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On va dire que je me suis pas trop mal débrouillé - certaines personnes au ministère feraient une attaque s'ils entendaient ça mais je vais rester positif. Concrètement, il n'y a pas eu de mort et les destructions matérielles, surtout internes au bâtiment sont restées inaperçues. Ils ont même réussi à faire passer ça pour une fausse alerte au feu (on prend dramatiquement les japonais pour des cons).

En temps normal, je m'énerve contre les sous-doués qui ramènent chez eux des objets hantés comme si c'était des souvenirs ou attirent tout ce qui traîne en jouant à l'apprenti magicien, je rêve de procéder à une distribution de claques en leur expliquant que non donner-la-jolie-boîte-couverte-de-symboles-ésotériques-au-petit-dernier ce n'est pas une bonne idée, putain. Hé bien aujourd'hui et pour vous c'est moi qui jouerai le rôle de l'imbécile susnommé.

Pour ça, je commencerais par une petite parenthèse : j'en avais parlé précédemment, mon employeur est le gouvernement japonais. On me paye pour éviter les catastrophes spirituelles et minimiser leur impact sur la vie de mes concitoyens. L'état, de son côté, passe dernière moi, étouffe les vagues éventuelles que mon travail peut susciter et paye les dégâts potentiels "générés par une situation exigeant une réponse armée". Par exemple, si je démolis la façade d'un immeuble en incrustant un yôkai à l'intérieur, des agents gouvernementaux débarquent dans l'heure qui suit, s'assurent du silence des témoins et donnent l'adresse à laquelle envoyer la facture.

L'adresse, c'est le bureau qui gère les petits postes budgétaires du gouvernement, dont je fais partie. Et quand je dis "petit", c'est juste par comparaison aux postes habituels d'un gouvernement. Comme la délicatesse n'est pas mon fort, mon "budget" est parfois assez salé et je rigole en pensant à la gueule que doivent faire les politiques en voyant une ligne "Défense du territoire - section paranormale". Ha oui, ils ne pouvaient pas inscrire "onmyôji belliqueux et jeanfoutre", c'est tout de suite moins sérieux.

Je terminerais en disant que mes frais les plus récurrents ne sont ni de la maçonnerie ni du travail de vitrier, mais plutôt de téléphones. Oui, avec un S. Je défonce régulièrement mon portable : si les techniciens parviennent à les concevoir waterproof, ils ne sont pas encore yôkaiproof, en revanche. Donc, fatalement, il peut arriver que mon mobile ait un petit accident de parcours, obligeant le service du budget à me le faire changer, en me faisant les gros yeux (est-ce que j'ai l'air d'un môme ?). Peut-être que si j'arrêtais de dire que "je vais faire gaffe" ils ne penseraient pas que je me fous un tantinet de leur gueule.

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Hier, la journée avait plutôt commencé en douceur, pourtant.

C'était un exorcisme relativement banal : Un salon de coiffure qui venait de s'installer dans la banlieue et avait eu le déplaisir de trouver les lieux hantés par un fantôme à l'humour...discutable (Je ne suis pas certain que faire bouillir l'eau avec laquelle on rince la tête des clients soit du meilleur goût mais vu ce que j'y connais en coiffure...).

Le genre de petit job "d'échauffement" qui suit mon premier café de la journée, histoire de finir de me réveiller, quoi. Ces fantômes sont un peu réticents à s'en aller, légèrement pénibles sur les bords mais quelques arguments massues suffisent en général à les calmer. Pour faire une parallèle, disons qu'une "paire de claques" (En onmyôjitsu, un petit coup de semonce) permet de les rendre plus réceptifs.

Hormis le fait que j'ai fini enseveli sous une petite montagne de bouteilles de shampoing que m'avait balancé le locataire en me priant de me tirer, pas de casse à déplorer, du velours. Enfin presque. Dans la - courte - bataille ce petit blagueur avait réussi à me filer quelques décharges d'énergie assez mal placées qui m'avaient envoyé au tapis pendant quelques secondes, avant de me bombarder de bouteilles "principes actifs" et "antipelliculaires".

Pendant que les coiffeuses s'empêchaient difficilement de rire en lavant mes fringues, enduites de soins nutritifs aux oligo-éléments, j'ai entrepris, en caleçon et peignoir de ramener mon téléphone à la vie (il avait apprécié la décharge encore moins que moi). C'est quand il m'a vomi ses touches sur les genoux que j'ai conclu qu'il n'y avait plus rien à faire. Mon boulot c'est d'accompagner les disparus, pas de les ressusciter.

Je puais le shampoing spécial cheveux décolorés.

Et je me pelais en caleçon devant trois filles hilares.

J'ai donc des circonstances atténuantes.

Mais j'aurais vraiment dû vérifier le portable avant de le ramener au ministère. Parce que mon ami lanceur de shampoing y avait élu domicile.

Bon, ne soyons pas défaitistes, comme je le disais, il n'a tué personne. En revanche, les portes des bureaux encastrées dans le plafond, les attaques aux câbles électriques et aux extincteurs, ça a quelque peu perturbé l'ambiance studieuse des lieux. Quand je suis arrivé (en courant, avec la certitude qu'on allait m'étrangler), le visiteur avait abattu de la besogne, en même temps que les trois cloisons qui séparaient les bureaux de l'étage. Les employés étaient massés dans le couloir, terrifiés.

"Ha vous voilà !"

La chef de service, hargneusement perché sur ses talons hauts m'attendait. Sans armes. Sans doute parce que tout ce qu'elle avait trouvé de contondant ici était un coupe-papier, mais son regard assurait très bien l'intérim.

"Je ne sais pas encore voler, désolé."

"Vous le faites à merveille avec le ministère, pourtant !"

Un extincteur, apparemment vide, passe devant nous, exécute un superbe looping avant de manquer une secrétaire d'un cheveu.

"Ne restez pas planté là, débarrassez-nous de ça !!!"

"Vous êtes sûres que vous voulez..."

Je préférais quand même lui faire répéter. Histoire qu'elle ne me fasse pas un flan du possible résultat de l'affrontement. Je me suis vu répondre -enfin hurler- que c'était un ordre et que si je ne m'exécutais pas, je passerais en conseil disciplinaire (je vois pas bien à quoi ça peut correspondre pour un onmyôji mais j'imagine que ça aurait consisté à me faire pourrir par ma mère).

Tout va bien, le fantôme récalcitrant a enfin été exorcisé dans les règles, de manière définitive cette fois ci.

Par contre je crois que j'ai porté le coup de grâce à ce qui restait de l'étage. Mais pour cent trente mètre carrés de bureau, on ne va pas chipoter.

Peut-être qu'il faudrait quand même me mettre une claque ou deux, je ne peux pas m'empêcher de me dire que ce serait mérité. En tout cas, la chef de service, en me voyant ressortir avec un reste de bureau accroché au tee-shirt et une pluie d'éclats de verre dans les cheveux semblait très tentée. Pourtant je viens d'offrir à tout son service quelques jours de repos et m'est avis qu'ils en auront besoin.

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Source de l'image :  http://www.flickr.com/photos/kristina06/3931058870/

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