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On m'a un jour demandé à moi, grand cynique pratiquant le mépris facile – y compris envers moi-même – comment j'estimais la valeur des gens que je croisais. C'est une question intéressante mais posée de cette manière, on pourrait s'imaginer que ma réponse serait totalement objective et empreinte de sagesse, en tant que maître onmyôji qui se doit d'avoir sur le monde un regard critique mais objectif.


Conneries…


A vingt-quatre ans, objectif ? Quand on est un vieux débris qui a pris dans la figure toute la méchanceté et la bêtise de ses contemporains, on peut éventuellement l'être mais pour l'heure, en matière de méchanceté, je suis plus distributeur que juge.


Ma réponse a donc été totalement subjective : je n'estime que les gens remarquables. Et par "remarquable" je veux dire au sens premier du terme : qu'on remarque et qu'on retient. Il y a des personnes dont je mémorise instantanément le nom, le visage, la démarche, qui se font une place dans les tiroirs de ma mémoire qui pourtant débordent largement – je suis vite dépassé. Je ne juge que sur les apparences, vous croyez ? Moi, qui m'évertue à saloper la mienne pour prouver aux pisse-vinaigre du gouvernement que le degré de compétences n'est pas proportionnel au temps passé dans une salle de bains ? C'est mal me connaître.


Je ne vais pas non plus disserter sur le charisme et ses composantes. Un exemple vaut mieux qu'un long discours : une personne ni spécialement jolie, ni spécialement aimable, d’intelligence respectable mais remarquable à mon sens.


***


Ils ont déterré des restes à Nara il y a quelques jours…Enfin, pardon "Un récipient ancien a été découvert à Nara", apparemment début du douzième siècle. Pour ceux qui ont commencé à partir en courant, je ne compte pas vous faire un cours d'histoire du Japon (comme toutes les histoires elle pourrait se résumer en "Untel pique le trône à un autre qui complote contre  un troisième, l'instrumentalisant pour récupérer le trône susdit. L'un de ces trois protagonistes a d'ailleurs probablement été un de mes glorieux ancêtres).


Le récipient doit être exposé à Kashihara jusqu'à fin Mars mais avant ça, une directive gouvernementale précise qu'il est nécessaire de s'assurer de "la totale innocuité spirituelle et magique de tout objet archéologique avant de procéder à une exposition publique". En langage châtié, ça signifie "Envoyez un mail au chien fou mal élevé qu'on paye pour ses quelques talents de magicien afin qu'il confirme que ce que vous avez déterré ne va pas maudire tous les visiteurs." (Il y a eu des précédents).


Et j'ai rencontré mon type de client préféré : les crédules. Du petit-lait pour l'infâme sale môme adepte de blagues douteuses que je suis, le petit plus de ma semaine qui adoucit mon boulot. Hé oui, je descends d'une lignée de mercenaires manipulateurs et beaux parleurs. Comme pour le dernier talent c'est un peu loupé – il suffit de m'entendre parler pour s'en convaincre – je me rattrape sur la manipulation.


Le crédule en l'occurrence était une crédule, en la personne de la "coursière", une des chercheuses de l'institut de Kashihara qui est venue en personne m'apporter le fameux récipient….Dans une boîte étanche, au musée de Tokyo (les archéologues peuvent se taper trois heures de shinkansen mais pas moi. Ils doivent avoir la trouille que je le leur fasse dérailler. Comme si ça m'arrivait tout le temps…)


Elle a posé une sorte de glacière hermétique devant moi en me saluant.


Je le lui rends, sans un mot, avant de m'approcher de la boîte, que j'examine longuement. Finalement, elle se penche vers moi et me glisse un "Le récipient est dedans."


"Merci pour cette précision. Je n'étais pas sûr qu'ils fassent des caissons en plastique au douzième siècle, heureusement que vous êtes là."


J'avoue, j'étais d'humeur taquine.


"Non, ce que je me demandais, c'est qui a eu l'idée de cet emballage cadeau."


"Le…Le conservateur et moi, pour éviter les incidents. J'ai un peu étudié le folklore et j'ai jugé qu'il était peut-être mieux de prendre certaines précautions."


"Hmmm. Des précautions…"


Du bout des doigts, je tapote le couvercle.


"Et vous pensez qu'une glacière peut contenir une malédiction ? La cassette de Ring, vous l'auriez regardée avec un sac plastique sur la tête, peut-être ? Si jamais votre "trouvaille" est porteuse de la moindre saleté magique, je ne vous donne pas deux secondes pour être "infectée", avec ou sans votre truc autour. Vous bossez dans l'archéologie ou une centrale nucléaire ?"


Pas d'humeur taquine. D'humeur cruelle, disons plutôt.


Elle devient très pâle.


"Je…Kondo-san…J'ai cru…"


"Qu'une boîte dans une autre boîte rimait à quelque chose, oui, j'ai compris. Vous vous déchaussez en entrant dans les maisons hantées, sinon ?"


J'ouvre la caisse et elle recule vivement, tandis que je lui souris :


"Relax. Je vous l'ai dit, si ce truc est maudit vous êtes déjà sur la liste, on ne pourra pas faire pire."


Tendant l'oreille, je souris et me penche vers la chercheuse mortifiée, lui glissant sur le ton de la confidence :


"Vous entendez ce bruit ? C'est le son d'une faramineuse engueulade qui arrivera dans quelques secondes parce que je n’ai pas respecté le protocole des lieux. Vous allez être vengée."


Lorsque je parlais de gens remarquables, il y a un détail que je ne manque jamais de retenir les concernant : le son de leur pas, que j'apprends très vite à détecter. Celui d'Ikuko est rapide mais très léger, même dans le silence du musée de Tokyo il faut vraiment avoir l'oreille fine pour l'entendre arriver. Elle passe l'entrée, une pile de brochures sous le bras et nous dévisage.


"Qu'est-ce que vous faites ici ? Je n'ai pas été prévenue."


En venant au musée de Tokyo, j'ai plutôt intérêt à être d'humeur cruelle. Ikuko, la responsable des expositions, l'est pratiquement toujours, elle. Je la salue, suivi de près par la chercheuse qui paraît dépassée par les ondes dégueulasses qui emplissent la pièce.


"Une urgence, Ikuko-san, rien qui requiert d'alerter une directrice de collection."


"Mais suffit à faire déplacer à grands frais un charlatan." (Note : un ticket de métro est un “grand frais”, visiblement).


"C'est cruel pour cette jeune personne. Elle manque un peu de jugeote mais pas de bonne volonté." Je rétorque en désignant ma précédente victime, qui ouvre la bouche, trop scandalisée pour parler mais pas assez pour m'envoyer sur les roses. De toute façon, l'autre dragon va s'en charger à sa place. Elle pose dans un claquement ses brochures sur notre table de travail.


"Ce lieu est un bâtiment culturel, dédié à l'art et à l'histoire, pas la cour de récréation de l'enfant prodige du gouvernement."


"Mais j'appartiens un peu à l'histoire, Ikuko-san."


Je ne cesse de sourire, le visage soutenu par mon poing, en la fixant.


"Votre clan, seulement. Vous, nous en reparlerons lorsque vous serez mort."


N'allez pas croire que c'est de l'animosité : Ikuko a simplement un porte-document dans le crâne, elle procède avec moi comme avec tous les autres. Elle salue finalement la chercheuse, qui a préféré se cacher derrière sa glacière pendant l'échange.


"Ne vous laissez pas faire par Kondo-san, il reste un  gamin à qui on a passé tous ses caprices."


"En attendant qu'il soit mort, le gamin pourrait-il terminer mon travail ?"


"Qui consiste ? Qui a été mandaté par ? Qui porte sur ?"


"Vérifier un artefact ancien. Le gouvernement qui vous paye aussi. Un artefact ancien, au risque de me répéter. Fin de rapport." Je réplique avec un sourire légèrement plus narquois.


Elle plisse les yeux et s'avance avant de se pencher sur la boîte.


"C'est la dernière découverte de Nara ?"


"Tout à fait. Je nettoie, j'exorcise et je mettrais un coup d'éponge derrière, ne vous inquiétez pas, vous ne verrez même pas que je suis passé."


"Comme avec le sabre de l'ère Muromachi ?"


"Il m'avait attaqué en premier et je ne l'ai pas prié de foncer dans la vitrine. Et puis le visiteur n'a pas porté plainte ?"


Nouveau plissement d'yeux : avec Ikuko, la sécheresse du propos est inversement proportionnelle à la portion d'iris visible.


"Sans doute parce qu'ils n'ont pas eu de difficultés à lui recoudre l'oreille ?"


"C'est pas ce que l'hôpital m'a dit, pourtant. Dites, pendant qu'on parle, j'ai comme l'impression que ça bouge là-dedans, il faudrait peut-être que je m'en occupe ?"


J'ai juste le temps d'attraper une fille de chaque côté avant de les attirer avec moi au sol tandis qu'un coup ébranle la table de travail.


"Qu'…est-ce qui se passe ?" Bredouille la chercheuse, blême de panique.


"Oni."


"O…oni ?"


"Vous avez étudié l'ésotérisme ou pas ? Oni. Gros. Cornes. Dents. Brute. Con comme un manche, au passage mais légèrement agressif. Félicitations, votre récipient était garni ! Ça va vous faire une belle promotion…Ou un bel enterrement, au choix."


Second choc, au-dessus de nous…De l'autre côté de la table, deux énormes pieds rouges aux ongles noirâtres viennent de se poser au sol. Ikuko s'est aplatie sur le carrelage et me jette un regard rapide.


"Si vous me détruisez quelque chose, Kondo, je vous interdis l'accès à l'annexe du musée."


"D'accord, je vais lui demander si on peut pas plutôt aller faire ça dans le parc au milieu des promeneurs. Comme ça il massacrera juste des familles plutôt que des vitrines."


Je sors de ma cachette, plantant les deux donzelles là pour aller m'occuper de l'oni avant qu'il ne m'en tue une. Il a l'air de méchante humeur, sans doute a-t-il senti que j'étais dans le périmètre, sinon il aurait écrasé tous ces archéologues zélés quand ils ont déterré son "domicile". Sa bouche – enfin la fente noire décorée de dents longues comme ma main – se plisse et il gronde quand il me voit. Ok, c'est après moi qu'il en a, sans doute a-t-il été enfermé là-dedans par l'onmyôji local. A en juger par la taille de ses poings et le nombre d'objets fragiles dans la pièce (ce qui inclut mon crâne et celui des filles), ça m'étonnerait qu'on s'en sorte sans casse. Moi-même, je ne sais pas trop comment je vais neutraliser ce machin sans dévaster toute l'annexe du musée…Ceux qui me lisent savent que j'accorde plus de prix à la vie qu'à l'histoire (sinon, cette édifiante anecdote sur mon échelle de valeur vous donnera une idée) mais je me sentirais un peu mal de foutre en l'air autant d'histoire d'un coup.


Il me fonce dessus et j'esquive, son poing passant à quelques centimètres de ma tête. L'idéal, ce serait que je puisse atteindre son dos pour tenter de le paralyser. Je compte mentalement le temps qu'il lui faut pour rectifier son axe et courir à nouveau dans ma direction…Si je suis assez rapide, ça peut le faire.


Manque de bol pour moi, je ne suis pas assez rapide. Il me chope lorsque je tente de l'atteindre entre les omoplates et me balance contre une des vitrines. J'ai à peine le temps de me couvrir le visage, histoire qu'Ikuko ait encore les deux yeux à me crever quand elle verra l'état de sa salle de travail. Légèrement sonné, je me redresse, chancelant, couvert d'éclats de verre…Bon, au moins, je ne vois pas encore l'oni en double : il est très net.


Et très près.


Aïe.


Vous savez, cette pensée résignée qu'ont les élèves qui se font bizuter, ce petit "je vais avoir mal" sans pour autant envisager que ça soit évitable? C'est en gros ce qui m'a traversé l'esprit quand l'oni m'a soulevé par le col.


"Arrête, Minoru !"


Ikuko s'est redressée et s'approche de nous au pas de course. Elle est folle ou elle envisage le seppuku après qu'on ait défoncé sa vitrine ? L'oni grogne et se tourne lentement vers elle…


"Mais, Ikuko-chan…"


"C'est nouveau, ces méthodes ? Depuis quand t'amuses-tu à ce genre de numéro puéril ?"


Bon, visiblement, mon vol plané m'a plus amoché que je craignais. D'une voix qui me semble légèrement pâteuse, je les coupe :


"Dites, j'ai du verre fiché dans les tympans ou vous vous connaissez ?"


L'oni me recolle son groin sur la figure aussi sec.


"Toi, l'onmyôji, je vais te…"


"Te quoi ? Pose-le, Minoru. Tout de suite !"


Et il s'exécute.


Ce truc a au bas mot un siècle, pourrait me tasser d'une seule main dans une canette de thé glaçé - parfum citron, mon préféré- et sur l'ordre d'Ikuko, petite directrice d'exposition à Tokyo, il obéit. Je suis admiratif et croyez-moi, susciter mon admiration n'est pas chose aisée.


Je suis encore obligée de m'adosser au mur, mes jambes me soutiennent péniblement. "Minoru" me gronde après mais semble avoir renoncé à me métamorphoser en pulpe sanguine pour le moment. Il faut dire, Ikuko l'engueule :


"Je ne peux pas y croire…Te glisser dans une découverte archéologique, tout ça pour me voir. Tu ne peux pas comprendre que je travaille et que j'ai besoin d'un peu de calme ? Sans parler que tu aurais pu endommager ce récipient."


"Et ma cervelle, au passage." J'interviens quand même. J'ai beau être dans le coton, j'ai une furieuse envie de rigoler…Ou d'en prendre un pour taper sur l'autre, j'hésite. Un petit coup d'œil côté table m'apprend que la chercheuse de Kashihara s'est évanouie.


"Allez vous asseoir, Kondo, vous ne tenez plus debout." Me somme Ikuko avant de glisser une chaise vers moi.


"J'avoue, mon crâne a une étanchéité médiocre avec le double vitrage. Sans compter que votre petit copain a un sacré lancé."


"Et la tête aussi dure que vous. Minoru, je ne te retiens pas. Et je te prierais de sortir discrètement, s'il te plaît."


"Elle veut dire sans tuer personne, Minoru-chan." Je renchéris avec un petit sourire, provoquant un sursaut rageur chez l'oni, qui me décoche un regard meurtrier.


"Toi attends…"


"Puisqu'on en est aux menaces, trésor, dis-toi que je pourrais baver par accident à tes collègues que tu te fais remonter le fundoshi par une humaine. J'ai jamais vu un bizutage oni mais ça doit valoir son pesant d'or, non ?"


Il laisse échapper un autre grognement et sort enfin de l'annexe…en traînant des pieds. Je suis à deux doigts de me pincer pour m'assurer que je ne suis pas en plein délire pendant qu'Ikuko me sert un verre d'eau.


"Vous n'auriez pas une ou deux aspirines pour accommoder ? Je crois que je vais me taper une migraine record."


"Excusez Minoru. Lorsque nous nous sommes rencontrés, mon père lui a déjà envoyé un exorciste."


"On se demande pourquoi. Il angoissait sans doute à l’idée de faire sauter ses petits enfants sur ses genoux. Les rotules ça casse facilement sous un bébé oni."


Elle me tend un comprimé avec le verre d'eau alors que je me masse la nuque.


"J'ai pris mes distances récemment, avec la nouvelle exposition à préparer…Mais je ne pensais pas que ça irait aussi loin. Je lui demanderai de s'excuser."


Quand je disais qu'une personne est remarquable parce qu'on ne peut que la mémoriser, c'est de cette manière que je définirai Ikuko. Elle n'a rien d'inoubliable à priori, c'est une bonne employée, investie dans ce qu'elle fait, qui n'aime pas le désordre comme une bonne partie de la population japonaise, est humaine avec son degré de méchanceté ordinaire, comme une bonne partie de la population.


Et elle se fait offrir des fleurs par un oni, qu'elle a prié en lui pointant un doigt sur la poitrine de s'excuser pour m'avoir "brutalisé".


Et vous voulez savoir le plus beau ?


Il l'a fait.


Aurais-je une espérance de vie de cent ans ou plus, je n'obtiendrais jamais ce genre de résultat par mes propres moyens.


Vous je ne sais pas, mais personnellement, je trouve ça remarquable chez quelqu’un qui ne fait rien pour l’être.

 

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Tant qu'on y est, question "vie du blog", nouveau fanart en ligne, par l'escargot ! Merci ! (et c'est à propos, parce qu'après mon vol plané, je dois avoir la peau à peu près dans cet état...).

 

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/miguelmichan/5046462202/

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