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Je crois l'avoir déjà dit, mais du point de vue légal et administratif, je suis plus ou moins un fonctionnaire de l'Etat, affilié à la commission de sécurité. De fait, je me tape un tas de paperasses, enfin je devrais (M'en occupe jamais, pas que ça à foutre.).

 

Seulement voilà, il y a un nouveau chef dans le service, un certain Eichi.

 

Pour vous situer le personnage, ses subordonnés salent le pas de porte après son départ (Petit rappel : chez moi, on sale pour se protéger des influences néfastes.)

 

Et ce personnage haut en couleur m'a fait envoyer TOUS les papiers que j'ai en retard. En trois exemplaires et en précisant dans un message fort courtois que je n'avais donc aucune excuse pour ne pas les remplir, qu'il était même prêt à me faire don d'un stylo pour cela, puisque visiblement j'étais en froid avec mon ordinateur. Est-ce que je me mêle de ses rapports avec sa boîte mail ou son lecteur de disquette, moi ? (Shinkin me fait remarquer avec lassitude que les disquettes ça n'existe plus depuis des années, oncle Satoru, sérieux, tu crains. Saleté).

 

Outre sa violation de ma vie intime avec cette putain de machine, il prévoyait également celle de mon domicile,  me prévenant qu'il passerait le 6 prendre livraison des documents en personne. Autrement dit le lendemain.

 

 DEMAIN.

 

Shinkin m'a envoyé balader, arguant qu'elle avait des devoirs et que "t'avais qu'à t'en occuper à temps, Oncle Satoru, je vais pas faire ton travail.". Je l'ai traitée de petite morue, elle de jean-foutre et je l'ai punie pour son langage classieux. Résultat : j'ai quatre mois de paperasse en retard à rattraper. Pourquoi je vous parle de tout ça me direz-vous, quel foutu rapport ça peut avoir avec mes histoires de démons ? J'y viens.

 

Accrochez-vous : aujourd'hui je vais vous causer hiérarchie. Elle est un peu différente du classique directeur et sous-directeur quand on est onmyôji, si, si, ça va vous plaire…Parce que je ne dépends pas d'une seule hiérarchie mais de deux.

 

Hé oui, mon titre officieux est je le rappelle "celui qui parle aux démons", j'ai donc des supérieurs côté humain (cabinet du ministre, commission de sécurité) mais également du côté non humain, des gens marrants. Parce que si le président de la commission de sécurité semble prêt à m'arracher les doigts un à un, les juges infernaux, eux, pourraient fort bien le faire si je commence à devenir…"problématique", c'est le terme qu'ils emploient.

 

Alors un juge infernal, comment ça se présente ?

 

Sous sa forme réelle, je pourrais pas vous dire, dans la mesure où je ne la verrai qu'à ma mort – et que j'aurai quelques difficultés à venir vous faire un compte-rendu, de fait – mais sous sa forme édulcorée c'est un type en costard, arborant des gants et un feutre, sorte de forme évoluée du chapeau de magistrat chinois qu'on leur voit souvent sur les estampes. Toujours le même imprimé, costard gris rayé, toujours la même cravate grise, toujours le même sourire cordial. Ils ne sont pas terrifiants, ni intimidants, lorsqu'ils viennent faire le suivi de votre âme, ils sont presque badins, ce sont de grands buveurs de thé d'une exemplaire courtoisie. En fait, si on fait abstraction de leur fonction, leur visite fait à peine moins mal que celle d'un contrôleur fiscal.

 

Vous l'avez deviné, le fameux Eichi dont je vous parlais plus haut est un juge infernal. Ce qu'il peut bien foutre au service budget de la sécurité, je n'en ai pas la moindre idée mais je me suis douté en le reconnaissant que ça devait avoir un vague rapport avec moi.

 

Lorsque j'ai ouvert la porte et que j'ai vu le feutre, la cravate, les gants, j'ai ressenti un grand froid au creux de l'estomac. Les juges infernaux ne sont en aucun cas des shinigami, ils ne viennent pas vous annoncer votre mort, ne vous attaqueront jamais mais s'ils sont sur votre palier c'est que votre âme est "problématique". D'après les règles, il est considéré comme pêché le vol, le meurtre, l'alcoolisme, le mensonge et le sexe hors mariage…Autant dire que j'ai carton plein.

 

"Ha, Satoru-san. Pardonnez-moi, je vous dérange tôt. Puis-je entrer ?"

 

Sourire.

 

Autre aspect des juges infernaux : toute question est rhétorique, il faut le savoir. Je m'écarte, sans un mot, le laissant entrer et se diriger vers la cuisine. J'allume la bouilloire.

 

"Sucre ? Lait ?"

 

"Nature. Merci. Permettez."

 

Il fouille dans sa sacoche et en sort un dossier, retenu par une ficelle et un sceau très reconnaissable, celui du roi Enma, le juge suprême des enfers.

 

"Shinkin-san n'est pas là ?"

 

"A l'école."

 

"Ho. Bien entendu. Suis-je bête."

 

Décapuchonnant son stylo, il me fait un petit hochement de tête alors que je pose devant lui une tasse de thé.

 

"Mais asseyez-vous, Satoru-san, je vous en prie. Vous n'allez pas rester debout."

 

Je m'exécute, toujours sans un mot, le fixant, glacial. Je ne vais certainement pas m'embarrasser de politesse superfétatoire avec lui et il le sait. S'il est là, c'est pour me jauger, pas pour me demander des ronds de jambes.

 

"Avez-vous eu le temps de remplir les documents que je vous ai envoyés ?"

 

"Non. Je travaillais hier et avant-hier. Je m'en occupe, ceci dit."

 

"Bien, bien…Mais ne tardez pas trop."

 

Alors qu'il parle, je distingue, sous les mèches de cheveux, les petites cornes rouges et les dents pointues entre ses lèvres. Mais lorsqu'il sort de sa serviette un miroir qu'il pose sur la table, je me fige et laisse passer quelques secondes.

 

"C'est une blague ?"

 

"Voyons, Satoru-san, inutile de le prendre avec tant de véhémence, il s'agit d'un contrôle de routine. Détendez-vous, ce ne sera pas long. Votre thé est délicieux, vous m'en referiez un ?"

 

Mes yeux vont du miroir à Eichi, tout sourire.

 

"Je vous en prie, Satoru-san. Vous pouvez procéder à cette petite formalité avant le thé. Ce sera le plus simple."

 

L'épreuve du miroir…une étape primordiale lorsqu'une âme défunte passe devant le tribunal des enfers : dans notre reflet, les juges peuvent voir le poids de nos pêchés, notamment pour les menteurs ou les assassins afin de déterminer vers quelle voie de réincarnation ils vont la diriger. Et normalement, c'est une épreuve qu'on passe une fois mort.

 

Une fois mort.

 

Eichi a sans doute suivi le fil de mes pensées car il enchaîne :

 

"Pas d'inquiétude. Vous êtes toujours là, je vous le répète, c'est un contrôle de routine. Un petit coup d'œil dans la glace et je pourrai remplir mon rapport. Je me demande si je ne vais pas vous demander mon deuxième thé avec un soupçon de sucre, pour essayer."

 

Nous savons tous les deux que si je ne m'exécute pas, il le notera et ira demander au roi Enma l'autorisation d' "insister". Et ils pourraient bien revenir à deux pour me coller le nez dessus de force. Ils en ont la capacité, sans même me toucher. Je renifle et grince des dents avant de prendre le miroir en main et de le placer en face de mon visage. Eichi se lève et contourne la table, dossier en main.

 

Dans la glace, je vois mon visage, les yeux fermés, la peau constellée d'inscriptions rouges, comme gravées dans ma chair…mon "casier" spirituel. Eichi gratte sur sa feuille, fixant le reflet. Le silence plane sur la cuisine, l'appartement, j'entends simplement le frottement du stylo près de mon oreille, ni souffle, ni battement de cœur provenant du juge. Un froid intense me procure des picotements dans la nuque alors qu'il cesse d'écrire, examinant mon reflet une dernière fois avant de regagner sa place.

 

"Je vous remercie. Vous voyez, ça n'a pas été si terrible. Il aurait été déplacé de ma part de vous faire perdre votre temps en procédures contraignantes. Non, non, avec ceci, nous assurons un suivi rigoureux."

 

"Un suivi…"

 

"Oui, pour certaines personnes au quotidien un peu houleux, nous préférons procéder par étapes. De cette façon, lors de votre comparution, nous gagnerons du temps. Vous avez un dossier complexe, Satoru-san, et nous savons tous deux que votre arrivée risque d'être inattendue."

 

Ses gants crissent désagréablement à chaque fois qu'il tourne une feuille. Je n'ai pas bougé, me contentant de reposer le miroir sur la table alors qu'il termine sa tasse de thé – encore brûlant - tout en continuant à écrire. Il tapote la feuille de la pointe de son stylo.

 

"Hmmm…Juste une question, si vous le permettez. Je vois ici une note concernant une opération à Osaka la semaine dernière."

 

Je me tends. Ca ne lui échappe pas.

 

"Mais je n'ai pas les détails. Pourriez-vous m'en confirmer la nature ?"

 

Silence.

 

"S'il vous plaît, Satoru-san ? La nature de vos actes à Osaka ?"

 

J'inspire.

 

"Meurtre."

 

"Merci."

 

Et le grattement recommence. Je me sens engourdi, la langue collée au palais, la bouche sèche. A nouveau, il donne un coup de stylo sur la feuille.

 

"Il me semblait bien que nous n'avions pas tout. Navré pour ce petit cafouillage, le roi Enma a récemment réorganisé les services, vous savez ce que c'est."

 

Non, je ne sais pas et franchement je  n'en ai pas envie. Je me lève pour lui resservir un thé, je sais qu'il ne me débarrassera pas le plancher tant qu'il ne l'aura pas bu.

 

"Sinon, Satoru-san, tout se passe comme vous voulez ? Votre travail ? Nous avons quelques échos mais je vous avoue que dans le brouhaha ambiant nous n'y prêtons pas toujours attention. Merci."

 

Je laisse tomber un sucre dans sa tasse  et croise les bras.

 

"Ca se passe. C'est tout."

 

"Haha. C'est vrai, vous n'êtes pas bavard."

 

Qu'est-ce que tu crois ? QUI aurait envie de tailler le bout de gras avec un juge infernal, à part éventuellement un suicidaire en train de faire de la balançoire au bout de sa corde ? Je retiens un sourire pincé.

 

"Je ne le suis avec personne, Eichi-san. Le roi Enma a quelque chose à me reprocher ?"

 

Je ne vais pas tourner autour du pot : si un envoyé infernal vient prendre le petit déjeuner dans ma cuisine, c'est pas pour vérifier la marque de thé que j'achète. S'il se fait nommer dans une administration humaine, c'est certainement pas pour arrondir ses fins de mois non plus.

 

"Le roi Enma ne reproche jamais rien, voyons."

 

Eichi repose sa tasse.

 

"Il constate. Je vais y aller, Satoru-san, merci pour le thé et votre collaboration."

 

Le miroir disparaît à nouveau dans sa sacoche et il se lève avant de me saluer. Je sens un poids sur mon dos, qui m'incite à m'incliner aussi.

 

"Et n'oubliez pas de me faire parvenir vos rapports. Nous y tenons beaucoup."

 

Nous…

 

Je suis Eichi du regard alors que, coiffant son feutre, il se dirige vers la porte, ne manquant pas de saluer le mange-crasse, venu voir s'il n'y aurait pas moyen de siffler un fond de thé.

 

"Ho, une dernière chose, Satoru-san. Je suis distrait, j'ai failli oublier."

 

Il s'est tourné vers moi, la main sur la poignée.

 

"Le meurtre de la semaine dernière était bien prémédité ?"

 

"Oui."

 

"C'est bien ça. Je n'ai pas la tête à ce que je fais. Haha. Bonne journée."

 

Lorsqu'il est sorti, j'ai senti le poids qui pesait sur mon dos, mon estomac, mes paupières disparaître. Je suis retourné à la cuisine et me suis rempli un verre de whisky que j'ai vidé d'un trait, repoussant le mange-crasse qui réclamait de lécher le fond.

 

Je relativise, ceci dit. J'ai un rendez-vous avec le ministre la semaine prochaine, ça va me faire des vacances.

 

 

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Source de l'image : http://www.flickr.com/photos/suziesparkle/2456949484/

 

 

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