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Être onmyôji c'est aussi être un people, il ne faut pas croire : on fraye avec les grands, même si on est plus souvent l'élément de décoration qui tient la flûte de champagne qu'un proche réel. Aucune des personnes un tant soit peu friquées ou connues avec lesquelles j'ai travaillées ne m'a jamais considéré comme un confident, plutôt comme quelqu'un de parfaitement transparent destiné à se faire oublier jusqu'à ce que surviennent les ennuis. A une exception près peut-être...

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Quand on m'a fait envoyer un mail me signifiant que j'allais avoir l'immense privilège de suivre et protéger un membre de la jet-set, je ne vais pas vous mentir, on ne peut pas dire que j'ai sauté au plafond en poussant des piaillements de midinette. Je n'ai pas la télé (j'ai horreur de ça), je ne vais pas au cinéma et le seul truc un tant soit peu people que j'ai lu dans ma vie était écrit dans un japonais datant de plusieurs siècles et décrivait la sagesse taoïste/shinto/bouddhique (inutile de rayer, il n'y a pas de mention inutile ici). Quoi qu'étant un serviteur zélé de l'état, je n'ai pas pu m'empêcher de demander pour quelle raison on me choisissait moi et ma sculpturale carrure de crevette desséchée plutôt qu'une poignée de gorilles, un poil plus dissuasifs quand il faut arrêter des préados hystériques ou des mâles en rut. La réponse, quoi que d'une politesse absolue, me signifiait que j'étais mignon mais qu'on avait autre chose à foutre que de m'expliquer ça en détail. Soit.

A peine arrivé, le taulier du studio manque faire une rupture d'anévrisme en me voyant et me demande si je me rends compte de QUI je vais suivre. Je lui reproduis donc la réponse du ministère :

Sais pas. M'en fous. Payé pareil.

LUI en tout cas ne s'en fout pas et rameute une maquilleuse qui se marre en me tendant un jean et un sous-pull griffé ainsi qu'un blouson infâme de petit tombeur gominé. Quand le taulier me signale que je n'ai pas bonne mine et que je lui propose de me coller la tête sous le robinet d'eau froide pour me réveiller un peu, seconde rupture d'anévrisme. La journée va être longue, je le sens...Mais j'ai échappé au maquillage en promettant que je ne montrerai que mon meilleur profil.

Puis on m'introduit auprès de miss X - vu la largueur de ses hanches et ses jambes arquées je l'ai instantanément surnommée comme ça - qui me tire dans sa chambre/loge/antre en m'enfonçant des griffes rouge Guerlain dans l'avant bras (soudain je comprends l'intérêt du blouson) et me dit que de me voir pour elle c'est le 7ème ciel, que je suis parfait et que c'est vraiment adorable de ma part d'avoir fait si vite. Incommensurable effort de ma part, je souris et lui déballe le couplet habituel sur mon rôle en tant que protecteur, sauveur, la vocation de mon clan, etc...

Me toisant avec des yeux brillants surmontés de cils effarants, tellement épais qu'il doit exister sur terre une truelle pour étaler le mascara, elle me dit que je suis vraiment un ange et qu'elle m'embrasserait s'il n'y avait pas son agent dans le périmètre. Ok. Rester raide antipathique avec elle, surtout. Ne pas prendre de risques, mes rapports déjà orageux avec les femmes ne s'en remettraient pas.

Elle me tend une enveloppe décachetée et je fais la grimace. Une malédiction, griffonnée à la hâte certes mais parfaitement exacte et plutôt puissante. C'est la troisième qu'elle reçoit comme ça et je me permets de lui demander comment elle fait pour être encore en vie. Ca ne la fait pas rire. Peut-être parce que n'est pas une blague.

Ma mission est donc de la coller, d'être perpétuellement derrière elle jusqu'à ce que se montre le fan indélicat qui lui envoie des malédictions en sanskrit au lieu de faire dans le floral ou les saines insultes comme tout le monde. J'ai ainsi découvert qu'un studio photo est une alchimie réussie entre le désert d'Arizona et un four de potier, avec un petit quelque chose de la fourmilière. En retrait, je regarde miss X se faire photographier sur du velours ou un faux canapé en cuir en brandissant une chose que je parviens à identifier comme un sac à main avec un effort d'imagination surhumain.

"On" me demande quinze fois si je fais partie du staff et un branleur muni d'une tête de plus que moi et d'une calvitie naissante s'enquiert même de savoir, en nage, si je suis "le type" de miss X. Je réponds, gluant comme un malabar fraise-tropico que non mais il est tout à fait le mien, idéal pour le faire déguerpir en vitesse. Mais dans quoi me suis-je embarqué ? Pourquoi j'ai dit oui ? Le simple mot jet-set aurait du me déclencher un herpès géant et au lieu de ça, j'ai accepté ce boulot de garde caniche, comme si cette donzelle n'avait pas ASSEZ de larbins pour s'occuper d'elle. Alors que je la regarde s'agiter derrière l'objectif, elle me fixe quelques secondes, puis détourne les yeux. Curieuse réaction pour quelqu'un qui veut que le monde entier braque ses mirettes sur elle, mais au fond, ça ne doit pas être glorieux de devoir se raccrocher à un type de mon acabit.

Odeur de plastique, de parfum, de sueur. Glamour, mon cul. J'ai la nausée et je suis en train de devenir liquide tellement j'ai chaud.

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"Vous connaissez un peu mon travail ?"

Elle veut que je déjeune avec elle, surtout que je ne reste pas debout à attendre qu'elle ait avalé son demi-sashimi et sa salade sous vide. Je n'ai donc aucun complexe à me goinfrer sous son nez, une petite mesquinerie de mon cru.

"Pas tellement. Je ne suis pas très "fashion" sans vouloir vous vexer."

Quand bien même ça te vexerait ma chérie, je crois pas que ça changerait ma vie. Mon absence de vie, pardon.

"Si vous m'en disiez plus sur ces enveloppes ?" J'enchaîne en touillant un café-poison tellement noir que je vérifie à intervalles réguliers que ma cuillère n'est pas devenue un moignon de métal à moitié tordu.

J'apprends que ça a commencé depuis trois semaines et que la police n'a rien voulu savoir, que c'est donc son agent qui a demandé pour son voyage au japon un "medium".

"Est-ce que vous savez ce que votre agent entendait par "medium" ?"

Pour m'avoir trouvé, je me doute qu'il n'a pas arpenté les sites web de voyance mais je me sens toujours vexé que les gens s'imaginent que je suis un lointain cousin de ces pseudo-arnaqueurs qui sont prêts à vous annoncer la fin du monde tant que le compte en banque suit. Elle fait la moue.

Alors qu'elle parle, je me rends compte que miss X connaît bien mon clan, très bien même et je comprends soudain pourquoi elle m'appelle par mon prénom et non par un titre pompeux. C'est là que je le vois nettement en détaillant son visage: elle a peur.

La trouille, la vraie. Les yeux qui brillent, les mains qui se croisent et se décroisent, les épaules raides...

Elle fait des cauchemars, elle a des hallucinations et elle me promet, la gorge serrée, qu'elle ne se came pas et qu'elle sait que c'est à cause de ces enveloppes. Elle sait que je méprise les gens comme elle. Elle sait que je n'ai rien d'un bon samaritain, que ce boulot m'insupporte, que je me fous de ce qui peut lui arriver comme d'une guigne, qu'elle pourrait y rester ça ne m'empêcherait sans doute pas de dormir et elle le comprend très bien.

Mais elle ne veut pas mourir.

Elle ne supplie pas. Ca ne sert à rien, le choix c'est moi qui vais le faire et rien, ni drague, ni fric, ni promesse ne peut me faire changer d'avis puisque je m'en fous. Elle préfère que je lui dise franchement si je vais faire quelque chose ou non.

Je crois que n'importe qui se sentirait extatique de détenir un tel pouvoir, une telle influence sur le sort d'un puissant, de quelqu'un qui se trouve en haut des marches. Pas moi. Ca me met trop mal à l'aise, je déteste cette sensation, j'ai l'impression d'avoir un flingue chargé collé dans les mains d'autorité et d'avoir le droit de l'appuyer contre la tempe des gens en face de moi.

A la fin de son discours, je la fixe, un peu sonné et elle me signale avec un petit mouvement de tête que je suis en train de renverser mon café sur le jean hors de prix qu'on m'a passé ce matin.

Ok.

Elle a raison : je méprise son monde, je la trouve fausse, trop maigre, trop fabriquée et ce qui lui arrive c'est un peu de sa faute. Quand on s'exhibe, il faut s'attendre à servir de cible. Mais non, même si je n'aime pas mon boulot, ça ne veut pas dire que je ne me sens pas responsable quand ça foire et que je laisse mourir quelqu'un. Et son suiveur, je ne vais pas le rater, ça me fiche en rogne ces malades qui harcèlent les starlettes pour leur faire payer leur beauté, leur compte en banque, la lumière des spots qui les auréolent. Prenant une inspiration, je lui réponds enfin :

"Vous savez....on ne m'a pas obligé à venir."

Et je crois que le jean de marque, auréolé de caféine est définitivement foutu.

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/auntiep/1429236910/

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