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Normalement, je voulais vous parler de ryû …mais là j'ai un cas qui me laisse extrêmement perplexe – et il m'en faut pour me rendre perplexe, il n'y a guère que ma petite cousine et les prémices de son adolescence qui y parviennent.

 

Ce n'est pas mort. Ce n'est pas un yôkai. Ca a même l'air parfaitement humain mais indubitablement ça ne l'est pas.

 

Non, non ne cherchez pas, ce n'est pas une devinette à cent yens, ce sont vraiment les questions que je me pose sur l'affaire de cette semaine.

 

***

 

J'étais en train de courir après une petite nue, bestiole ô combien sympathique provoquant la maladie et la dépression, très occupée à faire du trampoline dans les arbres du parc Ueno lorsqu'il m'a interpellé.

 

"Excusez-moi, vous êtes Kondo-san ?"

 

La nue me crache une flammèche à la gueule – et l'haleine qui va avec – profitant de ma seconde de distraction avant de croquer dans un de mes doigts. Je dégringole en jurant et effectue un gracieux atterrissage sur le postérieur, en tassement de vertèbres mineur.

 

Mon empêcheur d'exorciser en rond – sur qui j'ai failli d'ailleurs me recevoir – me regarde, très rouge.

 

"Ho…je, je suis désolé."

 

"C'est ce que vous dites aussi aux pompiers que vous venez emmerder en plein tremblement de terre de force 8 ?" Je grogne en regardant la nue se faire la belle.

 

"Heu…Je n'étais pas sûr que c'était vous. Vos vêtements…"

 

"Ha oui d'habitude, je me trimballe en kimono – c'est rudement pratique pour grimper aux arbres, notez – mais là tout est parti au lavage. Du coup, j'ai fait les poubelles. Qu'est-ce que vous voulez ?"

 

Le type a l'air relativement jeune – bien que je n'arrive pas réellement à lui donner un âge. Peut-être un ou deux ans de moins que moi, il arbore une touffe de cheveux roux défiant la gravité et un costard fatigué.

 

Il se gratte la tête, hésitant.

 

"Bon, ça vient ?"

 

"Je…Je ne sais pas qui je suis."

 

Ho. Ca c'est une première.

 

"Ca me le fait aussi, le matin dans la glace, je me fais même peur quelquefois."

 

A l'expression gênée succède un petit sourire. J'aime bien les occidentaux pour ça, ils sont en général plus réceptifs à mon humour que mes concitoyens.

 

"Vous êtes marrant."

 

"Alors vous n'avez pas fini de vous bidonner. Quand on cherche son identité, c'est plutôt les flics qu'on va voir, non ? Vous avez oublié ça aussi ?"

 

"Hé bien c'est-à-dire qu'…ils ont évoqué votre nom en voyant ça."

 

Tournant les mains, il me présente ses doigts.

 

"Effectivement…"

 

Il n'a aucune empreinte digitale visible, l'extrémité de ses doigts est lisse, pas de signe de brûlures ou de scarifications, une vraie peau de bébé.

 

"Ok, je vous l'accorde, c'est curieux."

 

Je vais m'affaler sur un banc, massant en grimaçant mes reins endoloris et farfouille dans ma poche, dont je sors un petit paquet de feuilles jaunes, que mon client considère, intrigué.

 

"Des post-it ?"

 

"Des fuda, items sacrés utilisés par les puissants maîtres onmyôji depuis des siècles, symbole de leur pouvoir. Espèce d'ignare." Je rétorque en lui en collant un sur le front "Mais tracés sur des post-it, en effet. Ne bougez pas, je vais vous faire un petit check-up."

 

"Qu…Qu'est-ce-que vous entendez par "check-up" ?" Balbutie-t-il, l'air nerveux. Ses yeux passent du fuda à moi alors que je lui souris.

 

"Ho, je ne sais pas…Vérifier votre pourcentage humain et tangible, par exemple. En gros, si vous êtes croisé avec une paramécie, un singe ou un renard, si vous êtes mort, ce genre de choses…"

 

"Ca se peut, un mort amnésique ?"

 

"Ho oui, tous ceux que je croise sont de grands distraits : ils tombent des nues quand je leur apprends qu'ils sont décédés. Om…"

 

Posant les doigts de part et d'autre de sa tête et fermant les yeux, je sonde son âme avec prudence, afin d'éviter le retour de flamme de celle-ci, qui en général apprécie assez peu les intrusions. Je suis surpris de percevoir un esprit très apaisé malgré la nervosité visible de mon client…tellement apaisé que c'en est carrément anormal.

 

Cet homme…a une aura comparable à celle d'un tsukumogami, un objet ayant acquis une âme. Pourtant, ses tempes palpitent, sa peau est chaude, il est bien fait de la même chair que moi.

 

"Hem…"

 

"Alors ? Paramécie ou zombie ?" Tente-t-il de blaguer, vite refroidi par mon expression.

 

"Vous ne vous souvenez VRAIMENT de rien ?"

 

"Heu…"

 

Il me regarde d'un air misérable de vieux chien galeux que tout le monde accueille à coups de pieds et à qui je viens de filer la moitié de mon sandwich. Fais chier, pourquoi il y a à ce point marqué "bon pour service" sur ma gueule, pourquoi j'écope toujours des cloches dont personne ne sait quoi faire ? Je me lève et le chope par le col.

 

"Bon. On va allez boire un café, j'ai le cerveau qui tourne à vide, là, et quand rien ne me vient il faut que je bouffe et que je prenne une dose de caféine."

 

J'avise une terrasse en face du parc et me laisse tomber sur une chaise, aussitôt imité par mon amnésique, qui paraît rassuré de ne pas s'être fait planter là.

 

"Arrêtez avec ce sourire de con, j'ai horreur de ça." Je grommèle en faisant signe à la serveuse.

 

"Vous avez horreur des sourires ?"

 

"De la part des gens qui sont dans la merde, ça me donne l'impression de traîner un animal errant qui espère que je vais le nourrir toute ma putain de vie…ou la sienne, plutôt. Deux cafés et n'importe quoi de sucré, gras et indigeste, s'il vous plaît."  

 

"Heu…Crêpe chantilly?"

 

"Impeccable."

 

Elle repart rapidement et j'inspire en faisant jouer les muscles de mon cou.

 

"Reprenons. Quel est votre souvenir le plus ancien ?"

 

Il hésite quelques secondes et recommence à se gratter la tête, un geste qui doit stimuler son cortex, un peu flemmard vu le temps qu'il passe à se tripoter le cuir chevelu.

 

"J'étais devant une maison…en banlieue, je crois. J'ai marché un moment pour rejoindre le poste de police…"

 

Je tique alors que la serveuse dépose devant moi une tasse de café.

 

"Vous avez sonné à la porte de la maison ?"

 

"Heu…non."

 

"Ha oui donc en fait vous êtes vraiment con, c'est pas juste votre trou de mémoire. Vous sauriez la retrouver cette maison, le cas échéant ?"

 

"Je…crois."

 

Il croit. On est pas sortis du sable…

 

Alors que je laisse tomber un sucre dans mon café, la table tremble et un rugissement retentit dans toute la rue. Me retournant, je constate que petite nue est partie chercher du renfort : elle est flanquée d'une seconde nue, qui la fait deux fois. Je jette ma cuillère dans la tasse, manquant éclabousser mon client.

 

"Putain, y'a jamais moyen de se boucher les artères tranquille ici. Bougez pas, vous, je reviens."

 

"Vous allez pas vous battre contre ce machin, quand même ?"

 

"Et mes post-it servent à quoi d'après vous ? Tapez pas dans ma crêpe où je pourrais avoir un revers malheureux."

 

Sortant mes fuda et mon mala, que j'enroule autour de mon poing, je me dirige vers la nue, après qui je siffle, histoire qu'elle n'ait pas l'idée de foutre le feu à la terrasse de café. Se campant sur ses pattes massives, elle vomit un long jet de flamme qui vient me lécher les baskets, m'obligeant à bondir en arrière, puis à nouveau, me forçant à reculer davantage. Elle est rapide, la saloperie. Si je veux la neutraliser, je dois l'empêcher de me déverser une version miniature de la géhenne sur les pieds…Mais je ne me vois pas vraiment aller chercher un tuyau d'arrosage et naturellement, je n'ai pas mon matériel au grand complet. D'un regard circulaire, je cherche une source aquatique et avise la carafe sur la table du café. Claquant des doigts, je la désigne à l'amnésique, espérant qu'il sera assez rapide du bulbe pour piger avant que je ne me fasse permanenter.

 

Ha, finalement, il est plus réactif que je ne le croyais : saisissant la carafe, il me fait un superbe lancé sans la renverser, que je rattrape in extremis sans trop m'en foutre dessus alors que la nue me repousse encore à coup de flammes.

 

"Attends un peu ma puce…Je vais te calmer, moi…" Je commente en douchant mes fuda avant d'en appeler aux forces élémentaires de l'eau. Faisant décrire à ma main un arc de cercle, je forme une longue ligne d'eau solide autour de moi, avant de la projeter en direction de la nue, dans la gorge de laquelle elle s'enfonce. Bien visé. La créature émet un grondement rauque et exhale des nuages de fumée fétide alors que je m'avance, fuda en main.

 

"Ha oui tout de suite, c'est moins facile quand tu peux plus me flamber, pas vrai ?"

 

"FAITES GAFFE !"

 

Décidément très réactif, mon client. Il a noté pratiquement en même temps que moi la queue de la nue, garnie d'épines venimeuses avec laquelle elle tente de me fouetter. Je me jette à plat ventre juste à temps et lorsque je relève les yeux, je peux voir ledit réactif saisir la queue à pleines mains et l'empêcher de bouger.

 

"Non mais ça va pas ? Virez de là, vous allez vous faire tuer !" Je l'engueule en me redressant, tandis qu'il lutte, la nue tirant furieusement en émettant des croassements.

 

"Si…vous vous dépêchez de la neutraliser, je ne risquerai plus rien !"

 

Ok…J'ai trouvé encore plus dingue que moi et les dégénérés de mon clan. Je suis vexé, pour le coup, mais je n'ai pas tellement le temps de me complaire dans le narcissisme. Empoignant la tête de la nue, je lui colle ma main sur le front en incantant et suis obligé de me cramponner alors qu'elle se cabre furieusement, tentant de me mordre, puis de se dégager de la prise de l'amnésique, décidément bien cramponné. Enfin, elle s'écroule, prise de convulsions et je roule au sol, le souffle court.

 

"Haha, ça c'était du sport !"

 

"Non, le sport c'est tout de suite qu'il vient." Je grince en chopant mon client par le col "Ici, c'est moi qui distribue les claques, aux monstres, aux humains et même aux trucs non identifiés, bien reçu ? Vous auriez pu y rester alors vous me refaites un coup comme ça et votre miroir non plus ne saura plus qui vous êtes."

 

Et pour appuyer mon argument, je lui colle mon poing garni de mon mala sous le nez.

 

"C'est du bois plein, ça fait très mal quand on met des torgnoles. Pigé ?"

 

"Pigé…"

 

"Bien…HA ! SALOPERIE !"

 

Tout à mon numéro d'intimidation, j'en ai oublié la petite nue, qui vient d'enfoncer ses pointes empoisonnées dans ma cheville, traversant jean et chaussette. Je shoote dedans et m'adosse au mur avant de me déchausser en vitesse. Loin de se démonter, mon client s'avance vers elle, sur la défensive.

 

"Qu'est-ce que je viens de vous dire ???"

 

"Si elle se barre, elle risque d'aller chercher encore du renfort, c'est ce que vous voulez ? Comment je la chope ?"

 

Me contorsionnant comme je peux, j'aspire le poison de ma cheville, celui des nue est très virulent, même pour moi.

"Trouvez un truc pour éviter de la toucher, si vous tenez à ce que vos doigts restent sur vos mains."

 

Il tourne la tête et avise les poubelles, d'où dépasse un journal froissé, qu'il saisit avant de sauter sur la nue et de la plaquer au sol.

 

"Là et maintenant ?"

 

"J'arrive."

 

Me redressant, je clopine jusqu'au monticule de papier journal en train de se consumer et colle mon dernier fuda dessus, l'immobilisant pour de bon.

 

"Wah…Pour celle-ci c'était rapide."

 

"Normal y'a moins de surface à purifier." Je me contente de grogner en haussant les épaules, examinant ma cheville qui a pris la taille d'un œuf "Elle m'a pas loupé."

 

"Il faut vous emmener voir un docteur !"

 

"Mais non. Elle était petite, je vais me taper de la fièvre et quelques hallus, ça changera pas de mon comportement habituel, vous verrez même pas la différence. En tout cas, on vous a sûrement appris à vous battre, vous avez de sacrés réflexes. Qu'est-ce qui vous arrive ?"

 

Il s'est figé et examine avec attention le tas de papier journal avant d'en soulever la première page, à demi entamée, où on distingue vaguement une photo.

 

"Cet homme…je le connais. Je suis sûr de le connaître !"

 

"Narihiro Takeda…" J'approuve "C'est un auteur à succès, pas le genre à qui on peut aller présenter n'importe qui…Vous êtes peut-être un fan ? Vous lisez en japonais dans le texte ?"

 

Mon client secoue la tête : "Ho, non, je ne sais pas lire le japonais."

 

"Vous vous foutez de ma gueule ?"

 

Nous nous regardons fixement et pour la seconde fois depuis notre rencontre, je me demande sincèrement ce que c'est que ce bordel.

 

"En quelle langue vous me parlez depuis presque une heure ?"

 

***

 

Je suis rentré et j'ai les premiers symptômes de fièvre, je vais donc arrêter mon récit ici. Une fois que j'aurai fini de voir défiler des singes roses à paillettes et de discuter avec ma chaise de bureau, j'emmène mon amnésique auprès de Takeda, histoire de comprendre à quoi j'ai affaire.

 

Je n'aime pas qu'après des années à me faire bourrer le crâne de noms barbares je ne sois pas foutu d'identifier une bestiole. Là, c'est un problème d'honneur.

 

Une très bonne semaine à tous et comme d'habitude, je vous la souhaite plaisante, enrichissante et je vous souhaite surtout de la terminer en vie.

 

A suivre…

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Source de l'image : http://www.flickr.com/photos/camkage/3485461832/

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