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Je parlais hier des pratiques douteuses des yôkais dans ma belle métropole et d'une adresse où me rendre pour calmer le jeu...

Mon adresse en l'occurrence c'est le Shimizu Cosmopolitan, un petit bar privé à Roppongi. J'y suis rarement le bienvenu mais quelques menaces bien senties suffisent en général à m'ouvrir les portes. La première fois que j'y ai fichu les pieds, c'était "grâce" à Gekkô (je reviendrais peut-être sur cet épisode peu glorieux).

J'y suis donc allé hier soir, la haine dans l'œil (toujours). Mais j'ai retrouvé le sourire en voyant QUI gardait l'entrée.

Shinzu et Maro (les deux gorilles de Gekkô, souvenez-vous), avaient l'air nettement moins heureux de me voir. L'un d'eux m'arrête d'une main sur le torse.

"Bouge de là. Gekkô-shachō veut pas être dérangé."

"Mais voyons, c'est vous que je viens voir, pas lui." Je minaude "Vous m'avez manqué."

Ils échangent un regard et Maro finit par me repousser, plus fermement.

"On t'a dit de te tirer. Insiste pas si tu veux pas qu'on t'arrange."

"Un plan à trois ? Grand fou, va."

J'ai à peine le temps de terminer ma phrase que Shinzu m'attrape violemment par le col en levant le poing.

"Cette fois je vais te...."

"Lâche-le Shinzu." ordonne la voix de Gekkô, derrière la porte.

"Mais shahō, vous avez dit..." Tente de protester Maro, qui se fait proprement couper la parole par son patron.

"J'ai dit de lâcher, Shinzu."

"Lâche, Shinzu..." Je glisse au gorille, qui s'exécute enfin avec des yeux qui me promettent un très long séjour en réanimation. Je lui fais un clin d'œil et m'avance, en collant un billet dans la paume de Maro, le remerciant pour ses services. Gekkô m'attend dans l'entrée, les bras croisés, les oreilles aplaties en signe de contrariété.

"Tu as deux minutes pour me dire ce que tu fais ici."

"Simple visite de courtoisie. Ils sont tous là ?"

Le kyûbi renifle et se fend d'un sourire qui fait briller ses dents pointues.

"Envie d'avoir mal, Satoru-chan ? Tu sais que je n'aurai pas forcément envie de te défendre ?"

"Tu parles trop. Marche."

Finalement, il hausse les épaules et tourne les talons, passant une double porte sur le côté, au travers de laquelle je lui emboîte le pas, jusqu'à une sorte de salon privé. Mon arrivée suscite d'ailleurs un mouvement général de têtes, quatre regards braqués sur moi.

Il n'y a pas que Gekkô comme yôkai influent à Tokyo, plusieurs "ethnies" y sont représentées.

Kokuen, la Bakeneko (un démon chat), maîtresse du député Marui. Officiellement, elle lui sert de chauffe-lit, officieusement elle a plutôt tendance à faire place nette autour de lui. Elle est toujours avec moi d'une rigoureuse politesse. J'évite de me frotter à elle - d'abord à cause de mon allergie aux poils - ensuite parce que mon intuition me dit que je ne gagnerais pas forcément.

Kô et Shi, ces deux pestes de jumeau Tengu (démons corbeaux), fils adoptifs d'un des principaux juges du tribunal de Tokyo. Je leur ai collés une peignée il y a de ça quelques mois et renvoyés à leur procédurier de père avec un coup de pied aux fesses, en lui conseillant de les foutre en pension.

Et enfin Gurou, le vieux kappa, propriétaire du journal conservateur Yomiri Shinbun. Il est sans doute le seul qui affiche une réelle hostilité envers moi, il m'a même doté du surnom de 肝臓"kanzô"(je vous laisse le soin de chercher pourquoi)

Je m'incline avec un petit sourire à l'entrée du salon, alors que Gekkô referme les portes derrière moi.

"Mesdames, messieurs...Pardon pour cette intrusion. Je suis absolument navré de venir troubler cette soirée paisible."

Kokuen croise les jambes, calant son menton au creux de sa main griffue, l'air profondément lassée.

"C'est des plus délicats de ta part de le dire, encore faudrait-il que tu le penses, Kondo-kun. Tu souhaites t'asseoir ?"

Je réponds à l'invitation, me calant dans un fauteuil en face d'eux. Soit, je ne suis pas comme les autres humains à leurs yeux, ce qui ne veut pas dire que je ne cours aucun risque. Disons que je suis un individu neutre mais que mon travail consiste quand même à les empêcher de faire ce qui leur chante. L'arbitre qu'on siffle, en quelque sorte...

Les jumeaux chuchotent en me jetant quelques regards en coin, le vieux Gurou me toise, le regard noir, avant d'ouvrir la bouche à son tour.

"Tu n'as rien à faire ici, onmyôji. Ou peut-être vas-tu enfin nous laisser te goûter ?"

"Ha Gurou-san, toujours aussi lyrique. Ne vous inquiétez pas, je serais bref...je suis venu ici donner un petit avertissement."

Le kappa se lève brusquement.

"Tu oses...créature inférieure..."

"Gardez votre calme." L'arrête Kokuen avec un petit sourire froid "Kondo-kun n'a même pas fini de parler, je suis curieuse de savoir à quel sujet il souhaite nous avertir...Hmmmm ?"

Elle se lève à son tour et s'approche du fauteuil avant de me glisser ses doigts griffus sur la tempe.

"Nous sommes entre personnes calmes et civilisées n'est-ce pas ? On ne tire pas sur le messager..."

Son simple contact suffit à me donner des frissons, je crois que je ne comprendrais jamais Marui....Comment peut-on tolérer ce genre de créatures dans son pieu ?

"Alors Kondo-kun ? Tu as avalé ta langue ?"

"Arrête ton numéro Kokuen..." Grogne Gekkô dont les six queue de renard s'agitent "Satoru, dépêche-toi."

"Très bien. Je suis venu vous prévenir au sujet des petits plaisantins qui rôdent à Tokyo en ce moment..."

En parlant, je me lève lentement et les regarde tour à tour, en souriant, m'arrêtant enfin sur Gurou qui me fixe toujours avec animosité.

"L'un d'entre vous joue au trou de balle avec moi. J'ai même une idée précise sur la question, vue la teneure des victimes. Uniquement des femmes, pas tuées, juste...serrées d'un peu trop près. Gurou..."

Le kappa se crispe et je m'approche lentement de lui, tout sourire.

"Si vos ouailles me foutent encore une seule fois le bordel comme ça, le siège de votre journal va avoir de gros problèmes d'architecture. Ou alors, je vous jette en pâture au conseiller du ministre. Il n'a pas aimé les derniers articles de votre ramassis de conneries rétro, croyez-moi, il épouserait le premier fouille-merde comme moi capable de lui en apprendre un peu plus sur vos petites affaires. Et je suis sûr qu'il y en a des croustillantes, un vieux pervers comme vous ne résiste jamais, surtout pour les mauvaises blagues."

"Comme si tu étais capable de mettre ton nez là-dedans, tan." Il me crache, méprisant.

"Vous oubliez que si les morts ne parlent pas, en général, avec moi ce sont des pipelettes."

"Tu présumes un peu de ta marge de manœuvre, Satoru-chan."

C'est Gekkô qui a parlé cette fois. De quoi je me mêle...Il pique sur l'extrémité d'une de ses griffes une petite boulette de viande et la fait glisser sur sa langue en me fixant.

"Nous tenons certaines cordes dans ton monde...Des cordes qu'il est préférable de ne pas lâcher."

"C'est vrai, je ne peux pas vous faire mettre en taule. Aucun de vous..."

Mon regard fait le tour du salon.

"Ni vous éliminer. Le gouvernement serait foutu de me charger pour meurtre...Mais à force de ne vous regarder que le nombril, vous en oubliez de vérifier ce que contiennent vos poubelles. Le jour où les humains en auront plein le dos de vous voir bouffer leurs mômes, brûler leurs maisons ou leur piquer leurs économies, ils demanderont peut-être un remède plus radical. Et c'est moi qui tiendrait la seringue."

Joignant le geste à la parole, ma main part et projette un ofuda au-dessus de ma tête, qui se déforme, s'étire jusqu'à former une sorte d'oiseau au long cou difforme, au bec atrophié, les yeux couverts d'un masque :

Mon shiki, pour les intimes (manifestation physique de mon esprit. Conçu pour mettre sur la gueule quand je n'ai pas envie de le faire).

Il émet un cri aigu et fond brusquement sur les jumeaux, qui bondissent hors du sofa en hululant, puis finit sa course dans un des murs, dont le papier peint et le crépit volent en éclat, arrosant Kokuen et Gekkô de plâtre.

Je reviens à Gurou, m'inclinant bien bas pour le saluer.

"Sur ces pompeuses paroles, je vais vous laisser entre vous. Inutile de m'envoyer vos petits copains pour me "donner une leçon". Je n'ai pas la même retenue avec les sbires, vous le savez."

C'est dans un silence plutôt froid que je suis sorti du salon, sans me payer le luxe de ne pas le faire à reculons. Gekkô, en particulier, me suivait des yeux avec un sourire mauvais, avant de faire un petit mouvement discret du pouce sur sa gorge.

C'était une soirée très sympathique, en bref. Et je connais Gurou, il ne prendra pas de risques : après tout il est le seul parmi ces cinq-là qui a vraiment les foies (ha ha) quand je déboule chez lui.

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/stuckincustoms/3838460593/

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