien dire, il fait juste comme il nous voit faire, pour qu’on lui fasse confiance. En vrai, je sais pas ce qu’il pense, même oncle Satoru sait pas. Peut-être qu’il est triste mais qu’il sait pas comment on fait pour pleurer.

 

“C’est quoi qui est édifiant ?”

 

“De voir qu’en définitive, il se détestait beaucoup plus lui-même qu’il n’arrivait à se faire détester. J’ai rarement vu un tel défilé pour quelqu’un qu’on méprise.”

 

“Je le déteste pas et vous non plus.”

 

“Pas même Jun Murakami. Vous vous êtes vraiment battus ?”

 

“Je voulais pas qu’il rentre dans la chambre.”

 

“Est-ce que ton oncle aurait aimé l’avoir à son chevet ?”

 

Je regarde encore Gekkô. Ça énervait oncle Satoru quand il faisait la morale et moi aussi. C’est pas parce qu’il a six cent ans qu’il peut savoir ce qu’on a dans la tête et j’aime pas quand il essaie.

 

“J’en sais rien. Moi je veux pas qu’il soit là. Il a déjà essayé de nous tuer et même à vous il a promis de le faire.”

“Oh, si je devais jauger les humains à l’aune de leur menace de mort, je serai très seul.” Il rigole “Et ton oncle aussi.”

 

J’ai des fourmis dans les jambes à force de rester assise alors je me relève pour marcher dans la chambre, de long en large, lentement. Je passe devant le lit, le contourne et Gekkô me suit des yeux.

 

“Tu ne vas pas essayer de le ramener ?”

 

“Je pars ce soir pour la banlieue, là où la police l’a retrouvé. J’ai mis du temps à savoir où exactement, j’ai demandé à tous les yôkai, partout. "

 

“Seule ?”

 

“Ayane vient. Et j’ai pensé que vous alliez venir aussi.”

 

“Tu as “pensé”...”

 

Cette fois, il a plus le même sourire, pas celui qu’il fait pour rassurer les humains, c’est son vrai sourire, on voit ses dents et le pli de sa mâchoire, qu’il arrive pas à cacher même transformé. Tout le monde trouve que ça fait peur. Pas moi. C’est comme ça qu’il est vraiment.

 

“Hé bien tu t’es trompée, “jeune maîtresse”. Sais-tu pourquoi je suis venu voir un simple cadavre ?”

 

“C’est PAS un cadavre !”

 

J’ai crié et il sourit encore plus.

 

“Bien sûr que si. Tu as essayé de pénétrer dans son esprit, n’est-ce pas ? Et si tu dois quitter l’hôpital, c’est qu’il n’est plus ici. Ce n’est rien d’autre que de la chair...et nous savons toi comme moi combien il méprisait le corps et comment il traitait le sien.”

 

Quand il se lève, lentement, il a déjà commencé à changer : il a de la fourrure sur les oreilles, les mains, le cou. Je me mets entre lui et le lit et m’accroupis pour attraper le mala et mes fuda, dans la poche de mon jean.

 

“Vous approchez pas. J’ai pas hésité avec Jun et je ferai pareil pour vous.”

 

“Tu penses sérieusement, Shinkin-chan, que tu es capable de seulement m’égratigner ?”

 

J’ouvre la bouche pour incanter. Il veut me faire peur mais je suis pas comme n’importe quel humain, sa vraie forme, je la connais.

 

Ça va vite, trop vite pour que je vois le mouvement.

 

Mais ça brûle sur ma poitrine.

 

Je baisse les yeux : j’ai trois grosse griffures, mon tee-shirt est presque arraché et la douleur monte, jusqu’à ce que j’aie du mal à tenir debout. Devant moi, Gekkô lève encore la main, en souriant.

 

Je comprends pas.

 

Je reste pétrifiée.

 

Pourquoi il fait ça ?

 

Le deuxième coup de griffe m’atteint à la tête et me projette contre le mur. J’ai mal.

 

Et je comprends pas.

 

Je sais que c’est un renard et qu’il mange des humains. Mais avec nous il a jamais fait ça. Je tremble et essaie de me relever, face à lui.

 

“Ton oncle et moi avons conclu ce contrat alors que tu n’étais même pas un projet pour le clan Kondo. Par égard pour lui, j’aurais préféré ne pas devoir en arriver aux extrémités déplaisantes avec toi. Dommage. ”

 

Il va m’attaquer et je sais pas où je dois taper. J’ai déjà dû me battre contre des kitsune mais aussi gros, oncle Satoru ne voulait pas, il trouvait que c’était trop tôt.

 

Et maintenant, c’est trop tard. Je me relève, les mains tremblantes. J’ai pas lâché mes fuda et je recommence à incanter.

 

“Tu penses sans doute que ton courage m’impressionne, hmmm ?”

 

Il s’approche lentement et pose la main sur le chevet avant de le frapper, le poing fermé. Le meuble se casse en deux, complètement fendu. Mais je bouge pas.

 

Oncle Satoru, je fais quoi ? Il va me tuer, te tuer...Y’a personne à part toi qui sait vaincre ces choses-là…

 

Je fais quoi ???

 

Mes mains n’arrêtent pas de trembler et je hoquette sans arrêt entre mes mantras.

 

“Tu ne m'impressionnes pas, Shinkin-chan. Ce que tu prends pour du courage n’est rien d’autre que de l'orgueil et de l’inconscience...Ton oncle ne t’as décidément pas rendu service en te choyant.”

 

Gekkô me tourne le dos.

 

" Tu n’en vaux pas la peine. "

 

" T..aisez-VOUS !!! "

 

Je tente encore de m’interposer et il me happe le bras avant de me jeter au sol. Je roule par terre, haletante et contemple ma main. J’ai encore tous…mes doigts ? Il y a du sang dessus mais je crois pas qu’il m’ait arraché quelque chose.

 

“Je…peux le ramener.”

 

“Petite prétentieuse. L’humilité était au moins une qualité qu’il conservait malgré son incontinence verbale et son goût pour la provocation. Tu aurais été inspirée de prendre exemple sur lui pour ça.”

 

Il s’intéresse déjà plus à moi et m’enjambe pour bondir sur le lit mais reste suspendu en l’air avant de pousser un jappement de douleur et de retomber au sol. Je respire.

 

Ça a marché ! Ma barrière a tenu !

 

“Je vous ai dit que j’avais pas laissé Murakami approcher et c’est pareil pour vous. Je la renforce tous les jours.”

Sur le sol, une ligne invisible s’illumine, là où j’ai tracé mes signes de sanskrit.

 

“Mon oncle savait pas anticiper, moi si. Il m’a rien dit sur votre contrat mais je suis pas conne, je savais que vous vouliez le dévorer.”

 

Respirer, me calmer, compter mes respirations, rester hors de portée. Gekkô est un peu sonné mais ça va pas durer, il se secoue déjà en grognant. Je serre les doigts sur le mala. C’est celui d’oncle Satoru, l’inspectrice me l’a rendu avec ses affaires.

 

Normalement, j’ai pas le droit de lui prendre.

 

Je l’ai enroulé autour de mon poignet, jusqu’à enfoncer les perles dans ma paume et je les serre en récitant. Ça ne fait rien, Gekkô frémit à peine sous mon attaque, qui fait pourtant trembler les murs de la chambre, soulève les draps et balaie les débris de la table de chevet.

 

“Belle prévoyance. D’après toi, une telle protection tiendra combien de temps face à moi ?”

 

Cette fois, je n’attends pas. Quand je le vois sauter, j’ouvre la porte de la chambre et sors dans le couloir, en courant, en appelant au secours...mais qui ?

 

Y’a qu’un onmyôji qui peut vaincre un kitsune ! Je fais quoi ??

 

JE FAIS QUOI ?

 

Dans mon dos, je l’entends qui grogne, ses griffes qui dérapent, les gens qui hurlent, la peur qui monte, comme un bruit puissant, comme une vague, qui me soulève et m’empêche de respirer. Je tourne au hasard des couloirs, j’y vois à peine, je suis partie trop vite et je pleure. Finalement, je me glisse par une porte ouverte et m’accroupis.

 

Est-ce qu’il m’a vue ?

 

Il s’est arrêté de courir, grogne et gratte les murs.

 

Oncle Satoru me l’avait dit…

 

Il a déjà essayé de le dévorer. Et un monstre ça reste un monstre.

 

“Tu te caches mieux que je ne croyais. Mais tu restes bien en deçà d’une onmyôji confirmée. Tu n’as pas le niveau.”

 

J’ai du mal à avaler ma salive et je suis obligée de m’écraser la main sur la bouche pour pas qu’il m’entende pleurer. Si j’attaque, il va me tuer, si je m’enfuis, il tuera Satoru. Et si je reste là, ce sera pareil. Quand je vois son ombre qui se glisse dans la fente de la porte, je me mords la langue pour ne pas hurler. Et je me relève pour lui faire face.

 

“Je peux le ramener. Je vous laisserai pas faire.”

 

D’un seul mouvement de tête, il fait pivoter la porte et l’arrache presque de ses gonds.  Il est tellement gros qu’il a du mal à passer l’encadrement.

 

Il ouvre la gueule. Elle fait presque ma hauteur et je suis tellement près de lui que je vois la deuxième rangée de dents, qui brille dans le rouge de sa mâchoire. Et l’odeur. De la viande pourrie. Je ferme les yeux, je veux plus voir, j’ai le cœur qui bat tellement vite que ça me fait mal et je pleure, les jambes tremblantes.

 

“Je PEUX LE RAMENER !”

 

Il claque des dents devant mon nez, me projetant de la bave au visage.

 

“C’est ce que je voulais entendre, Shinkin-chan.”

 

Quand je sens sa langue sur mon visage, je gémis.

 

“Et par pitié, cesse de pleurer. On croirait l’entendre. Je ne vais pas te manger, j’ai déjà déjeuné.”

 

Il s’étire en baillant, déchirant le lino avec ses griffes.

 

“J’ai trop déjeuné, à vrai dire. Ce petit exercice m’a fait du bien. Tu as oublié ton matériel dans la chambre, non ?”

 

Je tremble tellement que je sais même pas comment je fais pour ne pas tomber. J’avale.

 

“Ou...i. J’ai mon sac avec l’adresse. Et mes affaires.”

 

“Excellent.”

 

Dans un craquement, il a commencé à reprendre forme humaine. Je le regarde pas faire, je me dépêche de sortir de la pièce et il me suit.

 

“Hmmm...Je ne vais peut-être pas me montrer dans cette tenue. Shinkin-chan pourrais-tu…”

 

“Démerdez-vous.”

 

Mon cœur s’est calmé et je me retourne pour regarder Gekkô, nu, dans l’embrasure de la porte. Il a repris son faux sourire.

 

“C’est bien ce que vous m’avez dit aussi, non ? Si j’en vaux pas la peine, alors vous vous passerez de moi. Et j’ai des choses plus importantes à faire.”

 

Il feule, une espèce de rire bizarre qui découvre ses dents.

 

“Tu me l’ôtes de la bouche, Shinkin-chan. Bon courage. Mais il ne te fait jamais défaut, n’est-ce pas ?”

 

À SUIVRE…

 

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